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Entretien avec l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun

Enseigner en darija serait une scission déclarée avec les autres pays arabes




Entretien avec l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun
Tahar Ben Jelloun vient de vivre une nouvelle expérience dans sa vie de romancier et d’intellectuel :
président de jury d’un festival de cinéma. Mais, il est partout interpellé sur des questions
littéraires entre le passé et le présent, le cinéma et le roman,   l’engagement
et l’art A Zagora, le romancier n’était pas en vacances, car avec les nombreux
journalistes couvrant l’événement, il  avait un travail intellectuel continu.
Entretien.

Libé : C’est la première fois que vous faites partie d’un jury de cinéma,  en tant que président. Quelles sont vos premières impressions ?

Tahar Ben Jelloun : Je suis très heureux de venir ici à Zagora pour participer à ce festival où j’assure la présidence du jury de la compétition officielle. Revoir Zagora pour moi était une chose très importante, d’autant plus que j’étais déjà venu ici, mais je ne la connaissais pas bien. Et puis, j’ai trouvé que ce festival a permis à beaucoup de gens d’un peu partout de se rencontrer et se connaître. Moi-même, j’en ai fait beaucoup de connaissances. Mais, j’aimerais attirer l’attention des autorités responsables sur pas mal de points, car je trouve que la ville est quelque peu isolée, sans liaison aérienne. Il faut parfois que les compagnies aériennes fassent un grand effort, même si ce n’est pas rentable dans l’immédiat, et relier Zagora à Casablanca, avec des fréquences régulières. Je suis sûr que les gens viendront très certainement, car ils adorent le désert, le soleil et les paysages. Les gens viendront parce qu’il y a un vol, et non le contraire, c’est donc une manière de promouvoir la région.

Et comment vivez-vous cette nouvelle expérience ?

Certainement avec une grande joie. Quand on écrit, on est souvent sinon toujours seul, mais là on regarde et on discute le film ensemble… un véritable et magnifique groupe. C’est un autre goût, et cela nous permet d’effectuer quelques échanges d’avis et d’expériences avec d’autres profils aussi importants (le jury comprend la comédienne marocaine Fatima Khair, le président du Festival Le film oriental à Genève, l’Algérien Tahar Hamouchi, l’Egyptienne Azza Houssainy, présidente du Festival du cinéma africain de Louxor et Eric Garanadou, ex-directeur du Centre national de cinéma et de l’audiovisuel de France).

Et pour ce festival et sa qualité artistique ?

La 10ème édition consacre vraiment cette tendance internationale du festival, car les organisateurs ont fait appel à des expériences cinématographiques variées. Par exemple, j’ai vu un film namibien pour la première fois et des films du Burkina Faso et des  Emirats arabes unis. Les responsables du Centre cinématographique marocain et ailleurs doivent savoir que c’est un festival sérieux, ambitieux et de qualité, fait avec du coeur, et qu’il mérite donc l’aide et le soutien nécessaires.  

Nous sommes dans un festival de cinéma. C’est peut-être l’occasion propice pour vous demander votre avis sur cette relation entre cinéma et roman ?

Vous n’êtes pas sans savoir qu’il n’est pas toujours facile ni possible de transformer à la lettre le monde imaginaire du romancier en une pellicule ; ce sont  deux univers totalement différents. En ce sens,  la seule solution plausible demeure l’adaptation ainsi que l’inspiration de l’univers romanesque. Nous savons déjà tous que beaucoup de chefs-d’œuvre littéraires ont été dénaturés par des films, qui en ont réduit la teneur et l’âme.
Moi, par exemple, j’avais deux expériences de ce genre, «La prière de l’absent» avec Hamid Bennani qui reste un grand réalisateur et «La nuit sacrée» et «L’enfant du sable », avec un cinéaste français. Les deux expériences ne m’ont pas convaincu de cette relation mécanique, et n’ont pas été «à la hauteur». Le réalisateur travaille dans un autre monde, avec un autre mode d’écriture en images. C’est pourquoi beaucoup d’histoires filmées sur la base d’un roman ont connu un échec cuisant. A la rigueur, il existe des expériences où le réalisateur est en dialogue continu avec le romancier pour recadrer et revoir certaines choses, mais cela reste aussi difficile, vu les spécificités de chacun des deux genres d’expression.

