Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Entretien avec Saloua Karkri : “La conjoncture nationale nécessite un véritable projet de société”




Entretien avec Saloua Karkri : “La conjoncture nationale nécessite un véritable projet de société”
A l’ occasion
de la Journée
internationale de la femme et la présentation du projet de loi de Finances « Libé » est allé à la
rencontre de Saloua Karkri, Ittihadie
convaincue,
ex-parlementaire,  PDG de GFI Maroc, une société de service
spécialisée dans l’informatique
et membre
du Conseil
d’administration de la CGEM. Elle est également membre fondatrice de l’Association des femmes chefs d’entreprise au Maroc (AFEM).
Ce qui lui a valu depuis longtemps  le surnom de la patronne des patronnes. Humble,
accueillante
et directe, elle
abordera dans
cet entretien,
entre autres,
les questions
d’actualité comme la condition
de la femme
et son rôle
dans la politique, le projet de loi de Finances, le
système fiscal au Maroc,  l’USFP…

LIBE : Il est certain que l’actualité nationale est dominée par la question de la femme. Non seulement à l’occasion du 8 mars, mais depuis la formation du gouvernement. Pensez-vous que la femme marocaine a fait des pas en avant ou bien est-ce qu’on est dans la régression ?  

Saloua Karkri : Ça dépend si on parle d’intention ou de réalité, parce que l’intention est  là.   Le discours Royal du 9 mars a insisté sur la parité. Il n’en fut rien au moment de la constitution du gouvernement. On est loin des  30%. Je crois qu’on devrait se rattraper au niveau des régions .La régionalisation est pour bientôt. J’espère que cette fois-ci, il n’y aura pas la même erreur faite au niveau du gouvernement, ce qui révèle en fait un problème quelque part. Tant que  les femmes ne sont pas dans les postes de décisions, ce problème de droit de femme et d’égalité ne sera pas résolu. Pour preuve, l’exemple du gouvernement avec une seule femme. Qui a négocié justement  la nomination des  candidats ? C’étaient les bureaux politiques, donc des hommes. Il y avait une commission avec deux hommes par parti politique et donc les hommes pensent d’abord aux hommes. Ils pensent à eux. Lorsqu’on a nommé le Conseil de la concurrence, il n’y a eu aucune femme ; moi-même  j’avais interpellé l’ex-Premier ministre Abbas El Fassi. Regardez par exemple  le Parti socialiste français. Parmi les actions de Mme Aubry,  c’était d’imposer la parité.   Ils sont quand même à 40% au niveau des élections législatives.  Le prétexte est souvent le même. On pose toujours le problème de la compétence.   Il  faut mettre en place, d’ailleurs la Constitution insiste sur ce point,   des dispositions qui garantissent la pérennité. Je prends par exemple le problème du quota tel qu’il est pratiqué au niveau du Parlement. La liste nationale  ne garantit pas la pérennité puisque justement si on doit faire quatre années pour céder par la suite sa place sans avoir un bilan, sans avoir un électorat avec qui vous  travaillez pendant quatre ans, vous vous sentez très frustrés et ça ne vous permet pas d’évoluer dans la fonction politique ; ça ne vous permet pas d’aller plus loin, ça ne vous permet pas d’avoir une expérience politique ; donc il faut des dispositions discriminatoires positives mais qui garantissent et pérennisent la présence de la femme dans le champ politique.   Je pense  que la parité  est indispensable à moyen terme  pour  le développement du pays, beaucoup plus que pour les droits de la femme. Les droits sociaux et juridiques de la femme sont liés aux droits économiques, autrement que tant que la femme n’a pas une indépendance économique, elle ne pourra pas jouir de ces droits. C’est pour cela qu’on trouve beaucoup de femmes qui se laissent battre par leurs maris et vivent dans des conditions  affreuses mais qui ne peuvent pas demander le divorce même si le Code  de le famille le permet parce qu’elles n’ont pas de ressources pour subvenir à leurs besoins.  L’économique, le juridique, le social, le culturel, ce sont des choses qui sont liées.   Je pense qu’il est nécessaire de mettre en place un ministère de parité ou une commission mixte au niveau du Parlement comme c’est le cas en Espagne où il n’y a pas un seul projet de loi qui ne soit étudié par la commission mixte de parité au Parlement pour voir s’il respecte l’approche genre.

Vous croyez que les partis politiques ont un rôle à jouer à ce niveau ?

