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Entretien avec la chanteuse marocaine Ilham Loulidi : «Ne soyons pas toujours à la merci d’autres influences»




Entretien avec la chanteuse marocaine Ilham Loulidi : «Ne soyons pas toujours à la merci d’autres influences»
Ilham Loulidi n’est pas une artiste à laisser passer les incohérences qui minent la musique marocaine. Après un très long séjour en France (18 ans) et de nombreux spectacles donnés à travers l’Europe, la chanteuse
marocaine évoque ici, sans langue de bois, divers sujets actuels. L’idole d’Oum Kaltoum revient aussi sur sa longue expérience.

Libé : Vous excellez dans la musique sacrée. Qu’est-ce qu’elle a de si particulier, selon vous ? Pourquoi l’avoir adoptée ?

Ilham Loulidi : J’ai commencé en Europe en embrassant d’abord une culture qui n’était pas la mienne. Par la force des choses, on cherche toujours un appui qui peut vous permettre de vous rapprocher des choses que vous avez. Avant de partir vers l’Europe, j’ai vécu le chant «Tarab» qui était très présent autour de moi. Il se trouve qu’en allant vers l’Occident, ce mot n’existait pas dans les langues occidentales parce qu’il est propre à notre culture.
Tout en faisant l’effort d’apprendre cette musique qui n’était pas la mienne, je cherchais quelque chose qui pouvait me donner la satisfaction et le plaisir de chanter comme cela se faisait chez moi. Et, en fait, je l’ai trouvé dans la musique sacrée.
Parce que le côté spirituel charge beaucoup la musique. Et puis, bien avant d’aller en France, je vivais dans un quartier où il y avait également des juifs. Donc l’ouverture vers l’autre était toujours présente. J’animais déjà dès 1989 des soirées où j’interprétais des chants sacrés en langues latine, hébraïque et arabe. C’est donc quelque chose que j’ai cultivé avant même cet engouement pour l’interculturalité. Ceci pour dire que c’est quelque chose qu’on doit vraiment ressentir profondément pour pouvoir le vivre. Et non simuler ou forcer. Ce n’est pas en mettant trois artistes de bords différents dans un lieu qu’on va réussir cette affaire, c’est beaucoup plus que cela.

Avez-vous le sentiment que cette richesse musicale est sous-exploitée par les artistes marocains? Ou qu’ils s’en éloignent ?

On a tendance à s’en éloigner: peu d’artistes se rendent compte de notre richesse. Pour preuve, vous m’interrogez par le canal des Espagnols qui m’ont invitée à cet événement. Ce n’est pas tant une question de reconnaissance par les miens, mais on peut se poser des questions. Il est temps que nous apprenions à nous reconnaître nous-mêmes dans tous les domaines. Sachant que ce n’est pas les autres qui vont le faire à notre place. On doit avoir le courage de faire ce travail et cesser d’être toujours à la merci d’autres influences.
Le cheminement vers nous-même exige beaucoup de temps et c’est maintenant qu’il faut commencer.

Vous avez dernièrement partagé la scène avec l’Espagnole Ana Alcaide dans le cadre du « Festival des deux rives» au Théâtre Mohammed VI à Casablanca. Que peut-on savoir à propos de cette collaboration?

Nous travaillons ensemble depuis décembre 2008. Cette collaboration s’est déjà traduite par un premier concert à Madrid 2009 puis à Casablanca et d’autres villes.
Ce qui nous rapproche, c’est cette sensibilité artistique commune et ce désir permanent d’échange, lequel qui a pris de l’importance au fil du travail que nous menions ensemble. On s’est comprises au point que nos musiciens se sont rapidement accordés, même si les siens jouent des instruments «anciens» et les miens des plus actuels. Cette complicité a permis aux uns et aux autres de se comprendre, de s’enrichir et de découvrir l’autre. Je dirais que  l’idée du Festival des deux rives est vraiment intéressante. Parce qu’elle ne va pas dans le sens de l’interculturalité telle qu’on la fait souvent de façon superficielle, mais c’est un concept qui permet l’approfondissement du contact.

Vous n’êtes pas à votre première collaboration avec des artistes issus d’autres horizons. Qu’espériez-vous tirer de ces expériences ?

