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Fathallah Oualaou, lors du Forum de Paris-Casablanca : “Sécurisons notre croissance !”




Fathallah Oualaou, lors du Forum de Paris-Casablanca : “Sécurisons notre croissance !”
Lors du Forum de Paris (round de Casablanca) qui s'est tenu le mercredi 2 février, Fathallah Oualalou, Premier secrétaire adjoint
de l'USFP, Maire
de Rabat, et ancien ministre des Finances, a fait une intervention sur le thème:
«Sécuriser
la croissance:
du mondial
au national
en passant par
le régional».
En voici le texte
intégral :


“L’année dernière, on s’interrogeait sur la sortie de crise (2010) ; cette année (2011), on doit réfléchir sur comment sécuriser la croissance.
Or, la sortie de crise ne se fait pas d’une façon homogène. Certains pays (les grands pays émergents) n’ont pas connu de crise, même s’ils en ont été affectés partiellement.
Aujourd’hui, les taux de croissance varient entre 10% dans ces pays et 1,5% en Europe.
Retenons que l’économie mondiale a évité une longue dépression après la chute de (2008-2009) grâce à deux facteurs qui étaient totalement absents après 1929.
- La concertation internationale entre les grands Etats pour mener les politiques de relance (politique budgétaire) et de régulation (politique monétaire). C’est dans ce cadre que l’on peut situer les G20 de Londres, de Pittburg et de Séoul et l’action des grandes banques centrales.
- Le rôle joué par les grandes économies émergentes notamment la Chine dont le maintien du niveau de la demande a permis une reprise des échanges internationaux et dont les excédents ont permis de financer les pays développés, mais déficitaires.
Plus qu’auparavant, l’interdépendance entre les économies nationales est devenue un fait grossier qui s’impose.
La crise et l’après-crise ont montré donc  que le centre de gravité de l’économie mondiale, c’est-à-dire, le moteur de dynamisation, s’est déplacé vers l’Asie et le Pacifique.
Aussi la question de la sécurisation concerne nécessairement et en même temps trois niveaux : Le mondial, le national mais de plus en plus le régional. Réfléchir à la sécurisation de la croissance dans notre pays, c’est le situer dans la double mouvance mondiale et régionale. C’est bien sûr interpeller aussi la gouvernance économique et politique nationale en tenant compte de ce qui se passe en Méditerranée du Sud.
I) L’approche mondiale de la sécurisation
Elle touche la nature des politiques économiques des grands pays influents et le degré de concertation entre elles.
Il faut avant tout tirer les leçons de la crise. Ce sont les abus de l’ultralibéralisme (depuis 1980) qui ont entraîné des inégalités, un désengagement prononcé de l’Etat et une financiarisation abusive de l’économie.
Face à l’ampleur de la crise, le système économique a fait appel aux Etats, aux Banques centrales et donc au politique pour  intervenir : Sauver, réguler, relancer et orienter.
Aujourd’hui, les Etats trop endettés ont privilégié à nouveau des politiques de rigueur budgétaire notamment en Europe, laissant aux Banques centrales d’actionner les politiques monétaires pour maintenir un niveau acceptable de croissance.
C’est-à-dire, qu’au niveau mondial, comme à l’intérieur des pays développés, l’équation Etat-marché doit connaître un certain redéploiement et la question de la répartition doit reprendre sa place. Enfin, le contrôle et la régulation des systèmes de financement s’imposent et doivent se faire dans le cadre de la concertation internationale.
Il faut tenir compte du changement intervenu dans la gouvernance mondiale.
Le G20 s’est substitué au G8. Le G2 (USA, Chine) semble se substituer au monde unipolaire (mené par les USA).
Certes, la question de la régulation de l’économie financière concerne surtout les USA et l’Europe mais intéresse de plus en plus la Chine par des placements en $ mais aussi en €.
Mais les négociations entre les économies réelles et leurs soubassements macro-économiques se feront surtout entre les USA et la Chine.
Créer les conditions de croissance équilibrée dans le monde, c’est créer des concertations pour éviter des déséquilibres abusifs : Des excédents dans un sens et des déficits dans l’autre.
C’est œuvrer pour que la Chine accorde une certaine priorité à la consommation domestique, à l’augmentation  des salaires. Elle est en train de le faire. Elle n’est pas seulement un atelier pour le reste  du monde mais elle produit de plus en plus pour son marché et bien sûr apprécie sa propre monnaie.
