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Entretien avec le sociologue marocain Noureddine Zahi : La violence des régimes n’entraîne pas leur pérennité, plutôt … leur fin




Entretien avec le sociologue marocain Noureddine Zahi : La violence des régimes n’entraîne pas leur pérennité, plutôt … leur fin
Il va au-delà de la simple constatation. Son statut de sociologue lui permet de saisir les structures profondes de la société et d’élucider les contours du changement. Noureddine Zahi reste parmi ces chercheurs qui font montre d’une vision claire, de positions cohérentes et d’analyses exhaustives. Ici, il se penche avec lucidité sur la situation dans le monde arabe et interpelle le cas marocain en particulier. Entretien.

Libé : Le Printemps arabe fait son chemin en boule de neige. La Tunisie d’abord, l’Egypte ensuite, puis la Libye … Les autres pays arabes, surtout le Yémen et la Syrie sont au bord du changement… Quel est le point fort de ce qu’on appelle le Printemps arabe » ?

Noureddine Zahi: A mon sens, le point fort de cette dynamique historique est qu’elle n’est pas mandatée de l’extérieur, ce qui l’a ménagée des accusations des régimes de Moubarak et de Ben Ali  de servir un agenda étranger. L’on s’est armé d’un discours universel épris de liberté, d’égalité, de justice sociale, de changement, de démocratie, de conscience civique … C’est une révolution qui n’est pas menée par une classe avant-gardiste dans le sens traditionnel, car les jeunes de Facebook n’obéissent pas à des consignes ni à des instructions verticales, mais plutôt à une extension complexe au niveau horizontal, dans un dialogue égalitaire sans hiérarchie. Ce ne sont également pas des révolutions importées de l’Occident ou de l’Orient, mais le prélude à une nouvelle génération et un nouveau modèle de révolution jetant dans l’oubli la littérature révolutionnaire  et les thèses des grands analystes d’économie politique qui ont appelé à ne pas transcender les étapes historiques. Au début, donc, il y avait des jeunes actifs, mais par la suite l’on avait assisté à une véritable révolution populaire.

Dans la littérature révolutionnaire classique, une révolution se préparait et respectait une certaine logique historique objective. Que pensez-vous de cet aspect de spontanéité ayant accompagné ces « révolutions arabes » ?

Plusieurs chercheurs, journalistes et intellectuels ont souligné le caractère spontané et subit de ces révolutions. Ce n’est qu’à moitié vrai, cependant. En réalité, ces jeunes avaient durement travaillé et balisé le terrain pour que les choses aillent ainsi. En Tunisie comme en Egypte, les jeunes n’ont pas désespéré d’encadrer les masses, notamment de leur âge. Certains d’entre eux, ont été même arrêtés lors de cette période de préparation. Les discours foisonnant autour de cette spontanéité ont trait à un mode d’encadrement et de mobilisation classique portant sur les niveaux politique et idéologique. La question imprègne donc le corps des politiciens plus qu’elle ne le fait pour les intellectuels. Ces derniers, dans le sens large, ont été présents en Tunisie (ingénieurs, avocats, médecins, universitaires…) et ce sont eux également qui portent actuellement les armes en Libye, à côté des étudiants volontairement engagés. La question est la suivante ainsi : Où sont les idéologues des partis politiques et les ingénieurs classiques du changement de cette nouvelle dynamique?

L’on a que trop spéculé sur le rôle des facteurs internes et externes dans les dynamiques et mutations dans le monde arabe. Quelle est la part de chacune des deux données ?

Le rôle des facteurs externes dans les grandes mutations que connaissent les pays arabes consiste en des opérations de pression et de menace, pratiques habituelles des grandes puissances, et en tête on trouve bien évidemment les Etats-Unis et les institutions financières de Bretton Woods. Il s’agit d’une pression exercée à différentes vitesses pour la réalisation d’une transition d’un Etat despotique et totalitaire vers une situation où prévaut la démocratie, mais selon la vision et les programmes recommandés par les experts des institutions financières internationales. L’on connaît parfaitement le sort de tous ceux qui osent tergiverser ou rejeter de telles propositions : menaces de réduire les opportunités d’accès aux aides financières et politiques. Les Etats qui refusent catégoriquement ces recettes, telles la Syrie et son parti unique et la Libye qui ne reconnaît aucune institution autre que celle du « Guide » …, sont soumis à des sanctions économiques d’ampleur et à des accusations d’abriter des poches de terrorisme et des organisations jihadistes, souvent  assimilées à Al Qaida. Tous ces programmes, sanctions, intimidations, menaces sont vite traduits par les régimes arabes en programmes à même d’épuiser les fonds des peuples, notamment les petites gens et d’impacter négativement leur bien-être : austérité, bas salaires, cherté de la vie, privatisation des services publics de base … C’est la principale raison expliquant la situation qui a prévalu des années durant dans le monde arabe. Nous pouvons ainsi distinguer deux grands traits :
-  L’incapacité à réaliser les transitions démocratiques, et du coup la poursuite dans le même système politique despotique (réformes formelles, institutions et élections sans crédibilité et sans réelle représentativité) et économique (monopole de l’initiative par les potentats et leurs entourages)
-  L’effondrement des classes moyennes et la paralysie de leurs capacités économiques, éthiques et intellectuelles, en les privant de leur effet et impact sociologique ainsi que leur fonction sociale, ce qui entraîne, ipso facto, un enrichissement sans scrupule d’un côté, et une paupérisation horrible de l‘autre (chômage des diplômés supérieurs, blocage des institutions éducatives et pédagogiques,  etc).