Bien sûr, au niveau de la politique, c’est évident. La parité commence d’abord dans les instances des partis politiques que ce soit au niveau du Conseil national ou au niveau du Bureau  politique, entre autres.  Cette parité ne devrait pas être formelle. Il est indispensable d’impliquer et de responsabiliser réellement les femmes. Pour ce faire,  on doit faire attention aux responsabilités familiales de la femme, notamment au niveau des  horaires des réunions.   Il y a  quand même l’environnement qu’il faut mettre en place pour que les femmes puissent justement se consacrer à la politique mais tout en assumant leur responsabilité familiale.  On n’a pas des crèches partout, on n’a pas des transports scolaires partout, on n’a pas un système fiscal qui nous permet d’avoir des aides ménagères, etc.  Donc, c’est tout l’environnement qu’il faut changer.  Vous savez que dans le Parlement suédois, il y a une crèche. J’ai lu dernièrement un rapport sur ce sujet.  Vous voyez une crèche ici au Parlement marocain ? Bref, il faut faire en sorte que cette dualité du rôle de la femme fonctionne.  

Votre avis sur le programme du nouveau gouvernement ?
 
  La particularité de ce gouvernement  à tendance conservatrice est l’association de partis qui ont été déjà en exercice. Il est piloté par le PJD qui était là depuis 10 ans . Pour revenir à la déclaration gouvernementale, il n’y a pas un seul mot sur l’entreprise féminine ;    donc déjà sur ce volet-là, il y a quelque chose qui manque.   Les défis justement du Maroc, ce sont les défis de création d’emploi pour les jeunes. La démocratie pour  laquelle on a lutté depuis des années  passe par  l’entrepreneuriat féminin et l’implication des femmes dans l’économie. cela était démontré par toutes les études faites dans différents pays ; là-dessus, il n’y a rien maintenant.  Nous sommes quand même à 100 jours de la constitution de ce gouvernement qui a donné des signes pour respecter son engagement par rapport à la bonne gouvernance,   la lutte contre la corruption puisqu’il y a des dossiers qu’il a accélérés comme celui de l’ONDA . Il y a cette fameuse publication des listes des agréments. Je dirai que ce sont des choses  qui ont peut-être rassuré un certain nombre de citoyens. Maintenant, ce que l’on attend, c’est du concret. Ce n’est plus le PJD, c’est un gouvernement pour l’ensemble des Marocains.  Sur ce qu’il propose, je ne vois pas encore très clair un projet de société global.  Le projet de la loi de Finances n’apporte pas de grands changements. On parle par exemple d’une Caisse de solidarité, mais on ne dit  pas ce que devient par exemple le programme Tayssir qui  était un projet extraordinaire.  Cette Caisse de solidarité  va être alimentée    par la fiscalité des grandes entreprises. On ne connaît pas la réaction  du patronat.   Au niveau du Conseil d’administration  de la CGEM, on n’a pas encore eu l’occasion d’en discuter. Mais est-ce qu’on n’est pas en train   d’accentuer l’inégalité au niveau des impôts ? Est-ce qu’on ne ferait  pas mieux d’aller chercher  les entreprises qui ne payent pas leurs impôts au  lieu d’aller chercher celles qui  s’acquittent de leur devoir  pour leur demander de payer encore plus ? Pour moi, je ne sais pas si c’est vraiment juste et une fois qu’on aura payé cet impôt, comment cette Caisse de solidarité va-t-elle fonctionner ?

Quelle est la population ciblée ? La loi de Finances n’est pas claire à ce sujet.

Je crois que l’INDH et la Caisse de compensation sont là pour jouer ce rôle.  Je crois qu’il faut revoir la gestion de l’existant au lieu de créer des caisses à l’aveuglette.  J’ai remarqué également qu’au   niveau de la retraite, rien de concret n’est prévu dans cette loi de Finances. Pourtant, c’était le cheval de bataille du PJD dans l’opposition.  Quelque chose qui m’a aussi choquée et que j’ai lu brièvement dans les journaux, c’est qu’ils parlent de réduire le fonctionnement de 50%. C’est grave, cela me paraît impossible. Comment est-ce qu’on peut le réduire ? Si c’est vrai, cela  veut dire qu’il y avait des détournements.   Dans mon entreprise, quand je veux faire des économies, je réduis les frais de fonctionnement, j’essaye de revoir un peu les contrats de maintenance et le gasoil ;  la charge est réduite de 5,10%, 15% au maximum, mais 50% alors là c’est la première question  à poser si j’étaits encore au Parlement. Les défis sont beaucoup plus importants : la crise européenne, la cherté du pétrole, le chômage en augmentation au Maroc. Il ne faut pas oublier  que dans quelques mois, beaucoup de  jeunes arriveront sur le marché du travail, des milliers, alors qu’on n’a pas encore réussi à  recruter ceux qui sont sortis l’année dernière ni ceux de l’année d’avant. A mon avis, la situation est difficile et nécessite un véritable projet de société avec de vraies réformes.  Avec une vraie réforme de fiscalité.  Qu’en est-il des programmes des partis et les promesses électorales ?

