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Entretien avec l’écrivain Sahraoui Faquihi

“Ahmed Boukmakh a été un précurseur dans le domaine de la pédagogie et de la traduction au Maroc”




Entretien avec l’écrivain Sahraoui Faquihi
 «Ahmed Boukmakh
a été mon premier instituteur », confie avec fierté l’écrivain Faquihi Sahraoui
qui vient de
consacrer un ouvrage à cet éminent
pédagogue dont les manuels donnèrent
à bien de Marocains le plaisir d’apprendre à lire et à écrire,
 au lendemain de l’Indépendance.
Ouvrage que projette de publier notre alter égo Al Ittihad
Al Ichtiraki dans
son supplément du Ramadan et celui
de l’été.
Très attaché aux
personnes oubliées par l’histoire,
l’auteur évoque dans cet entretien cette personnalité
singulière du
domaine de
l'éducation et de l'enseignement et nous donne son avis sur divers autres
sujets touchant
notamment
à la culture, au livre et à la recherche


Libé : Vous avez consacré votre dernier livre à Ahmed Boukmakh, un nom qui évoque beaucoup de souvenirs d’enfance. Pourquoi cet intérêt pour ce personnage ?

Faquihi Sahraoui : Ahmed Boukmakh est le premier pédagogue qui a pensé à écrire des manuels scolaires pour les petits Marocains. Malgré cela, il n’a jamais eu le mérite qui lui revenait ; il n’a jamais été reconnu ni invité à la télévision ou dans les médias. Aucune ruelle ne porte son nom, juste une école qui se trouve à Taza. Ce qui est très malheureux.
J’ai écrit ce livre sur lui parce qu’il est mon premier instituteur et mon père spirituel.

Ahmed Boukmakh a effectivement  donné à bien de Marocains le plaisir d’apprendre à lire et à écrire. A-t-il été facile de réunir des informations sur lui ?

Cela n’a pas été facile d’autant plus qu’il n’existe pas de documents sur lui. J’ai dû recourir aux rares membres de sa famille qui ont accepté de m’aider. Je me suis aussi approché de l’un de ses anciens élèves qui m’a fourni toutes les informations dont j’avais besoin. Malheureusement, ce dernier est décédé avant que je termine mon travail.

En vous intéressant à lui, quel message souhaitiez-vous passer aux Marocains ?

Je dois dire d’abord que presque toutes les générations qui sont venues après l’indépendance sont issues de l’école de ce pédagogue. C’est-à-dire, qu’ils ont tous appris l’arabe à travers ses manuels scolaires.
Je suis étonné que  personne n’ait eu l’idée d’élaborer quelque chose sur ce personnage. Mis à part une émission diffusée sur 2M, il n’y a rien sur lui.
J’ai donc voulu passer aux générations actuelles qui n’ont pas eu la chance d’apprendre l’arabe dans ses manuels. J’ai voulu leur dire qu’il ne faut pas oublier les précurseurs, ceux qui nous ont appris l’arabe et nous ont éduqués. D’autant que c’est nous qui allons les éduquer.

Qu’avez-vous appris lors de vos recherches que le public ignorait ?

Beaucoup de choses. Qu’il fut poète, metteur en scène, homme de théâtre et auteur de pièces qu’il mettait en scène et représentait avec ses élèves.
Il fut aussi le premier à s’intéresser véritablement à la traduction: certains de ses textes sont même traduits de l’anglais et de l’espagnol. Il a dit lui-même que ce sont des textes traduits qui ont eu beaucoup de succès dans les pays où ils ont été écrits à l’origine. J’ai donc essayé de les traduire pour les petits Marocains. Il a été, à mon avis, précurseur dans le domaine de la pédagogie et la traduction. Et tellement en avance sur son époque qu’on ne trouvait pas de femmes  voilées dans ses manuels. Il tenait à l’émancipation de la femme.

Vous écrivez en français et en arabe. Dans quelle langue vous sentez-vous le plus à l’aise?

