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Entretien avec Siham Bouhlal poète, traductrice et professeur de littérature arabe classique

“J’essaie de donner un sens à l’enseignement que j’ai reçu”




Entretien avec Siham Bouhlal  poète, traductrice et professeur de littérature arabe classique
Suite à la publication de son livre « L’Art
du commensal » (Adab Al Nadîm) 
de Kushâjim, auteur du Xème siècle.
Siham Bouhlal
nous  a accordé
l’entretien suivant.

Libération : Pourquoi  avez-vous  fait ce choix de traduire « L’Art du commensal » (Adab Al Nadîm)  de Kushâjim, auteur du Xe siècle?

Siham Bouhlal : Si vous regardez « Le livre de brocart », ouvrage sur l’art, la beauté et le travail central sur la question de l’amour et du raffinement dans la société bagdadienne du IXe siècle, traduction parue en 2004 aux Editions Gallimard, vous comprendrez aisément que ces périodes premières de la culture arabo-islamique retiennent particulièrement mon attention. Le travail de la traduction est long et difficile, mais il rentre pour moi dans un projet défini.
Celui de faire connaître et découvrir la pensée arabo-islamique de l’époque, non seulement sur un plan théorique, mais en donnant des exemples vivants de la pratique que l’on faisait de cette pensée. Et dans une autre dimension, j’essaye de donner un sens à l’enseignement que j’ai reçu de J. E. Bencheikh et d’assurer une certaine relève, une continuation de son propre projet pour la culture arabe.

Vous avez déclaré dans l’un de vos entretiens "connaître le passé pour avoir  un avenir", mais comment faire d’autant plus que la civilisation arabe n'est pas connue par les Arabes eux-mêmes?

Il ne faut pas être si catégorique ! Je ne parle ici que de ma conviction et elle n’engage que moi. Il y a certes à l’évidence d’énormes lacunes dans la connaissance que peuvent avoir beaucoup d’Arabes de la culture et la civilisation arabo-musulmane, ce qui ouvre la brèche à des prêcheurs de faux, des manipulateurs qui manient parfaitement la langue ou même à ceux qui n’en ont qu’un vague parfum, les uns interprètent, détournent, font pencher les textes comme ils veulent, là où ils veulent ; les autres malmènent les mots et les concepts et armés d’un orgueil que seule l’ignorance sait exacerber, pimentent, rehaussent, pour ne faire de cette culture que le souvenir d’un érotisme et d’une débauche sans pareils, comme si seule la débauche garantissait la liberté et l’ouverture. Néanmoins, il y a de nombreux chercheurs, talentueux, sérieux, mais souvent leurs travaux ne dépassent pas l’enceinte académique et ne peuvent donc toucher une grande majorité. Traduire ces textes anciens met entre les mains du grand public, qu’il soit arabe ou étranger, un patrimoine qui n’a pas besoin d’intermédiaire, qui parle tout seul, et donne une image vivante de cette civilisation.

Mais le patrimoine passe aussi par les hommes et les femmes, par l'émigration, par les guerres et les colonisations...

Bien entendu, connaissez-vous une histoire qui ne passe pas par les hommes ? Les relations de voyages par exemple impliquent un mouvement d’échange, les hommes arrivent avec leur viatique et en transportent un autre quand ils repartent. Les relations de voyages d’Ibn Battouta ou encore moins connu mais aussi important Ibn Fadhlan ou d’autres dans le sens inverse, font partie des échanges fructueux entre les pays. Et dans le même pays, les noueuses de tapis amazighs, ne transmettent-elles pas un patrimoine, des œuvres d’art ayant gardé toute leur fraîcheur ? Les chanteurs traditionnels, les lecteurs de poésie, les teinturiers traditionnels, les ciseleurs…toutes ces femmes et ces hommes oeuvrent dans l’ombre et sans fanfare pour la préservation et la transmission du patrimoine; un pays qui n’a pas compris cela ne peut aller vers la modernité ni en tirer profit.

La question des guerres et des colonisations est beaucoup plus délicate, car la première entend détruire, saccager, brûler, anéantir. Quelle transmission cela peut-il engendrer ?
 
Les guerres sont abominables et jamais l’on ne devrait trouver à les justifier, le saccage de la bibliothèque de Bagdad, encore pas très loin, vous vous en souvenez certainement. Toutes les guerres, les gressions sont à condamner absolument, elles laissent toujours derrières elles sang et chairs en lambeaux ! la colonisation émane du même processus  et se sert de la guerre  aussi pour anéantir une culture et en faire valoir une autre, piller un pays, annihiler son histoire et ses traditions. La laideur et l’arrogance, l’orgueil, voilà ce que sont les guerres et les colonisations.

A votre avis pourquoi ce patrimoine arabe n’est pas valorisé et n’a pas d’héritier. A-t-on besoin d’autres civilisations pour apprendre par exemple Adab Al Maida?