Les changements dans les pays arabes ont  eu lieu dans un contexte historique déterminé. Quelles étaient les grandes nouveautés dans ce sens ? 
 
Il faut dire que la situation actuelle, marquée par ces grands changements au niveau des régimes, a convergé avec trois grandes nouveautés dans le monde arabe :
– Une révolution / transition démographique qui a engendré une dominance de la catégorie des jeunes dont l’âge varie de 15 à 30 ans dans la pyramide démographique ;
– Une révolution médiatique dont les réseaux sociaux seront sa manifestation la plus claire. Ces espaces seront ainsi le carrefour de cette catégorie de jeunes qui y ont élu domicile virtuel, en guise d’espace alternatif aux contraintes de l’Etat et de la société ;
– Emergence d’une nouvelle génération sans pareille, sur les plans de valeurs, de communication, d’audace, de pensée, d’encadrement et d’aspirations. C’est une génération dont l’élite est intellectuelle, en chômage, ne se soumettant pas pour sa socialisation à de grands degrés d’autorité familiale et éducative. Cette jeunesse n’a pas bénéficié d’encadrement politique dans le sens traditionnel et partisan … sa relation avec la sacralité et ses espaces n’est pas taboue … Il s’agit de la génération des révolutions pacifiques égyptienne et tunisienne qui prend la tête des protestations pacifiques et civiles dans les pays arabes. La violence des régimes n’entraîne pas leur pérennité mais plutôt leur fin … Le caractère pacifique de sa protestation ne veut aucunement dire un penchant vers la concession, mais bel et bien, une volonté indéniable pour le changement des structures des régimes.

Dans la foulée de ce Printemps arabe, certains discours avancent l’«exception marocaine». A votre avis, y a-t-il une exception d’abord, si oui, quels sont ses grands traits ?

Bien avant ces révolutions, tous les pays arabes invoquaient l’exception… C’est un discours qui existe à la fois dans le système de pensée progressiste comme dans le socle idéologique salafite. Il puise aussi ses origines dans le concept de la « spécificité », grâce auquel les classes dirigeantes arabes avaient combattu le discours universel autour de la culture des droits humains. L’on accepte certains articles et on rejette d’autres, non conformes à notre culture, notre religion… Les « Foukaha » (érudits musulmans) disent qu’il n’y a pas d’exception en l’existence d’une règle de base. Là où il y a despotisme, autoritarisme, corruption,  dépravation, exclusion, népotisme et injustice … l’on ne peut parler d’exception. La seule exception qui peut y avoir lieu, ou si l’on veut la seule démarcation reste la manière dont un régime et ses élites se comportent avec les revendications du  peuple et le degré de gouvernance en faveur de la société, à travers des actes et décisions politiques réfléchis et concrets. Au Maroc, personne n’appelle à la chute du régime, ni scande des slogans contre le monarque et la monarchie. Il s’agit donc d’une démarcation et pas d’une exception. Il faut dire que cette dynamique massive relève d’un long processus et non d’un moment conjoncturel planifié…

Le Maroc a vécu une étape historique, celle du référendum sur la Constitution. Que représente ce moment dans la vie d’une nation et pour les composantes d’une société ?

La revendication d’amender ou de réformer le texte de la Constitution comme la décision d’introduire des réformes revêt un aspect d’une importance capitale. A mon sens, je ne pense pas qu’il serait judicieux de s’arrêter simplement aux seuils de la copie constitutionnelle, abstraction faite du degré de sa conformité avec les revendications populaires. Les réformes constitutionnelles, aussi importantes soient-elles, bénéficient plutôt directement à l’élite politique, et de moindre ampleur, au peuple, a fortiori lorsqu’il s’agit de l’élite marocaine. Dans un troisième niveau, il y a lieu de constater qu’en l’absence de revendications sociales relatives à la vie quotidienne, le changement de la donne constitutionnelle ne fera qu’enrichir les élites et appauvrir les masses. Il faut donc repenser l’avenir en termes politique (institutions)  socioéconomique et culturel.  Il s’agit là de la grande équation à résoudre dans tout changement effectif.

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Mardi 6 Septembre 2011

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