Aux autres pays d’œuvrer pour réduire leur déficit budgétaire, les taux très élevés de l’endettement public et surveiller les paiements extérieurs.
Faire tout pour éviter la guerre de change entre les grandes monnaies. Mais aussi pour éviter de grandes fluctuations des prix des matières premières et de l’énergie. Là aussi pour sécuriser la croissance.
Il faut enfin promouvoir les nouveaux moteurs de la croissance.
Toutes les grandes crises du capitalisme ont entraîné l’émergence de nouvelles forces motrices (l’électricité, le chemin de fer, la voiture, etc…). Aujourd’hui, les énergies renouvelables et l’économie  verte peuvent devenir de nouvelles locomotives de sécurisation  de la croissance malgré l’échec de Copenhague et l’ambiguïté des résultats de Mexico.
II) L’approche nationale de la sécurisation de la croissance :
Là, nous pensons avant tout à notre pays. Mais en fait, tous les pays doivent sécuriser leur croissance pour améliorer la capacité de négociation de l’interdépendance entre les économies nationales.
Maîtriser un cadre macro-économique sain.
C’est-à-dire des degrés de déficits budgétaires maîtrisables, des taux d’endettement acceptables.
Les pays qui n’ont pas réussi cette maîtrise ont été les plus fragiles face à l’impact de la crise (la Grèce). Commencer à résoudre le problème des caisses de retraite du système de prévoyance dans un sens de l’équité et de l’efficience.
A ce niveau, il est important aussi de réussir la régularisation des systèmes de financement et bien sûr combattre le dérapage inflationniste.
2) Rédifinir l’équation Etat-marché : Un Etat stratège, orientateur et régulateur, qui s’investit dans la lutte contre la pauvreté et un marché dynamique novateur et créateur.
La dimension sociale est importance : le rôle de l’Etat est essentiel pour le promouvoir (Davos).
Cela implique la mise en place d’une vision stratégique partenariale fondée sur les atouts de l’économie nationale et suffisamment flexible pour s’adapter aux fluctuations de l’économie mondiale.
Le  nouveau souffle de réformes, des réformes de deuxième génération, qui touchent le fonctionnement des institutions et qui surtout réhabilitent le politique ; la moralisation de l’action publique  accorde un intérêt particulier à la lutte contre la pauvreté.
Le recul du politique peut constituer un handicap aux acquis et aux avancées économiques et sociales. Les réformes de la justice, de l’administration et des collectivités locales. Plus généralement, la démocratie doit être à l’ordre du jour.
3) Sécuriser la croissance et assurer la diversification  du système productif. C’est combattre l’économie de rente. C’est promouvoir les politiques sectorielles, fondement de l’économie réelle : l’agriculture, l’industrie, la pêche, le tourisme, les BTP, les services, les nouvelles technologies, l’éducation, la formation et le savoir … c’est  créer une cohérence nécessaire entre la dynamique de ces secteurs.
4) Sécuriser la croissance nationale, c’est réussir les partenariats à l’international notamment à travers deux stratégies :
- une stratégie de proximité : contribuer au lancement du Maghreb (malgré les grandes contraintes politiques) et promouvoir le partenariat euro-méditerranéen pour donner à la région une logique globale.
- Une stratégie du lointain, nécessaire aujourd’hui avec les USA, avec les pays du Golfe mais surtout avec les grands pays émergents : Chine, Inde, Brésil, Mexique, Afrique du Sud, Turquie.
Nos ressources en phosphates constituent un atout pour notre pays pour contribuer à cette double stratégie de proximité et du lointain et qui tient compte des trois transitions qui traversent le monde aujourd’hui :
- la transition énergétique
- la transition écologique
- la transition alimentaire
Ceci nous amène à l’approche régionale de la sécurisation de la croissance.
III) L’approche régionale de la sécurisation de la croissance
Aujourd’hui, le potentiel économique d’une nation ne vaut que par l’atout que possède son environnement régional.
C’est la grande leçon de ces cinquante dernières années.
C’est la logique régionale qui a permis la croissance des économies européennes depuis les années cinquante jusqu’à 2000.
C’est la logique régionale qui a permis à l’Asie d’émerger et de décoller en se fondant sur les facteurs économiques et des éléments  géopolitiques. Tout au long des décennies et successivement, le Japon, les dragons,  aujourd’hui la Chine, l’Inde ont rempli le rôle de locomotive avant tout d’un pôle régional.
