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Entretien avec l’écrivain et intellectuel Ahmed Assid

Nos islamistes à nous jouent le jeu des salafistes en s’abstenant de dénoncer les propos takfiristes




Entretien avec l’écrivain et intellectuel Ahmed Assid
Intellectuel et écrivain amazigh, Ahmed Assid est connu pour ne pas avoir sa langue dans la poche. Un franc-parler qui suscite, souvent, des réactions démesurées  de la part d’extrémistes et autres takfiristes. Le dernier en date n’est autre que le dénommé Abou Naïm qui l’a taxé d’athée et d’apostat. Dans cet entretien Ahmed Assid revient sur cette tristement célèbre vidéo mais aussi sur les raisons de cette vague takfiriste…
 
Libé : Quelle était votre réaction après avoir visionné la vidéo où le dénommé Abou Naïm vous accuse nommément d’hérésie ?
 
Ahmed Assid : Je n’étais aucunement surpris par ce genre de discours. Cela fait 15 ans que je fais l’objet d’une pareille terreur. Depuis je vis avec. Des menaces, des intimidations, des excommunications des appels au meurtre … c’est devenu un lot presque quotidien. La chose est devenue tellement banale que l’on commence à s’en accommoder ! Un discours takfiriste (excommunicateur) qui entend imposer un contrôle total sur la société, sa manière de penser et d’agir. Une sorte de tutelle qu’on veut imposer à la religiosité des citoyens et à leur vie spirituelle censée être individuelle et subjective. Les nouveaux gardiens des temples s’érigent en clergé, seul garant de la bonne interprétation des textes et seul donneur de leçons en matière de religion. L’objectif reste bien évidemment l’étouffement de tout dialogue, de tout débat et de toute ouverture sociale et partant la réduction au silence de toutes les voix vives d’une société dynamique et en constante mutation.
 
Comment en sommes-nous arrivés là selon vous ?
 
Il s’agit d’une conséquence logique de décennies d’une politique malveillante introduisant de manière salafiste et traditionnelle la religion dans l’enseignement. Alors qu’à l’école moderne, on avait justement un enseignement de principes et de valeurs de la religion, ce qui était certainement positif. Finalement, on vivait au rythme d’une contradiction et d’une guéguerre à l’intérieur de l’école marocaine. Une école publique où l’on façonnait la mentalité de l’obéissance et de la soumission, la finalité étant bien évidemment de contrecarrer la gauche marocaine d’une part et de l’autre une école moderne où l’on adaptait l’enseignement de la religion, aux valeurs nobles d’une religion, patrimoine commun avec toutes les autres religions d’ailleurs telles la tolérance, la fraternité, la solidarité, l’égalité, la justice …Bref, cette politique avait vu l’apparition de générations de fanatiques inaptes à concevoir la religion dans ses valeurs nobles, mais seulement comme moyen de se distinguer des autres n’ayant pas la même confession ou qui n’interprètent pas les textes selon la même vision.
 
A votre avis, à qui incombe la responsabilité de la déferlante takfiriste ?
 
Il faut souligner que les autorités publiques assument une grande responsabilité en la matière. Détenant les moyens de communication et d’information ainsi que les lieux d’apprentissage et d’éducation des générations montantes, les autorités ont la responsabilité de propager la pensée libre et les principes des droits humains basés sur l’égalité des sexes, les libertés publiques, collectives et individuelles, la solidarité, la démocratie ainsi que la prépondérance de la raison. C’est désormais obsolète de vouloir contrôler la société à travers les moyens traditionnels et d’encourager la mentalité anti-démocratique contre les modernistes. 
L’Etat doit trancher en choisissant sa voie et ne plus afficher la modernité vis-à-vis de l’étranger et prôner la tradition rigide dans le pays. Ce double jeu dénote d’une absence de volonté d’opter pour le changement mais incite aussi à créer un climat de surenchère au niveau des aspects de religiosité avec les fanatiques et les extrémistes.  
Nos médias et nos moyens de communication notamment les radios et télévisions devraient se débarrasser des idéologies obsolètes et archaïques dont certains tendent parfois même à propager la pensée mystique et à inciter à la haine. Selon le recensement officiel, on dispose au Maroc de 44 mille mosquées où les prêches du vendredi sont donnés par des imams (87%) qui n’ont aucun diplôme supérieur. Faute de compétences scientifiques, cette armée est souvent instrumentalisée pour s’attaquer aux principes d’égalité, de liberté et de justice.
 
