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Entretien avec le chercheur Mohammed Chaouki Zine

« En instaurant le droit à l’interprétation, on évite la confrontation malheureuse et infructueuse entre le sens et ses interprétations »




Entretien avec le chercheur Mohammed Chaouki Zine
chercheur algérien en herméneutique à l’IREMAM (Aix-en-Provence), Mohammed Chaouki Zine a notamment publié « Herméneutiques et déconstructions », « Identités et altérités » et « Déplacements intellectuels ».
Nous l’avons rencontré lors du colloque international « Lettres et Sciences Humaines : du contexte de la modernité à l’herméneutique», colloque tenu à la Faculté pluridisciplinaire d’Errachidia les 26 et 27 mars
dernier.


Libé: Comment étiez-vous orienté vers l’herméneutique ?  

Mohammed Chaouki Zine : En réalité, j’étais orienté plutôt vers la déconstruction ; je lisais les textes du philosophe Derrida. Après, quelque chose qui contraste avec la déconstruction a attiré mon attention, en particulier l’herméneutique. C’est la raison pour laquelle j’aime parcourir la pensée dans un entre-deux et dans ce cas de figure entre l’herméneutique et la déconstruction. D’où le premier ouvrage que j’ai publié à cet effet et qui s’intitule justement « Herméneutiques et déconstructions. » Donc quelque part, ma lecture de la déconstruction m’a orienté vers ce qui paraît être son contraire mais qui n’en est pas, à savoir
l’interprétation qui stipule la quête du sens.

Dans quelle mesure peut-on parler, selon vous, de l’existence de la notion du « sens »?

Selon moi, le sens existe mais incarné dans une institution quelle qu’en soit la nature (politique, scientifique, économique, etc). Mais ce sens-là est déplacé par les usages que l’on en fait et qui se manifestent dans les significations liées au contexte, aux circonstances et à la perception de chacun. A mon sens, ni l’herméneutique ni la déconstruction n’ont renié le sens, mais elles pensent que ce sens-là est profondément attaché à une volonté qui peut s’avérer dans certains cas un pouvoir. De ce fait, ce n’est pas le sens qui est nié mais le pouvoir qu’il renferme qui est plutôt dénoncé et par l’herméneutique et par la déconstruction.

Quelle définition donnez-vous à l’herméneutique ?

Pour dire simplement, l’herméneutique est l’art d’interpréter, et qui dit « art » dit forcément des techniques ou des outils qui rendent possible l’acte d’interprétation et parmi ces techniques, nous pourrons citer la grammaire, la stylistique, la logique, les figures de style, etc. Mais l’herméneutique excède cette signification restreinte et purement technique. Elle est essentiellement « art de comprendre » ou double sens de saisir mentalement un objet quelconque, et de cerner la situation dans laquelle l’esprit pense et agit. Et par réversibilité, l’esprit est cerné ainsi par la situation qu’il tente de comprendre, qu’il s’agisse d’un texte « lisible » (l’écrit) qu’il lit mais dont l’intelligibilité historique, culturelle et thématique conditionne sa lecture, ou d’un texte « visible » (le réel) dans lequel il agit. Il s’agit de la société lorsqu’on parle, par exemple, de la « trame » sociale ou du « tissu » social, car le texte est déjà, étymologiquement, un « tissu ». Voilà ce qu’on entend globalement par herméneutique et les champs d’application  sont tout aussi vastes et inépuisables qui touchent à l’art, au droit, à la philosophie, à la religion, à la littérature et aux pratiques sociales. S’il y a aujourd’hui un regain d’intérêt pour l’herméneutique (la déconstruction, la sémiotique, sont pour ainsi dire des territoires quelque peu « consentis » ou « réfractaires » du continent herméneutique), c’est parce que l’art de comprendre est au fondement de toute volonté de savoir. Et  il est indubitable que les événements du monde qui nous touchent dans notre quotidien (crise économique, crise de valeurs, terrorisme…) nous incitent à les comprendre et à en conjurer les effets. Dans ce cas de figure, l’herméneutique joue un rôle prépondérant dans la configuration de notre savoir et de notre perception du monde. C’est parce qu’il y a un événement « saisissant » ou « retentissant » qui conditionne notre vie ou notre destin, que l’herméneutique se présente comme une nécessité, voire une « urgence » pour comprendre le « pourquoi du comment », et démêler les champs embrouillés pour voir « clair » ou, plus ou moins, atténuer les inquiétudes et être attentif aux interpellations du présent.

Dans ce sens, Ibn ‘Arabi est d’une actualité importante pour vous ?  

Ibn ‘Arabi est une figure singulière de notre histoire culturelle et le texte d’Ibn ‘Arabi porte en lui-même des éléments qui ont trait au sens et à la possibilité de le dépasser par une lecture ou un usage. Si on prend l’exemple du Coran qui véhicule en amont et en aval la pensée d’Ibn ‘Arabi, c’est un « sens » qui est déplacé par sa lecture ou son usage à des fins spirituelles, culturelles ou esthétiques. Ibn ‘Arabi fait aussi partie de ceux qui établissent un sens mais qui appellent à le penser et à le pratiquer autrement, donc une  attitude de dénoncer sa clôture par une somme de volontés antagonistes, religieuses ou politiques.

Avons-nous besoin de la pensée d’Ibn‘Arabi aujourd’hui ?