Or, notre région, maghrébine, euro-méditerranéenne brille par son absence.  Elle ne présente aucune logique globale dans le monde qui bouge et dont le centre de gravité s’éloigne d’elle.
Le partenariat euro-méditerranéen a besoin d’un nouveau souffle. Il souffre des tensions au Moyen-Orient, de l’absence du Maghreb au Sud, de la modicité  du dynamisme de l’Europe, de ses défaillances en matière de cohérence politique, stratégique et économique.
La Méditerranée n’est aujourd’hui  qu’un simple relais, l’Europe n’est plus le centre du monde.
Or, nous les Marocains, les Maghrébins, nous avons besoin d’une Europe forte, d’un Euro bien assis.
C’est pour cela que nous devons encourager l’Europe à réduire ses déséquilibres, à sécuriser sa propre croissance, à s’unir, à s’investir réellement au Moyen-Orient, pour promouvoir une paix juste et durable, à s’ouvrir sur la Méditerranée du Sud, source de dynamisme.
Depuis sept ans, le taux de croissance au Sud est devenu supérieur au taux de croissance au Nord de la Méditerranée.
Au sud: Absence de partenariat de voisinage notamment au Maghreb. Une prédominance de l'économie rentière et des systèmes politiques qui s'essoufflent comme on l'a observé en Tunisie.
Nos pays ont besoin de réviser leur modèle,  s'ouvrir sur la modernité politique (c'est-à-dire la démocratie), économique, (c'est-à-dire la diversification des tissus productifs), sociétale et culturelle, combattre la pauvreté et bien sûr mettre fin aux prétentions hégémonistes, aux pratiques  séparatistes, mais plutôt se rassembler, pour élargir leur propre marché intérieur, pour mieux gérer ensemble leur rapport avec la jeunesse, avec les contradictions qui traversent leurs sociétés et surtout négocier leur position face à l'Europe qui a besoin d'eux et face au monde.
L'après-crise offre une opportunité. Comme nous l'avons souligné, trois transitions vont traverser le monde des prochaines décennies. C'est une chance pour le Maghreb mais aussi pour le partenariat euro-méditerranéen.
La transition énergétique : La région possède les deux bouts de ce cheminement: le pétrole et le gaz d'une part, le soleil d'autre part, l'Europe peut offrir la technologie.
La transition écologique : l'avancée de l'économie verte va s'imposer. Elle concerne l'énergie, l'environnement, la gestion de l'eau. La Méditerranée affronte des défis majeurs en la matière, une coopération régionale s'impose. Elle est vitale.
La transition alimentaire : le modèle de consommation alimentaire change notamment en Asie dans le sens de son occidentalisation.
La demande alimentaire va augmenter et changer de nature et après l'Asie, c'est l'Afrique qui connaîtra dans les années  à venir des dynamismes importants en matière d'agriculture. Le Maghreb muni de son gaz et de ses phosphates peut créer une filière solidaire (engrais, ammoniac,  azote) qui lui permettrait aussi de devenir un acteur important de cette nouvelle donne alimentaire et créer avec les grands pays émergents des rapports d'intérêt communs.
Ce sont là les éléments de sécurisation de la croissance; ils impliquent des efforts intenses, une logique régionale et une capacité d'adaptation à la mouvance mondiale.
VI) A l'écoute des changements en cours en Méditerranée du Sud
L'intérêt que nous devons accorder à la région sud-méditerranéenne et maghrébine nous amène à relever l'importance de l'heure tunisienne et égyptienne.
Une lecture pour promouvoir la région maghrébine et euro-méditerranéenne.
Il s'agit d'évènement de portée  considérable  depuis le début de la période post-coloniale (pour le Maghreb) et l'affirmation du système du parti unique (Monde arabe 1952).
Rappelons les interférences et les solidarités liées à la lutte pour les indépendances au Maghreb.
Trois évènements : L'assassinant de Ferhat Hachad : 8 décembre 1952 , l'exil de  Mohammed V : 30 août 1953 et le déclenchement de la révolution algérienne le 1er  novembre 1954.
Mais restons sur le champ purement économique puis essayons d'élargir le débat.