C’est difficile de le dire, mais je pense que je me sens à l’aise dans les deux langues. Tout dépend aussi de la langue qui m’inspire.
Quand on commence à penser à son livre en français, on reste dans cette langue jusqu’au bout. Dans le cas d’Ahmed Boukmakh, je devais écrire en arabe parce que je voulais m’adresser en premier à des Marocains. En plus, il s’agit d’une personne qui enseignait et aimait la langue arabe.
Cela dit, il m’arrive d’écrire pour mon plaisir des poèmes en arabe que je ne publie pas. Mon père était instituteur bilingue qui adorait la langue arabe. J’étais donc toujours à cheval entre les deux langues que j’aime bien au point de m’exprimer assez bien en arabe comme en français.

Quelle est votre occupation principale en ce mois sacré?

Ce sont surtout des lectures en arabe et en français, car je n’écris pas quand j’ai le ventre vide. Je m’intéresse à l’histoire du Maroc, d’avant et après l’indépendance. En vérité, je ne lis que cela depuis près d’une année.

Y aurait-il là aussi des observations à faire ?

Quand vous faites la comparaison de plusieurs ouvrages sur l’histoire du Maroc, vous trouvez qu’il y a des oublis quelque part. Je dirais même des contre-vérités. L’histoire a été mal écrite.
Je suis donc obligé de lire un seul sujet dans plusieurs ouvrages en m’aidant de temps en temps par des revues telles que Zamane qui traite de sujets non seulement intéressants mais oubliés.

Vous n’êtes pas à votre premier ouvrage. Quels sont en général les sujets qui vous inspirent le plus ?

Actuellement je m’intéresse aux personnes qui ont été oubliées par l’histoire. Je suis en train de faire des recherches sur Brahim Roudani qui, lui non plus, n’est pas reconnu. On s’est contenté de donner son nom à un boulevard à Casablanca. Et personne ne sait à ce jour pourquoi il a été tué à la veille de l’Istiqlal alors que c’est une personne qu’on devait honorer à sa juste valeur. Peu de gens savent qu’il a envoyé à ses frais des Marocains en France pour faire des études supérieures.
Il a aidé à sa manière nombre de personnes et d’organisations armées qui ont fait de la résistance  contre les colonisateurs. Il a même financé réunions et congrès du parti de l’Istiqlal. Il a été aussi le premier à avoir réussi à soudoyer des flics français pour les amener à collaborer avec les résistants marocains. Et ça, on ne le sait pas et on ne le dit pas.

Comment expliquez-vous que toutes ces personnes aient été oubliées ? Qu’est-ce qui justifie ces « oublis » ?

Pour l’histoire comme dans le quotidien, c’est une question de « relations ». Pour être connu, il faut en avoir, sinon vous êtes mis à l’écart. Dans le cas de Brahim Roudani, je comprends qu’il y ait des raisons politiques. Mais pas pour les autres. Ce Monsieur n’avait rien du tout, pas de relation, pas de parti et il était carrément marginalisé. Quand bien même il aurait sympathisé avec le parti Choura, il n’était pas adhérent, n’assistait pas aux réunions, n’était pas dans le syndicat. Il adonc  été oublié.

Pourtant, plusieurs organisations prétendent s’intéresser à l’histoire du Maroc…

A propos, j’ai été prendre six livres au Haut commissariat aux anciens résistants et j’ai été surpris de ne trouver que deux ou trois lignes sur Brahim Roudani, alors que ce Monsieur mérite tout un chapitre. Je ne connais que le magazine Zamane qui s’intéresse vraiment à des sujets tabous de l’histoire, qu’on ne peut  pas aborder.

Pensez-vous qu’il y ait aujourd’hui des sujets qu’on ne peut pas aborder?

Je dirais plutôt qu’on ne veut pas traiter. Notre histoire regorge de grands sujets dont je ne veux pas parler maintenant, mais je sais aussi que certains sont « tabous ».

Les auteurs et chercheurs s’autocensurent ?

En quelque sorte. Mais, il faut aussi dire que nous n’avons pas beaucoup de chercheurs au Maroc, bien que le terrain soit encore vierge. En plus ces derniers rencontrent souvent d’énormes difficultés pour exercer leurs activités: ils ont peu de références et beaucoup de mal à avoir la documentation nécessaire.
J’aurais aimé que l’Etat accorde une subvention à ceux qui montrent une volonté pour la recherche. A condition bien sûr que ces derniers reviennent avec l’ouvrage qu’ils ont promis.

