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Entretien avec la romancière marocaine Halima Zinelabidine

J’aimais beaucoup écrire, mais je ne me voyais jamais romancière




Entretien avec la romancière marocaine Halima Zinelabidine
Vingt cinq ans
d’expérience sans
vouloir acquérir le
statut de romancière. Si ce n’était ses amis qui ont publié ses
œuvres, les lecteurs n’auraient jamais lu «A moi le rêve»,
«Sur le mur»,
«Souci du retour»
 ni «Forteresses de
silence».
Son univers
romanesque,
son expérience
littéraire, sa conception de l’écriture, sa vision du nouveau roman
marocain…font l’objet de cet entretien. 


Libé : Pouvez-vous nous raconter votre expérience en tant que romancière ?

Halima Zinelabidine : Franchement, je n’ai jamais senti que je suis écrivaine romancière, pour que j’en parle aussi facilement. En revanche, j’ai le sentiment que je suis passionnée par l’écriture, à laquelle j’ai toujours recours. J’écris des divagations, des nouvelles, des histoires et des pièces de théâtre… J’écris également des articles sur des livres et ouvrages. Je transcris mes voyages, mes remarques, mes constatations concernant une réalité que je refuse, ou n’importe quelle situation qui retient mon attention.

Pourquoi avez-vous tardé à publier vos écrits?

Je peux dire que j’ai passé les deux tiers de ma vie à écrire…, à écrire pour moi-même. Je me contentais des lectures d’amis. Je n’étais jamais intéressée par la publication, ni vraiment séduite par le fait que mon nom soit affiché parmi les écrivains. Je ne me rappelle pas m’avoir présentée à quelqu’un en tant qu’écrivaine, jamais. 
Mais, l’on sait déjà que vous êtes une bonne lectrice.
Cela, par contre, je ne peux pas le nier. Je lis beaucoup de livres. Mon premier roman n’est autre  que l’ouvrage «Mille et une nuits». J’en ai fait connaissance après mes lectures des contes d’enfants et les magazines illustrés qui se trouvaient en grand nombre à la bibliothèque de l’école. Un exemplaire de cet ouvrage appartenait à ma mère adoptive (tante paternelle), qu’elle gardait dans son placard. Une fois la nuit tombée, elle le prenait et me demandait d’en lire jusqu’à ce qu’elle dorme. J’allais au coin le plus loin pour continuer la lecture.
Au fil du temps, je racontais excellemment les histoires des «Mille et une nuits». A l’école, comme à la maison, je trouvais un grand plaisir à narrer ces histoires fantastiques… Et depuis, la narration est devenue ma passion favorite. Avec les romans de Najib Mahfoud, j’ai découvert un autre style de narration… C’était un bon départ pour découvrir et explorer d’autres univers romanesques fantasmagoriques, sans que cela m’approche du rêve de devenir un jour écrivaine romancière.

Quelles sont les principales expériences qui ont marqué votre personnalité de romancière ?

Alors que j’étais encore lycéenne, j’ai contacté le monde de la détention secrète et de la prison en général. On avait vécu de vraies histoires, qui n’existaient pas dans les romans, et dont j’étais l’un des personnages. J’en parlais dans le campus universitaire, dans les amphis et avec la presse libre de cette triste époque.
Lors d’une rencontre autour de la détention politique, les familles qui y ont été invitées avaient parlé des détenus et de leurs souffrances. Quand mon rôle est venu, j’ai parlé des familles, de leurs souffrances et de l’impact de la détention sur leurs conditions de vie. Fatema Mernissi qui était parmi les présents m’a exprimé à la fin de mon récit tout son étonnement à propos de ma façon de raconter des faits réels. Elle a insisté pour que je lui raconte encore une fois l’histoire de la mère et de la femme du détenu politique. Elle m’a beaucoup encouragée depuis la France à écrire cette histoire.

Et qu’avez-vous fait ?

 Effectivement, j’ai écrit mon récit, mais malheureusement, il ne m’a pas plu. Je voulais un roman et non un récit d’histoire. J’ai remis tout de côté et je me suis mise à étudier la critique romanesque en langues arabe et française. D’ailleurs, un ami (Mohamed Dakhiss) s’est même chargé de le publier à son compte.
Ainsi, et avant de publier mon récit sur les familles des détenus politiques, j’avais accouché de mon livre «Lecture des textes narratifs». En fait, chaque fois que je lisais un livre critique, je révisais mon roman sur le plan cognitif. L’achèvement de «Hajiss L’awda» (Souci du retour) n’était pas corollaire à sa publication, en dépit de l’insistance de mes amis. D’autres textes étaient restés dans les archives sans être publiés.

Quand avez-vous donc publié ce roman ?