Derrière tout cela, il y aurait bien des ramifications, une plateforme et toute une organisation …
 
Bien sûr, la vague takfiriste salafiste internationale encourage les extrémistes car les tenants de cette idéologie estiment que les conditions sont bien favorables à la propagation de leur pensée abjecte. Ils pensent que ce qui se passe actuellement en Irak, en Syrie, ou même en Egypte et au Sud de l’Algérie,  leur donne bien raison ! 
Or ce qu’il faut bien retenir, c’est que l’ère actuelle est celle des droits humains et de la démocratie. Aujourd’hui, on est en train de vivre les dernières batailles contre ce mode de pensée imposé vers la fin des années 70 après l’arrivée de Khomayni au pouvoir en Iran. La mode est depuis lors de suivre l’idéologie khomayniste et de retrouver les sources supposées faire triompher les principes de l’Islam. Pour notre part, modernistes et adeptes de la libre pensée, nous sommes convaincus que les conditions sont bel et bien en faveur de l’avènement de la démocratie et des droits humains, car l’arrivée des islamistes au pouvoir en Egypte et en Tunisie et même au Maroc, semble donner une véritable leçon dans la mesure où ces deniers ont démontré leur inaptitude totale à apporter les réponses requises non seulement au niveau social et économique, mais également sur le plan de l’instauration de la démocratie et du respect des droits humains. 
Nous assistons aujourd’hui à la chute de deux modèles, l’un en Turquie avec des scandales tonitruants sur le plan financier. Le second modèle islamique défaillant est celui d’Annahda en Tunisie où le peuple a imposé le changement. Il s’est avéré qu’Annahda est un complice manifeste des salafistes qui ont perpétré plusieurs meurtres.
 
Et au Maroc … Le PJD joue le même jeu?
 
La composante essentielle du gouvernement, en l’occurrence le PJD, a axé son programme sur le principe de la lutte contre la corruption. Mais voilà qu’ils sont actuellement en train de composer avec la situation et parfois même de couvrir la corruption ! En contrepartie, nos islamistes à nous jouent le jeu des salafistes en s’abstenant de dénoncer les propos takfiristes.
 
Est-il vrai que l’espace public marocain n’admet pas ce genre de débats et de discussions?
 
Il faut simplement connaître ceux qui le prétendent pour juger une telle assertion. Personnellement, je vis au rythme hebdomadaire sinon trois fois par semaine d’un débat ouvert et très animé sur ces mêmes questions. Les structures porteuses de projets compatibles avec la pensée moderniste ouvrent actuellement le débat sur l’égalité, l’Etat civil, les droits culturels et linguistiques, les libertés, la démocratie et les droits humains … il y a juste une donne qui impacte ce paysage, c’est que les modernistes, du moins une partie d’entre eux, estiment que l’ère actuelle est entièrement en leur faveur et l’existence de Imarat Al Mouminin les protège et leur évite ce débat et cette lutte pour instaurer ces principes, gage d’un Etat civil.
Vous n’êtes pas sans savoir que le gouvernement actuel s’est donné libre cours depuis son accession à la gestion de la chose publique, à encourager le discours religieux dans toutes les sphères où il en détient le contrôle. Et pis, le gouvernement garde le silence et joue à l’autruche à chaque fois qu’il y a des salafistes qui excommunient les intellectuels et ls symboles d’une pensée moderniste.
 
A propos des salafistes, nous avons constaté que le dénommé Abou Naïm s’exprimait de manière effrontée, sans appréhension.
 
Le dénommé Abou Naïm exprime une voix collective. Voix d’un groupe d’extrémistes mais aussi voix de son maître. Personnellement, j’assume que cet énergumène en agissant contre Driss Lachguar qui a eu le courage d’annoncer le débat sur la polygamie et l’héritage, le fait sur instructions de ses commanditaires. C’est la même chose qui m’est arrivée lorsque des imams en temps de prêches ont commencé à rendre licite «mon sang». C’est un message qui entend interdire à des personnes comme Lachguar ou Assid d’intervenir dans un champ qu’ils croient être leur apanage. Franchement, il faut trancher au niveau de l’option démocratique dans ce pays.
 
Que répondre à ceux qui prétendent que concernant ces vidéos takfiristes, il s’agit de la liberté d’expression ?
 
Il y a une nette différence entre la liberté d’expression et l’appel au crime que lancent Abou Naïm et ses acolytes. Et si l’on ne s’applique pas à propager les principes des droits humains et de démocratie dans nos écoles, nous allons récolter des fruits amers dans les années à venir. Nos médias aussi jouent délibérément ou à leur insu parfois un rôle favorisant ce processus déstabilisateur. Imaginez que l’on accorde aux charlatans deux à trois heures d’antenne pour diffuser des messages extrémistes et haineux sans  les censurer, du moins les contredire. C’est l’absurde. 

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Mardi 7 Janvier 2014

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