Ne seriez-vous pas en train de vous spécialiser sur tous ces personnages oubliés ?

Non. Même s’il est vrai qu’il y a beaucoup de choses à faire de ce côté, cela ne doit pas m’empêcher de continuer à écrire des romans, ou de m’intéresser à la mise en scène et au théâtre. Un chercheur, un intellectuel ou un écrivain est comme un comédien : il doit jouer plusieurs rôles.

Que vous inspire la politique du livre au Maroc ? Avez-vous le sentiment que les choses vont dans le bon sens ?

Les choses vont très mal. L’Etat ne fait rien pour promouvoir le livre, alors qu’il suffit à chaque préfecture, commune et délégation d’acquérir des livres, ce qui permettra d’aider les écrivains.
Nous  avons quelque 3500 communes, sans compter les délégations et les préfectures. Imaginez le nombre d’exemplaires qu’elles pourraient acheter à un écrivain si chacune d’elle fait l’effort d’en acquérir au moins un.
Si l’Etat achète et distribue le livre, alors les écrivains pourront se passer de certaines maisons de distribution pas toujours sérieuses. Et j’en sais quelque chose pour l’avoir connu.

Comment peut-on cultiver le goût de la lecture chez les jeunes ?

J’encourage les jeunes à lire, à la sortie de l’école ou en attendant un bus, une pièce au théâtre ou un match au stade, etc.
Même si les technologies actuelles y sont aussi pour beaucoup du fait qu’elles dispensent bien de jeunes de la lecture, l’Etat doit véritablement s’investir. Initier des séances de lecture en plein air, par exemple, comme à Jamaa El Fna avec des conteurs, créer des émissions de télévision pour inciter à la lecture quitte à mettre en jeu des récompenses…
Les parents doivent aussi assumer leurs responsabilités. Un père doit lire à ses enfants au lieu d’aller jouer aux cartes ou suivre un film dans un café…

Vous êtes dans l’écriture depuis des années. Êtes-vous satisfait de votre travail?

Il n’est pas évident d’être satisfait surtout avec les mentalités d’aujourd’hui qui évoluent vite. Il y a encore tant de choses à faire. Le milieu culturel et artistique est infecté de clans qui monopolisent tout ce qui empêche d’autres de se faire une place. Si vous n’avez pas de relation, personne ne vous connaît. J’ai envoyé trois demandes d’adhésion à l’Union des écrivains du Maroc (UEM) et personne n’a pris la peine de me répondre.

Que diriez-vous aux cinéastes et artistes qui se plaignent du fait qu’il n’y ait pas de paroliers et scénaristes au Maroc ?

C’est faux. Le problème est qu’il n’existe aucune communication entre eux et les écrivains. Personne ne vient vers nous. On ne nous demande jamais rien parce qu’on veut avoir tout le cadeau pour soi-même : ils écrivent eux-mêmes leurs textes pour après se plaindre à la télévision.
J’en connais des gens qui écrivent très bien des chansons mais qui n’ont jamais été sollicités par un chanteur, pareil au théâtre. Ces artistes doivent faire cet effort de travailler avec nous.
Je suis en train d’écrire un scénario tout en  sachant d’avance qu’il va moisir dans mon casier. Je connais des auteurs de magnifiques scénarios qu’ils gardent parce qu’ils ne savent toujours pas à qui s’adresser.

Propos recueillis par Alain Bouithy
Samedi 20 Juillet 2013

Lu 1633 fois


1.Posté par mouloudi mustapha le 30/07/2013 00:39
bonjour autant pour celui qui a réalisé cet interview que pour ce grand écrivain et poète qu'est monsieur Sahraoui... Toutes ses réponses sont d'une réalité et d'une vérité exemplaire... Ce mal dont souffrent les poètes et écrivains (intègres) de nos jours n'est pas uniquement propre à nos frères marocains... il touche presque tous les pays arabes...
encore une fois merci
fraternellement mouloudi

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