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Entretien avec le critique et scénariste Mohamed Chouika : L’écriture est le couronnement d’un long processus cognitif




Entretien avec le critique et scénariste Mohamed Chouika : L’écriture est le couronnement d’un long processus cognitif
Ils sont comédiens, réalisateurs, artistes peintres, romanciers, poètes et nouvellistes, toutes et tous tiennent pour qualité commune : la création. Libé les rencontre pour parler de leurs derniers travaux et informer de quelques activités estivales. Mohamed Chouika, fin connaisseur du cinéma marocain et son évolution explique ici la relation entre les genres d’expression artistique, notamment le cinéma, la littérature :

Libé : Critiques sans cinéma et cinéma sans critiques. Que pensez-vous de cette dichotomie ?

 Mohamed Chouika : Le critique a été et demeure au cœur de la dynamique cinématographique, mais le problème au Maroc est que ce rôle prépondérant connaît des hauts et des bas, en fonction des relations qu’entretient une grande partie d’entre eux avec l’institution, ainsi que les guéguerres occultes autour des «privilèges» qu’elle leur permet d’engranger. L’institution a même atteint le stade où elle crée des « critiques fantoches » qu’elle instrumentalise contre ses opposants professionnels. Il s’agit, en fait, d’une balkanisation du champ de la critique, surtout que certains ne cherchent à longueur d’année qu’à se positionner, au lieu d’exercer la critique, avec toute la portée du terme. Il est ainsi difficile de parler du cinéma sans critiques ou de critiques sans cinéma, même si l’expérience cinématographique marocaine a vécu une époque où la production filmique a été quasiment nulle. Mais le rôle du critique ne peut être lié au nombre de films produits, mais devrait se renouveler sans cesse pour subvenir aux besoins esthétiques chez l’homme en général. En cela, la fonction de critique demeure vivante. 

Est-il aisé d’écrire des scénarios pour les réalisateurs marocains ?

Avant d’écrire pour les réalisateurs marocains, il faut avouer qu’il est difficile d’écrire pour le public marocain, dans la mesure où regarder des films, sur le plan pédagogique, est historiquement lié, dans notre pays, à la production étrangère. Une grande partie du public a eu la mauvaise habitude de comparer entre les réalisations cinématographiques nationales et celles des autres expériences étrangères, ignorant complètement les distorsions historiques, culturelles, économiques, politiques et professionnelles. Il est ainsi difficile de faire plaisir aux deux parties, et du coup, le cinéma marocain a souffert d’un dysfonctionnement vertical et horizontal. Le réalisateur produit des films qui s’écartent des préoccupations de la base ; par conséquent, l’on a longtemps assisté à une grande défection des salles de cinéma. Et nous nous trouvons encore et toujours face au dilemme et à la problématique de l’art et de la réalité…Un parcours sisyphien. Imaginez le président de la commission de coordination sur les revenus qui incite les membres de la commission à choisir de préférence des projets de films légers sur le plan thématique ! A-t-on permis aux créateurs et aux professionnels de mieux faire leur boulot ? Il existe de vrais problèmes, et tout le monde les affronte à la manière de l’autruche.

Vos scénarios sont-ils conçus sur la base de textes ou simplement de l’imagination?

Je préfère commencer, de manière libre, d’œuvres littéraires (nouvelles, autobiographies, reportages…), et cela ne veut aucunement dire l’absence d’imagination. Dans l’écriture de scénarioi, il est souvent difficile de garder le parcours narratif original d’une œuvre littéraire, car il s’agit d’une ré-imagination et d’une recréation. L’on n’arriverait jamais à aboutir à  la conformité totale entre le texte d’origine et le film ; chaque genre possède  ses propres moyens d’exprimer la réalité. Il s’agit, je pense, de choix esthétiques, intellectuels et artistiques, sur lesquels le romancier, le scénariste et le réalisateur ne peuvent jamais se mettre parfaitement d’accord. C’est là une mise en relief de la question de subjectivité dans la création, qui est la base des différences de goûts. Il suffit de lire un livre et de regarder un film adapté de cette histoire ou le contraire pour prouver la difficulté énorme d’atteindre la conformité. Le film emprunte sa propre piste, ses propres outils d’argumentation, ses propres modes d’expression artistique, et ne peux aucunement cerner les péripéties du document écrit qui constitue sa base de départ. L’adaptation reste comme la traduction, une sorte de trahison de la version originale !

Le Ramadan est-il un mois de repos ou de travail ?

L’écrivain ne connaît pas de repos ni de congé. Il peut chercher certes quelques moments d’isolement et de solitude en vue de méditer, revoir et renouveler ses questions… Avant de commencer à écrire, l’écrivain lit, écoute, regarde… L’action d’écrire couronne donc un long processus d’accumulation et de maturation. Partant, tous les mois sont donc propices pour écrire ; il n’y a que les rituels qui changent, notamment en ce qui a trait aux dimensions sociale, psychologique et culturelle. Parfois, nous plions bagage allant à la recherche de cette passion d’écrire, en vain. Nous revenons bredouilles. Il s’agit donc de cette prédisposition psychologique et mentale. A chaque fois que ces conditions sont remplies, l’écrivain trouve la main facile et les idées s’écoulent comme d’un robinet. La coïncidence du mois de Ramadan avec la saison d’été et les vacances scolaires a permis d’avoir un peu de temps que nous pouvons rationnellement organiser pour pousser l’écriture à son point culminant.

Quel livre vous accompagne en cette saison estivale ?

Personnellement, je ne peux pas lire un seul livre. Je m’arrange pour avoir un programme de lecture, mais le plus important pendant chaque saison d’été reste le retour à certains classiques dans le champ de mes préoccupations (nouvelle, philosophie, sciences humaines et cinéma). En cette saison, j’essaye de revisiter l’univers littéraire de Rabelais pour des besoins occultes qui me sont propres, notamment «La vie très horrifique du grand Gargantua», «le Quart Livre»… Je n’ai pas besoin de rappeler les formes stylistiques de satire et d’ironie, ainsi que le vocabulaire brut et les personnages paradoxaux de Rabelais, et ses positions hostiles envers l’église et le clergé. L’écrivain est sans contexte un homme de principes. A notre temps, le sens de l’écrivain engagé et avant-gardiste commence à être relégué au second plan, notamment à l’ère de la mondialisation et du monde numérique. L’écriture, comme la lecture, est une opération liée à des choix existentiels, intellectuels, idéologiques et esthétiques qui ne sont pas séparés de la personnalité de l’écrivain et de sa vision du monde.

Quel est le dernier film que vous avez vu?

J’ai vu récemment beaucoup de courts-métrages du réalisateur allemand Von Veit Héler dont «Surprise», «Tour Eiffel», «Boom», «Absurdistan», «Tour d’amour… » Une véritable leçon de métaphore et une focalisation sur l’image, au point de ne tomber que rarement sur le dialogue. Une économie de communication verbale et une grande maîtrise des rouages cinématographiques, pour s’attaquer aux grandes questions. L’auteur de ces films a voyagé dans pas mal de pays pour filmer la profondeur humaine de leurs peuples, à travers l’intégration dans le tournage de comédiens et techniciens locaux. Je pense que le créateur peut communiquer via ses œuvres là où il passe et peut transmettre ses positions de toutes les questions. Dans ce sens, ni la langue verbale, ni moins encore la spécificité culturelle ne se dressent en entraves devant cette expression artistique.

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Lundi 22 Août 2011

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