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Et Valérie Morales-Attias créa la femme

L’infidélité est une arme de guerre utilisée par les femmes pour inverser les rapports de domination.




Dans son dernier roman Coups de soleil
(Casa Express, 2016), Valérie Morales-Attias dresse le portrait d’une femme forte
et fragile, capable d’inverser les rapports
de domination et de vivre sa vie amoureuse comme elle l’entend, par-delà les conventions sociales
et les assignations de genre.



Le livre parle d’une femme sans nom, pied-noir, qui a quitté l’Algérie en 1962. En France, elle s’est mariée avec un homme issu d’une grande famille bourgeoise. Aujourd’hui, elle a une soixantaine d’années. Son époux est un homme politique puissant. C’est aussi un mari volage, qui multiplie les infidélités. Dans ce roman, les rapports de domination entre les genres sont combinés à des rapports de domination entre les cultures et les classes sociales. Le mari français, issu des classes aisées, fait bien sentir à son épouse ses origines arabe et populaire. Lorsque la narratrice se marie, la belle-mère exprime son mécontentement à la jeune épouse, qui a le tort d’être une étrangère et de provenir des classes populaires : « J’étais son Etrangère comme elle était la mienne. J’avais peur, elle avait faim de ses devoirs de successions. La malnutrie de ses espoirs. Car tout était par terre. Mortes les marbrées ambitions par la faute de ce fils qui sacrifiait une marquise des longues lignées à une Etrangère de courte immigration». Le mépris de sa belle-mère est aussi une métaphore pour parler du mépris de la France à l’égard des populations de ses anciennes colonies ; thématique que l’on retrouve également dans le nouveau roman de Abdellah Taïa. Celui qui est digne d’être aimé (Seuil, 2017).
Toute sa vie, elle a été dans ce rapport d’infériorité à l’égard de son mari, qui perpétue le regard du colonisateur sur le colonisé. Elle finit par ne plus supporter cette relation. Lorsqu’elle retrouve son amour de jeunesse, avec lequel elle n’a pas pu coucher au début du roman, tant l’incorporation de cette « folie de la pureté » est omniprésente dans une société algérienne où les femmes sont obnubilées par les « terreurs pornographiques », elle décide de rompre avec son mari. Valérie Morales-Attias nous a dit que le fait qu’elle a voulu récompenser son personnage féminin en lui faisant retrouver son premier amour : « Elle retrouve son amour de jeunesse ; je la récompense de sa prise de risque, du degré de liberté qu’elle s’octroie ». Elle a été courageuse d’avoir décidé de rompre avec son époux après toutes ces années de mariage. D’ailleurs, la rupture est aussi une occasion d’inverser les rapports de domination, en recourant à l’infidélité comme arme de guerre. Tout comme son mari, qui multiplie les conquêtes, elle décide de prendre un amant. Toutefois,  elle est piégée par les photographes de Voici, un journal à scandale, et sa relation intime fait la « une » du magazine : « C’est dans Voici que sont parues les photos. Toi et moi, superbes, les cheveux encore humides de la douche adultère, toi et moi, les mains dans les poches de nos jeans, nos manteaux sur l’épaule, et riant, comme toujours […] C’est Pierre-Henri, qui le premier a été averti de la parution. Lui, qui vint me trouver dans ma chambre ce fameux jour. Sous son regard glacial, j’ai tout avoué. Mais, vois-tu je suis une femme féroce. Ce qui est fait est fait et me plaît infiniment ». Même si lors de la confrontation avec son épouse le personnage masculin se sent supérieur à cette « orientale, cette Arabe planteuse de couteau dans le dos », c’est en réalité cette dernière qui a eu le dessus, en profitant de l’exhibition de son infidélité sur la place publique pour ruiner la carrière politique de son mari volage. La narratrice a ridiculisé publiquement son mari aux yeux de ses électeurs et de sa belle-famille. Elle l’a trompé publiquement avec son amour de jeunesse, pied-noir comme elle.
L’infidélité est une arme de guerre utilisée par les femmes pour inverser les rapports de domination. La libre sexualité du protagoniste féminin est une façon d’échapper à la domination masculine et de s’accomplir pleinement dans une relation amoureuse épanouissante avec un autre homme, quand bien même il ne s’agit pas de son mari. Comme le souligne Nathalie Heinich, l’infidélité féminine n’est pas seulement une transgression de la morale sexuelle mais aussi une «conquête de soi ». Alors qu’elle s’attend à ce que sa mère la blâme, la narratrice s’aperçoit au contraire qu’elle est fière de son acte : «  J’attendais son mépris et là, ce qui déboule c’est son amour pour moi. Son amour cogneur, à peine naissant de son drôle de désert. Car, dans l’adultère, elle est enfin fière de moi ». En dépit de son attachement à la tradition, la mère ne blâme pas l’acte de sa fille, qui est arrivée à rompre avec cet homme méprisant à l’égard de sa culture et de sa classe sociale. Valérie Morales-Attias a voulu montrer le portrait d’une femme forte, capable de mettre fin à ce genre de relation, en se vengeant des humiliations subies. Lors de l’entretien, l’auteure a évoqué la violence dont sont capables des femmes qui ont été amoureuses : « La liberté des femmes est une vengeance ; les femmes aiment aimer et quand la vengeance tombe, elle est redoutable…Les femmes aiment aimer…Plus elles aiment, plus la vengeance est terrible…Elle a voulu être parfaite avec son mari, faire plaisir, jusqu’à que ce cela soit vain…En plus, elle est une immigrée…
Elle se pense comme ça…Elle a épousé un Français ». La vengeance est une façon de briser les incorporations de la domination masculine. La narratrice montre qu’elle peut avoir le dessus sur un homme qui l’a considérée comme inférieure pendant des années. Elle a été capable de le tromper, d’assumer son infidélité publiquement et de le quitter. Lorsque nous avons terminé l’entretien, Valérie Morales Attias nous a dit que les femmes peuvent se montrer beaucoup plus fortes que les hommes : « Je voulais faire la peau à la vulnérabilité féminine ».

 * Enseignant chercheur EGE Ranat, Cercle de Littérature Contemporaine

Par Jean Zaganiaris *
Mercredi 11 Janvier 2017

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