Dernièrement la CGEM et le gouvernement ont signé un accord. Qu’en pensez-vous ?   
 
En fait, c’est un accord-cadre de bonnes intentions, c’est-à-dire de collaboration  qui a pris forme   lors de la rencontre entre Benkirane et Horani  au Sommet de Davos. La CGEM avait un peu anticipé   en élaborant des stratégies  pour 2020  concernant l’emploi, les secteurs à développer et les programmes à réaliser ainsi que le taux de croissance.   Elle avait présenté ces propositions  à différents partis politiques avant les élections,   l’idée était  justement de faire converger  les objectifs du plan du gouvernement et celui de la CGEM  pour en tirer un plan d’action pour le développement. Pour le gouvernement, il s’agit d’un échange de bons procédés. Il promet de soutenir l’entreprise mais en contrepartie, cette dernière doit se montrer plus citoyenne.     

A ce propos, qu’en est-il de la fiscalité ?

  C’est un système  injuste et déséquilibré. L’IR (l’impôt sur le revenu)  est à revoir, l’IS (l’impôt sur les sociétés) est à revoir aussi. C’est un grand dossier sur lequel on a travaillé au niveau de la Commission de l’USFP. C’est un vaste chantier qui doit être lancé pour réformer le système fiscal et l’USFP a des propositions concrètes à ce sujet.  Un bon citoyen, c’est celui qui paye ses impôts. La publication de la liste des agréments ne me choque pas si on oblige tous ces gens à payer leurs impôts. Le gouvernement a les moyens de réformer pour avoir des ressources de créer de l’emploi et  booster l’économie. De plus, en interdisant aux retraités de continuer à travailler, je crée des postes pour les jeunes. Les entreprises payeront plus cher les heures supplémentaires sinon elles devront recruter plus de jeunes. Au lieu de lancer des jeunes dans l’aventure comme dans le programme Moukawalati, personnellement je préconise ce programme pour des seniors qui ont plus d’expérience et qui vont recruter des jeunes.

L’actualité nationale a aussi été, je dirais, dominée par la visite de Martine Aubry la première secrétaire du Parti socialiste français.

 C’est une femme extraordinaire.   Elle  est bien  entourée. Elle a un projet sociétal, celui du Parti socialiste qu’elle est venue expliquer et défendre.  Nous avons eu l’occasion de déjeuner avec elle en tant que représentantes de la société civile. C’est une femme qui a sacrifié  sa candidature au profit de l’intérêt du parti. Elle a sacrifié son intérêt personnel et je l’admire. J’espère qu’on pratiquera la politique de cette manière. Elle regrette que l’USFP soit en difficultés, elle a constaté qu’il y avait un problème. Je pense que cela ne lui a pas échappé, parce qu’elle a eu des réunions respectivement avec le Bureau politique, le Conseil national, les femmes ittihadies, et avec les jeunes. Intelligente  comme elle est, elle a tout de suite compris et elle s’est dit prête maintenant à travailler beaucoup plus avec l’USFP.  Elle a proposé à Abdelouahed Radi de mettre en place une commission mixte pour voir justement comment  on peut collaborer pour le bien des deux partis. 

Entretien réalisé par KAMAL MOUNTASSIR
Mardi 20 Mars 2012

Lu 1138 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toute circonstance, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Actualité | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Vidéo | Expresso | En toute Libé | L'info | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | High-tech | Vu d'ici | Scalpel | TV en direct | Chronique littéraire | Billet | Portrait | Au jour le jour | Edito










www.my-meteo.fr

Votre navigateur ne supporte pas le format iframe
Votre programme TV avec Télé-Loisirs