En effet, le recours à Ibn ‘Arabi est une nécessité à la fois éthique et épistémologique. Il est préférable de lire Ibn ‘Arabi comme un fait linguistique et culturel qui excède la seule classification dont il fait l’objet, à savoir une classification qui le mettrait dans la seule catégorie « ésotérique. » Ibn ‘Arabi est en fait de dimension universelle, certaines de ses approches ont une homologie  avec ce qu’on peut découvrir dans la pensée contemporaine notamment l’herméneutique et la déconstruction, mais d’autres idées sont à découvrir dans l’énoncé même de son texte, et je fais allusion à sa fascination pour l’origine à même des mots qu’il emploie en interprétant par exemple la raison (‘aql) par la restriction (‘iqal), dans la mesure où la raison est marquée par la finitude et par une frontière qu’il ne saurait franchir. En  revanche, il interprète le cœur (qalb) par le changement et la variation (taqlib) dans la mesure où le cœur dans la dimension gnostique qu’Ibn ‘Arabi a établie est caractérisé par le changement « kaléidoscopique » suivant ainsi la variation des théophanies (tajaliyyat). C’est ainsi qu’Ibn ‘Arabi cherche l’origine non pas dans une profondeur abyssale mais dans la phénoménalité des événements qui se présentent à lui y compris les événements textuels ou linguistiques comme le cas du « ‘aql » dans le « ‘iqal » et le « qalb » dans le « taqlib.» Ainsi, ces fonctions que sont la restriction et la variation sont des origines marquées dans les noms de raison et de cœur par le sceau de l’évocation herméneutique. De ce fait, Ibn ‘Arabi n’a cherché l’origine du cœur et de la raison que dans leurs manifestations phénoménales. Ceci est un échantillon d’une vaste entreprise herméneutique en friche qu’Ibn ‘Arabi  nous a léguée et dont il faut reconstituer la matrice et le processus.

Et qu’en est-il de Michel de Certeau sur lequel vous travaillez actuellement ?

 Je suis arrivé à Michel de Certeau en lisant justement Ibn ‘Arabi.  Michel de Certeau était lui-même lecteur et spécialiste de la mystique chrétienne d’obédience jésuite (Jean Joseph Surin, Thérèse d’Avila, Saint Ignace de Loyola) et sa lecture lucide, prudente, documentée et critique m’a servi d’outil précieux pour lire Ibn ‘Arabi, d’autant plus que cette entreprise de lecture a été facilitée par l’affinité qui existe entre les textes mystiques quelle qu’en soit la forme culturelle ou l’origine religieuse. Je retiens en particulier l’usage que les mystiques font de la métaphore et de l’oxymoron qui reflètent une certaine harmonie du contraire. Ainsi, Michel de Certeau est devenu pour moi un éclairage important rendu possible par la maîtrise pertinente des clés des sciences humaines et sociales. Il est ainsi passé de la mystique à l’épistémologie des sciences sociales moyennant l’écriture de l’histoire sans dispersion ni incohérence. Au contraire, ce passage s’avère lui-même une entreprise herméneutique pour voir l’identité et la différence entre ses terrains de prédilection qui furent la mystique, l’histoire et le monde quotidien. Ce qui réunit ces modalités de perception et de lecture, c’est bel et bien la pratique ou un certain usage d’un donné quelconque qu’il s’agisse de la pratique spirituelle ou historiographique ou quotidienne. J’ai appris chez Micher de Certeau cet art de circuler entre les savoirs et les phénomènes traversant en particulier les frontières (entre-deux) sans confondre (identité) et s’en disjoindre (altérité), mais garder un certain équilibre tel le funambule sans tomber d’un côté ou de l’autre. Ou encore chercher dans ces frontières, que Michel de Certeau appelle « travail sur la limite », une certaine maintenance, c'est-à-dire se maintenir dans un maintenant qui est le présent commun à la fois pour les mystiques (chercher le divin dans l’instant présent et dans le détail), les historiens (chercher la mémoire et le passé par les outils et la motivation du présent) et les gens ordinaires (chercher une vie ou un bonheur dans les pratiques simples et ordinaires mais douées d’intelligence pratique et de dextérité.)         

Comment voyez-vous l’avenir de l’herméneutique ?  

On a parlé naguère du droit à la différence ou du droit à l’expression : il est tout aussi important et primordial de parler d’emblée du droit à l’interprétation dans nos sociétés contemporaines. Pourquoi ? Pour la simple raison, c’est qu’il existe un sens posé ou déposé ou imposé et ce sens prend l’allure d’un réservoir scellé ayant trait à la culture, à la religion ou à la politique. Ce sens institutionnalisé est vécu ou accepté contre lequel on résiste. Mais pour avoir un rapport d’intelligibilité avec ce sens sans lequel nous ne sommes rien et sans lequel il n’est rien, il faudrait donc une pratique herméneutique qui se manifesterait dans son interprétation ou son usage doué de prudence et d’excellence. Dans ce cas de figure, en instaurant le droit à l’interprétation, on évite la confrontation malheureuse et infructueuse entre le sens et ses interprétations pour qu’il n’y ait pas un rapport de fascination et de subjugation, ou un rapport de rejet et de négation mais une relation d’appréciation et de perception qui n’altère aucun jugement qui se réclamerait bien de ce droit à l’interprétation.

Un dernier mot

C’est ma première visite au Maroc à l’occasion de laquelle j’ai assisté au colloque international tenu à la Faculté pluridisciplinaire d’Errachidia sur l’herméneutique et j’en suis ravi et fasciné par la beauté de ce pays grandiose et par l’harmonie de ses cultures et de ses traditions. Mes remerciements les plus sincères à tous ceux qui ont rendu mon séjour agréable avec leur hospitalité et leur amabilité. Mon souhait le plus sincère de prospérité pour ce pays, pour les organisateurs du colloque et pour le journal Libération et mes salutations amicales à ses lecteurs. 

Propos recueillis par Atmane Bissani
Mercredi 31 Mars 2010

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1.Posté par Martelli le 01/04/2010 06:44
Très bel entretien, riche, clair, intéressant. Bonne continuation Chaouki.
FRED

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