Ce qui s'est passé en Tunisie est avant tout un  mouvement de refus contre un système politique, la cupidité économique d'une famille…
Mais auparavant, il y a eu l'expression d'un grand malaise social: le chômage des jeunes… Sidi Bouzid… amplifié par l'expression d'un malaise politique, c'est-à-dire l'expression d'une grande aspiration au changement.
Le chômage surtout des jeunes et dans les régions en marge de la dynamique économique reflète les limites d'un modèle de développement. Celui d'une économie construite sur l'ouverture d'un pays isolé de son environnement sur l'emploi.
Le partenariat euro-méditerranéen est aujourd'hui bilatéral et non régional entre chaque pays… la Tunisie … le Maroc et l'UE.
La crise en Europe, la stagnation de son économie, la baisse de la demande européenne ont affecté l'économie tunisienne notamment les exportations, le tourisme, les transferts des immigrés. L'absence du Sud-Sud d'un marché intérieur élargi a permis à la crise en Europe d'avoir des impacts sur des secteurs essentiels du pays.
Passons maintenant au grand moment que vit la région sud-méditerranéenne et arabe… (Janvier 2011).
Il s’agit comme nous l’avons souligné d’un moment de portée majeure.
1) Il y a pour nous un devoir d’analyse, d’écoute pour tirer les leçons en tenant compte des spécificités et des traditions de chaque pays.
Il s’agit d’un mouvement profond, populaire, jeune, moderne (sans leadership).
 Une demande (une aspiration) au changement et à la rupture.
La Méditerranée du Sud qui a stagné… bouge. Un mouvement au nom de la dignité des citoyens. Contre les oppressions du parti unique/de la pensée unique, contre la cupidité d’un clan et d’une famille,  contre l’économie de rente, contre l’exclusion sociale, contre la confusion du politique et du religieux,  du politique et des affaires. Pour plus de démocratie…plus de pluralisme ;
2) Il s’agit aussi d’un devoir d’expression et d’accompagnement
Il faut être solidaire avec cette demande de changement, de réforme et de démocratisation.
Contribuer à créer une culture pluraliste organisée, moderne. Les forces de progrès chez nous doivent contribuer et accompagner les Tunisiens à créer des relais nécessaires à la promotion de la démocratie, c’est-à-dire les partis politiques…Tout en respectant l’autonomie et le génie spécifique de chaque pays.
3) Tirer les leçons
Mettre fin aux abus,  aux dérives, réhabiliter le politique, réhabiliter les partis politiques, promouvoir la culture des projets au détriment de la culture de  l’opportunisme individuelle.
 Lancer des réformes  de deuxième génération (après celle de la fin des années 90 et la dernière décennie), anticiper les réformes, relancer la gouvernance économique
Pour la diversification du tissu productif :  intérêt à accorder aux politiques sectorielles mais aussi à plus de cohérence entre elles.
Pour la lutte contre l’exclusion sociale : la cohésion sociale est essentielle
Tout en surveillant le cadre macro-économique pour éviter les dérives qui peuvent gêner la dynamique économique à moyen terme.
4) Promouvoir un  partenariat Sud-Sud par le biais de la démocratisation.
L’élan démocratique dans la région peut être une opportunité pour promouvoir un vrai partenariat Sud-Sud. Les systèmes hégémoniques du parti unique ont développé l’étatisme nationaliste,  centralisateur au détriment de l’intégration régionale (qui a reculé depuis 50 ans).
Revenons à cette solidarité régionale par le biais de la démocratisation… pour sécuriser l’économie de la région face aux autres grands pôles régionaux.
 5) Reconstruire  un vrai partenariat euro-méditerranéen et l’UPM.
Sur les bases de valeurs communes de démocratie, l’Europe a été encore cette fois invisible, silencieuse; elle s’est trompée d’analyse. Elle s’est laissé dépasser par Obama et Clinton. Elle doit intervenir dans ce sens.
6) Créer les conditions de paix au Moyen-Orient.
En utilisant cette fois les valeurs démocratiques
Les systèmes de pensée unique ont échoué ;
Le radicalisme islamique n’ouvre pas de réelles perspectives
Là aussi la démocratie : la réforme peut porter le salut. Cette nouvelle lecture de la région tient compte :
- des effets de la crise ;
- des nouvelles donnes politiques.
Elle permet à la région de sécuriser la croissance et celle des pays de la région.”

Libé
Samedi 5 Février 2011

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