Je n’ai jamais dit que le patrimoine arabe n’est pas valorisé ou n’a pas d’héritier. Pour ma part, je parle d’abord du domaine arabe ancien et ici en France. Les chercheurs sont très peu nombreux, encore moins pour la traduction, et souvent le choix est toujours orienté vers des textes « croustillants » ou qui rentrent dans une certaine idiologie. Pour ce qui est du religieux, les mauvaises traductions font légion. Les bons travaux viennent toujours de spécialistes et s’adressent à une élite, surtout dans le domaine du Tasawwuf (soufisme), des auteurs sont plus au moins à la mode et donc utilisés, abusés, comme Ibn Arabî, pourtant d’un accès complexe et difficile et souvent même impossible. Ce que je veux dire c’est que les idiologies ambiantes ou bien l’esprit commerçant font un grand tort à la culture arabe. La civilisation arabo-musulmane est une civilisation nourrie bien entendu des autres civilisations qu’elle a rencontrées, qu’elle rencontre et je ne pense pas qu’elle ait besoin d’éléments externes qui lui apprendrait l’art de vivre, par exemple. Le problème est celui du souvenir de sa propre culture, la référence aux sources, et puis au Maroc, par exemple, avons-nous besoin d’une autre culture pour nous apprendre comment confectionner notre table et tous les plats succulents, sucrés et salés et les disposer avec art ? Allez dans les montagnes, allez dans l’Atlas et vous mangerez les tagines, les couscous, les plus merveilleux, véritable feu d’artifice pour les papilles. Mais l’art de vivre ancien est souvent ignoré. Le rôle d’un livre comme « Le livre de brocart » ou « L’art du commensal » est justement de raviver ce souvenir.

« L’art du commensal » traite des règles que doit observer le commensal, le compagnon de table. A l’époque de l’auteur, c’est un professionnel. Est-ce que ce métier existe toujours ?

Le nadîm est une figure qui est restée étroitement liée au service du vin et donc confondue absolument avec celui-ci. Les ouvrages anciens ont ainsi consacré d’importants passages à la description du vin, de sa robe, de ces différents types. L’hydromel, le vin de passe, celui à base de raisin sec, le vin clair, les liqueurs…mais au-delà de tout cela, les nudamâ’ constituaient une véritable corporation et la munâdama, un métier exigeant un savoir-faire transmis de père en fils. Le commensal rivalise avec d’autres figures majeures de la cour, poètes, musiciens, astrologues, chanteuses, secrétaires…Et tient une place de choix, puisque presque toujours il devait s’y entendre dans toutes ces disciplines.
Le Nadîm entre dans l’intimité du calife au temps de Hârûn al-Rashîd. Au VI-IXe et VII-Xe siècles, son statut devient un rang honorifique. Le commensal franchit les échelons.
Il n’est pas forcément de noble extraction. Son talent et ses capacités, sa connaissance du Coran, de la poésie, de la musique, du chant, du jeu d’échecs, de la loi coranique déterminent, seuls, son statut. Aucune fonction officielle ne lui est attribuée car il est aussi une sorte de confident du calife, il entend et voit ce qu’un vizir doit ignorer par exemple. Il jouit également d’une certaine liberté d’expression, mais sa fonction reste fragile et non sans péril. Il est en quelque sorte un être ayant la connaissance de tout mais n’exerçant aucun pouvoir.
 
Kushâjim, l’auteur du livre, était secrétaire, poète, homme de lettres, maître en l’art de la polémique,  excellent cuisinier, connaisseur des vins, logicien, astrologue et médecin. Alors est-ce qu’un tel commensal existe encore ?

Non, on peut le dire sans problème. Le métier a été éclaté, nous avons le maître d’hôtel, le sommelier, le cuisinier, la femme de chambre...et dans des hôtels, des restaurants de luxe, ils obéissent à des règles strictes et qui leur sont propres.
Des écoles existent. Dans le milieu, des cours, des palais, ou même à l’Elysée par exemple, vous avez aussi différents personnages qui s’occupent de tout organiser, mais la figure du nadîm telle que nous la connaissions dans les temps médiévaux, n’est plus qu’un souvenir lointain et vague.

C’est une partie de notre culture qu’on a perdue pour toujours ?

Le temps de l’encyclopédisme est révolu bien entendu. Mais rien n’est perdu, il faut juste aller le chercher là où il se trouve, en tirer profit pour une vie meilleure à notre époque, nous ne pouvons vivre une autre époque que la nôtre. Regardez dans les messages prophétiques et coraniques, eux-mêmes il y a une progression, jamais de stagnation ou de retour vers ce qui a précédé sans intelligence. En ce moment, la France se trouve secouée plus au moins par l’annonce de son président de l’interdiction de la burqa, accoutrement sombre qui recouvre tous les coins et les recoins du corps de la femme et surtout son visage. Les intervenants se multiplient et très souvent, ignorants de part et d’autre de la question dans l’Islam et en somme n’y accordant aucune importance, car les uns et les autres en font une affaire politique, une main de fer politique. Or je vais vous dire une chose. Allâh, dans sa maison, la Kâaba, convie hommes et femmes à déambuler, en une foule compacte, autour de Sa Maison, Allâh n’accepte pas le Hajj d’une femme si elle ne montre pas son visage, Dieu ne voit-il pas à travers la burqa ? Si, bien sûr puisqu’il nous voit où que nous soyons et tels que nous sommes, sans artifices, à cœur ouvert ; le joli visage qu’Il nous a donné devrait être à l’honneur, honorer le don du Créateur pour honorer le Créateur ! Qui peut contredire cette vérité?

Est-ce que vous avez du nouveau dans votre création?

En effet, je viens d’éditer un petit livre artistique « Tombeau », en bilingue (français et allemand), rehaussé de peintures et de dessins du peintre allemand Klaus Zylla. C’est un texte poétique très court écrit les yeux fermés, une sorte de petit conte dramatique. Pour la rentrée littéraire, deux livres sont sous presse. Un récit, « La princesse Amazigh » ou si vous voulez une succession de récits animés toujours par un même souffle. L’ouvrage recevra les illustrations du peintre marocain Farid Belkahia, ce qui m’enchante vraiment.
Et puis un recueil de poésie « Mort à vif », une sorte de face-à-face  avec la mort, après un certain temps passé depuis la disparition de l’être cher. Mahi Binebine m’a fait l’honneur d’accompagner le recueil.

Propos recueillis par Youssef Lahlali
Mercredi 2 Septembre 2009

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