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Entretien avec Salah Eddine El Manouzi : Le combat pour la vérité et la justice fait partie de la lutte pour l’instauration de la démocratie et de l’Etat de droit




Libé : Quarante-trois ans après l’enlèvement de Houcine El Manouzi de Tunis et sa disparition forcée, son sort reste inconnu.  Est-ce que vous avez encore l’espoir que la vérité sera rétablie un jour?
Salah Eddine El Manouzi : Bien sûr, c’est la finalité du combat que continuent de mener ma mère, la famille et les amis de Houcine. Pour le cas de Houcine, des pistes et des éléments de preuve existent pour parvenir à la vérité. Nous n’avons pas cessé de les mettre en avant lors de nos rencontres avec les présidents successifs du CNDH, et également avec les autorités, à commencer par les personnes, encore en vie, qui pourraient donner des informations précises sur le sort de Houcine, en passant bien sûr par le centre PF3 qui pourrait nous dévoiler bien des surprises.

Justement, la famille El Manouzi  a demandé une enquête judiciaire sur  ce que certains appellent le «PF3», dont l’existence est niée par les autorités marocaines. Ce «Point fixe 3» serait-il une prison secrète à Rabat par lequel Houcine est passé ?
Houcine a été transféré dans ce centre en 1974, et plus précisément le 2 avril 1974, le jour du décès du président français Goerges Pompidou. Il y est resté jusqu’à son évasion la nuit du 12/13 juillet 1975. Il a été de nouveau emprisonné dans ce centre après sa nouvelle arrestation par la gendarmerie Royale le 19 juillet 1975. L’IER a confirmé dans son rapport final que Houcine était encore détenu dans ce centre début août 1975, avant d’être transféré, avec les frères Bourequat, dans d’autres centres de détention. Pour les trois frères Bourequat, qui sont encore en vie, nous savons qu’ils ont été conduits à l’état-major de la gendarmerie Royale où ils avaient passé 5 ans avant d’être emmenés en 1980 au triste bagne de Tazmamart. Quant à Houcine, on ne sait rien à son sujet à ce jour. Les informations que possède la gendarmerie sur ce dossier sont capitales pour la vérité. C’est pour cela que la famille a demandé dans la plainte pénale qu’elle a déposée en 2011 auprès du tribunal de Rabat-Salé que le centre PF3 fasse l’objet d’une mesure conservatoire étant donné qu’il constitue une preuve tangible qui peut aider la justice à déterminer le sort de Houcine.

Ne croyez-vous pas que le dossier de cet enlèvement requiert une décision politique qui bloque le volet judiciaire. Quarante-trois ans après? Certaines personnes et acteurs concernés par cette affaire sont aujourd’hui décédés. Cela ne risque-t-il pas de compliquer la recherche de la vérité?
Le choix de la voie de la justice transitionnelle est elle-même une décision politique. Cette forme de justice est fondée sur quatre droits intangibles : le droit de savoir, le droit à la justice, le droit à la réparation, et le droit aux garanties de non-répétition. Pour tourner la page de ces années de plomb, la famille El Manouzi s’est impliquée dans le processus initié et mis en œuvre par l’IER (Instance équité et réconciliation), avec l’espoir que les actions de cette instance permettront de rétablir la vérité. Malheureusement, elle n’a pas pu aller loin, ses investigations étaient très limitées. L’IER n’a même jugé utile d’auditionner les personnes que la famille a pu identifier comme personnes ayant un rapport direct avec l’enlèvement et la disparition de Houcine, comme elle n’a pas été loin dans ses recommandations, notamment pour l’urgence de la préservation des lieux de détention.
Devant cette incapacité de l’IER à répondre à notre droit de savoir, les parents de Houcine ont saisi la justice en 2011, en déposant une plainte pénale auprès du tribunal de Rabat-Salé. Le premier juge chargé de l’instruction de la plainte a classé l’affaire pour prescription. Nous avons de suite interpellé le ministre de la Justice de l’époque, le défunt Maître Naciri, avocat de notre père Hadj Ali lors du procès de Casablanca en 1975, qui a nommé un nouveau juge d’instruction.
 Ce dernier a accédé en partie à nos requêtes d’auditions de témoins, en convoquant Midhat Bourequat, compagnon de détention de Houcine au Centre PF3. Mais, il a refusé à ce jour de convoquer les autres témoins ( général de Brigade Hosni Benslimane, Général Laânigri, Commissaire Kaddour Yousfi, Maître Semlali ), estimant qu’ils n’ont pas de liens directs avec l’affaire. Ce nouveau revirement de la justice ne va pourtant pas empêcher la famille de continuer son combat pour la vérité et la justice, et à d’autres niveaux. Dans ce cadre, nous avons saisi la Commission vérité tunisienne ; et au mois de février 2016, nous aurons l’occasion de rencontrer de nouveau  les membres du groupe de travail de l’ONU sur les disparitions forcées.

Pour la famille El Manouzi, la date du 29 octobre est plus qu’une date symbolique, c’est un moment d’actions. Qu’en est-il pour ce 43ème anniversaire de l’enlèvement de Houcine El Manouzi?
Nous sommes conscients que le combat pour la vérité et la justice est une action de longue haleine. Il fait partie de la lutte pour l’instauration de la démocratie et des fondements de l’Etat de droit. Aussi, le chemin est long. Notre père Hadj Ali a consacré sa vie pour ce combat. Sa vie est intiment liée à celle de notre mère Hajja Khadija Chaou, à qui nous voulons rendre cette année, avec les amis de Houcine en Belgique, un grand hommage.  Un hommage pour son courage, mais aussi pour sa modestie. Elle n’a jamais voulu relater en public la décision scandaleuse de l’IER, en date du 31 décembre 2008 ( Arrêté de l’IER N° 4746 Dossier N° 7564 )  qui ne lui a pas reconnu la qualité de victime des violations graves des droits humains et qui doit lui donner le droit à la couverture médicale.
 

Entretien réalisé par Youssef Lahlali
Lundi 2 Novembre 2015

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