 Ce n’est que treize ans plus tard que je l’ai publié. J’avais accueilli chez moi l’écrivain et ami Abdelkader Chaoui qui m’avait demandé de lui lire des extraits du roman, mais avant que je commence ma lecture, il avait déjà enregistré tout le texte sur un CD, sans dire un mot. Quelques jours plus tard, il est revenu avec quelques exemplaires dans une forme assez élégante. Même chose pour «Qilaâ Assamt» (Forteresse du silence), que mon amie Nadia Benhida avait publié sans prendre aucunement mon avis et enfin mon troisième roman « Ala Ljidar »  (Sur le mur) a eu le même sort, et cette fois c’était l’écrivain Bouissif Erragab qui l’avait publié. Pour ce qui est du dernier roman « A moi le rêve », ce fut le journaliste et écrivain Ali Bensaoud. Bref, j’ai choisi d’écrire et non d’être romancière.
Votre premier roman a été écrit au milieu des années 90 et le dernier en avril 2013. Comment pouvez-vous résumer les changements survenus au niveau de votre écriture romanesque ?
 C’est une question qui nécessite que je me transforme d’écrivaine en critique ou du moins en lectrice de mes propres romans. Le but étant de s’arrêter sur les mutations qu’a connues mon expérience romanesque, sur près d’un quart de siècle, ce qui est extrêmement difficile.

 … Disons de manière générale ?

Je peux dire que le corpus narratif dans mes romans reste varié, dans la mesure où ils traitent des  univers narratifs et des mondes à la fois réels et fictifs. Et chaque corpus nécessite un style, une voie rédactionnelle et un processus  narratif différents. J’y ai abordé des sujets relatifs à la condition humaine : l’injustice, l’existence, l’être, la tolérance religieuse, la différence, l’autorité …Mais le trait commun entre tous mes romans reste l’amour dans tous ses états. L’amour de l’homme dans sa noblesse, l’amour de la patrie et entre les deux, l’amour romantique entre êtres humains.
Ainsi, dans «Souci du retour», j’avais décrit le monde de la détention politique, de la prison, mais de l’extérieur. Mon récit portait essentiellement sur les familles des détenus politiques à une période des plus difficiles de l’histoire du Maroc. La liberté prend ici un sens non chez celui qui en est effectivement privé, mais chez l’un de ses proches les plus intimes. J’ai abordé dans mon deuxième roman la réalité marocaine en général, et la «Forteresse du silence» dénonce un conflit entre le Marocain avec lui-même, mais aussi avec d’autres, souhaitant le priver de ses spécificités. Là aussi, le roman essaye d’appréhender les grandes mutations du Maroc d’après l’indépendance.
L’avènement du monde virtuel et des réseaux sociaux, m’a inspirée pour l’écriture du roman : « Sur le mur ». Le maquis virtuel est ainsi un espace de lutte pour une société libre et démocratique.
Et enfin, mon dernier roman «A moi le rêve» se veut l’expression de rêves individuels et collectifs. Une solution est ainsi présentée à tout cela : une révolution alternative touchant au fond de l’être humain errant et nonchalant.

 Les réseaux sociaux ont influencé ou inspiré certains écrivains. Comment avez-vous pu cerner cette question dans votre univers romanesque ?

Aucun écrivain parmi ceux et celles fréquentant les réseaux sociaux ne peut nier l’influence de ces forums sur ses écrits, ses personnages, son style et sa façon de narrer, de créer les personnages ou même de penser… Et je ne peux pas faire l’exception, surtout que j’ai publié deux romans après les événements du printemps démocratique et l’explosion des forums sociaux et des médias alternatifs : «Sur le mur» et «A moi le rêve». Le premier a investi le maquis bleu «Facebook» et a tiré profit de personnages ayant été en étroite relation avec la dynamique du printemps en Afrique du Nord et au Moyen Orient, de la première étincelle de Bouazizi jusqu’aux élections présidentielles du Yémen. 
Quant au deuxième roman «A moi le rêve», j’ai mis à disposition les modes d’expression et de communication que permettent les forums sociaux comme Facebook et Twitter, en tant qu’espaces de départ d’une révolution alternative, une révolution qui porte notamment sur le fond de l’être humain, pour opérer un changement au niveau de sa culture, contre une autre prônant le goût de la dignité et de la liberté.

Comment pouvez-vous évaluer l'évolution du roman marocain en général ?

 En dépit de la quasi-absence de la critique accompagnant les travaux littéraires, l’on peut dire que le roman marocain a connu un essor important par rapport à la décennie précédente.
Beaucoup d’écrivains  marocains ont surfé sur la vague du nouveau roman qui ne s’arrête pas au niveau de questionnements de modernité, d’altérité ou d’expérimentation, mais le dépasse pour opter pour une stratégie de déconstruction et d’abstraction, présentant une autre image de la culture marocaine contemporaine. L’écriture en général et l’écriture narrative en particulier ne sont plus un enjeu formel, mais bel et bien un projet stratégique visant à changer toutes les valeurs traditionnelles.
Un roman qui crée sa propre stylistique et ses propres structures, varie ses références, et reste ouvert sur les causes et questions universelles, ainsi que celle ayant une relation avec l’être et les questions existentielles. Enfin, ce sont mes propres déductions, à partir de mes dernières lectures, notamment «Les griffes du plaisir» de Fatiha Mourchid, «Azzouza» de Zahra Rmij, «Chajarat lmzah» (l’abricotier) de Mohamed Daghmoumi et «Carnet de transit» de Yassin Adnan où la narration s’opère par procédé poétique.

Entretien réalisé par Mustapha Elouizi
Lundi 11 Novembre 2013

Lu 2490 fois


1.Posté par Nacer le 11/11/2013 16:31
Une femme de valeur, au verbe de qualité supérieure. Elle a un si grand cœur qui peut contenir l'humanité entière. Bravo Madame.

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