Apprendre. On a toujours des choses à apprendre chez les autres. Ne pas apprendre, c’est atteindre sa limite d’intelligence et de conscience. Car on est qu’Un et les autres sont multiples. Ayant vécu 18 ans en France, où j’ai fait mes études et une bonne partie de ma carrière en Europe, je peux vous rassurer que la multiplicité est toujours une richesse. Et rencontrer d’autres cultures est tout aussi important.
Le voyage vers les autres, c’est aussi se révéler. Mon parcours, aussi long soit-il, - aller vers et chez les autres - m’a permis de savoir qui je suis et donc de me définir. Parce que je souffrais d’un mal que l’on retrouve chez tous les Marocains : l’identité culturelle. Je pense que ma démarche m’a aidée à me connaître et à revenir vers ma culture avec un regard beaucoup plus lucide et serein. Mais aussi de savoir avec clarté ce que je veux et peux faire.
«C’est toujours un bonheur de se produire au Maroc », dites-vous. Pourtant, il est une chose qui vous tracasse.
Je ne comprends pas que ça soit des étrangers qui m’invitent chez moi, alors que cela fait un bon bout de temps que je n’ai pas chanté dans mon pays. Je pense que l’adage qui me correspond le mieux est : «nul n’est prophète en son pays».

A propos de l’interculturalité, vous avez déclaré à la presse que votre rêve était de «dresser un pont entre la musique occidentale et orientale». Croyez-vous être parvenue?

Je ne rêve pas de choses inaccessibles. Je pense être sur la bonne voie pour le faire et je le vis au quotidien. Puisque je continue de travailler, y compris en tant que professeur, avec des Européens et des Marocains. On devait profiter de l’interculturalité pour établir des passerelles entre les êtres humains.

Les jeunes s’intéresseraient peu au riche patrimoine marocain. En tant qu’enseignante, que faites-vous pour les inciter à s’y intéresser et leur transmettre cette richesse ?

Je travaille sur un programme dans lequel j’essaie d’approfondir des recherches sur les techniques vocales qu’on pourrait utiliser pour chanter la musique andalouse de l’Orient au Maghreb. J’essaie d’en tirer des méthodes de travail académique pour qu’un jour on puisse enseigner, d’autant que si j’étais en Europe pour suivre des cours, c’est parce qu’il n’y avait pas de classe ici. J’aurais aimé étudier le chant à travers ma culture d’abord, avant d’aller m’initier à une autre. Je n’ai pas eu cette chance, il n’y avait pas de professeurs et aujourd’hui nous n’avons pas de méthode de travail à suivre. C’est-à-dire des méthodes académiques pour pouvoir enseigner demain.

Vous êtes une grande passionnée de la diva Oum Kaltoum. Que représente pour vous cette immense artiste ?

Elle est l'icône, le gros pilier du chant arabe. Oum Kaltoum compte parmi les rares artistes de la musique classique de stature mondiale qui a réussi à séduire autant de gens à travers plusieurs pays arabes. Elle a ouvert la première porte aux femmes, de sorte qu'elles pouvaient exister dans le monde du chant arabe. Elle a aussi installé un savoir extraordinaire, à travers sa voix, sa technique et son interprétation. C'est une référence.

Comment les musiques maghrébine et marocaine sont-elles perçues de l'autre rive de la Méditerranée?

Beaucoup mieux qu'ici. Il existe plusieurs festivals de recherche et de rencontres où l'Europe vient vers nous pour s'imprégner de notre culture, apprécier ce rapport encore très fort à la musique traditionnelle et à la tradition orale. Vu qu'elle a perdu quelque chose à force d'intellectualiser tout ce qui est artistique. Elle essaie de retrouver cette source qu'elle a perdue dans nos pays.

Avez-vous le sentiment que les artistes marocains évoluant en Europe manquent de coup de pouce qui leur permettrait de venir se produire régulièrement chez eux?

Ça manque énormément. On n'est pas invité malgré le nombre important de Festivals. Attend-on besoin d'une reconnaissance de l'extérieur pour qu'on soit reconnu chez nous? C'est quelque chose qu'on observe dans bien de domaines et pas seulement en musique.
On a besoin d'apprendre à se reconnaître d'abord, à donner de la valeur à ce que l'on représente. Quand je vois ce qui est médiatisé, j'ai l'impression qu'il n'y a pas de niveau culturel dans notre pays. Il faut donner de l'importance aux gens méritants et établir un système de valeurs, mais dans notre pays, il n'y en a pas. 

PROPOS RECUEILLIS PAR ALAIN BOUITHY
Mercredi 16 Juin 2010

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