Sur un autre registre, quel est votre  dernier projet littéraire?

Mon dernier livre est intitulé «Lettre à Matisse», c’est un hymne à la peinture. J’aime beaucoup la peinture, j’en fais moi-même pour m’amuser. Je me suis intéressé à Matisse, dans la mesure où il s’agit d’un peintre qui a résidé au Maroc, plus particulièrement à Tanger entre 1912 et 1913. Donc, je lui ai envoyé une lettre et j’ai profité de l’occasion pour publier une dizaine d’analyses sur certains peintres marocains parmi les plus importants tels que Gharbaoui, Bellamine, Belkahia, Kacimi, Chaibia, Melihi, Hassani et Bennani, … J’espère que l’art verra ses entrées à l’école, afin que les générations montantes sachent qu’en dehors de ce marché de l’art qui est quelque peu chaotique, quels sont les pionniers de la peinture au Maroc.

Les lecteurs se demandent quel était le sort du personnage principal de «L’enfant du sable».

C’est simple, la suite  a été bien explicitée dans le livre qui l’avait suivi «La nuit sacrée». Cela me fait énormément plaisir d’entendre les lecteurs parler toujours de mes personnages, alors que cela remonte à des décennies. Mais, je dirai que mon roman le plus célèbre reste «Moha le fou Moha le sage ?». A ce propos,  un jeune de la médina de Zagora m’a demandé dans la rue : «Quand est-ce que tu nous feras un autre beau livre comme  Moha le fou Moha le sage ? ». Voilà, les gens ne lisent pas beaucoup malheureusement, mais ils s’intéressent et savent que cela existe.

Et pour les livres qui revêtent un aspect didactique et éducatif ?

Vous parlez là des livres comme « Le racisme expliqué à ma fille » ou « L’Islam expliqué aux enfants ». Je touche toujours à ce volet ; d’ailleurs, je crée tous les trois quatre ans, et c’est un livre traduit en trente-trois langues, ce qui est extraordinaire. Il est aussi programmé dans beaucoup d’écoles ; d’ailleurs, je souhaiterais beaucoup que le ministère de l’Education nationale l’introduise dans ses manuels, parce qu’il existe en arabe et en français. Et ce serait une chose importante, dans la mesure où l’on pâtit aussi de ce phénomène de racisme ; il ne faut pas croire qu’on en est à l’abri. Nous avons aussi nos points de faiblesse, un racisme contre les Noirs, contre les pauvres, contre les personnes en situation d’handicap …

Et si vous aviez à reprendre Harrouda ?

(Rires). Non. Je ne peux ni ne veux cela. Elle est sur son chemin, laissons-là continuer, je ne   dois pas l’arrêter…

La question de l’enseignement en darija occupe les diverses sphères éducatives et politiques au Maroc. Quelle est votre réaction à un tel appel ?

Nous ne pouvons pas prendre une décision pareille, sinon nous allons condamner notre pays à un isolement par rapport aux autres pays arabes, même si ce « monde arabe » se trouve actuellement en grand danger. Mais on pourrait introduire une partie du lexique darija dans la langue arabe. Il n’y aurait pas de problème à le faire, tout comme on le fait dans la langue médium qui n’est ni la langue arabe purement classique, ni encore la darija pure. J’aimerais bien que lorsqu’on est à l’école, on parle arabe classique, et lorsqu’on présente des informations, on ait recours à la langue médium et quand on discute les grandes questions d’ordre public, il serait souhaitable d’utiliser la darija pour faire profiter tout le monde des choses d’intérêt général.
Il faut faire attention à ne pas tomber dans le piège de certaines idées à même de provoquer la division. Il est donc impératif de respecter toutes les dimensions de la personnalité marocaine, sans affecter leur harmonie et  leur synergie. L’amour de la patrie doit être au-dessus de toutes les autres considérations.  

Entretien avec l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun

Interview réalisée par Mustapha Elouizi
Jeudi 28 Novembre 2013

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1.Posté par yasmine le 12/02/2014 14:24
Merci beaucoup c est très important

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