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Entretien avec Said Guihia, architecte d’intérieur et designer

La pratique du design au Maroc commence à séduire




Entretien avec Said Guihia, architecte d’intérieur et designer
Plein d’énergie et d’enthousiasme
et conscient de son potentiel créatif, 
l’artiste designer et architecte
d’intérieur Said Guihia
compte aller plus loin dans son parcours artistique,
en assurant une bonne place dans
la cour des grands. Il a représenté récemment le Maroc à la Biennale Internationale du Design
à Saint-Etienne marquée par
la participation d’artistes
venus de 80 pays.
Depuis 15 ans,  Said Guihia,
diplômé de  l’Institut supérieur industriel de Tournai en 1981  et de l’Académie des Beaux-arts et des Arts de Tournai, Belgique en 1986, est chef de département
et enseignant de design d’intérieur à l’Ecole  Supérieure des Beaux-Arts de Casablanca. Il donne souvent des conférences sur le design au Maroc, en Algérie, en France et en Italie, et participe régulièrement à des festivals et expositions.

Libé : En tant que  commissaire délégué  de designers marocains  à  la Biennale internationale  du Design de Saint-Etienne 2008, comment appréciez-vous les actes de cette nouvelle édition ?

 Said Guihia : Cette manifestation est une opportunité à la fois de se mesurer aux designers de beaucoup de pays et de s’ouvrir sur le design international en général et d’actualiser ses connaissances dans ce domaine.
Les professionnels et les amateurs du design  ont été épatés par les  œuvres des designers marocains  lors de l’exposition internationale organisée récemment dans le cadre de la Biennale internationale design soutenue par la ville de Saint-Etienne, Saint-Etienne Métropole et la Cité du Design. Il s’agit d’un événement majeur qui  a connu depuis sa création par l’Ecole des Beaux-Arts en 1998 de Saint-Etienne un succès grandissant, confirmation de l’attractivité du design sous toutes ses formes. C’est un rassemblement international comme disait Elsa Francès, directrice de la Cité du Design qui constitue une plate-forme unique de rencontres et de découvertes pour les professionnels qui viennent y repérer les nouveaux talents et mieux connaître les pays émergents qui exposent leurs créations. Cet événement est aussi un important espace d’exposition pour le grand public qui vient y découvrir la richesse d’un secteur dont il peut, s’il le souhaite, approfondir sa connaissance grâce à des visites guidées organisées à son intention.

Le stand marocain a eu beaucoup de succès auprès des professionnels et du grand public?

Des designers de renommée internationale ont apprécié les objets exposés  de nos designers marocains: Khallouki Ilham, diplômée de l’Ecole Supérieure des Beaux Arts à  Casablanca en 2005 (Borne, luminaire et assise en tôle inox pliée et matériaux synthétiques. H 450mm P 900mm l 500mm), Youssef Jeddi, artisan créateur à Essaouira (Bahut,  en thuya et verre), Réda Bouamarani, architecte d’Intérieur désigner, diplômé de l’Académie Charpentier de Paris en 1995 (porte CD, panneau en bois. H 1600mm larg 600mm),  El Assabi  Youssef, diplômé  d’architecture  d’intérieur  et design d’objet  à l’Ecole Supérieure des Beaux Arts (table basse, piétement en inox et plateau en dalle de verre trempé de 10mm.), Hicham Lahlou, architecte d’intérieur et designer et diplômé de l’Académie Charpentier de Paris en 1995 (table basse et pouf intégré, en MDF laqué), Khalid Ezzidi, architecte d’intérieur désigner, diplômé de Paris et Art’com Casablanca (console,  en métal et verre), Rachid EL moudden, artiste plasticien designer (cartable, carton ondulé recyclé, papier coloré sur plusieurs épaisseurs, colle et corde), Hicham El Madi , designer à Marrakech  diplômé de l’Institut supérieur des arts appliqués de Paris, spécialisé en graphisme textile (sérénité, table basse en fonte d’aluminium et  plateau en verre, assemblés par un simple jeu d’emboîtement) .

Quel regard portez-vous sur le design au Maroc, sa réalité et ses enjeux?

Au Maroc, la pratique du design commence à séduire, mais de toute évidence, ce pays manifeste une culture ancestrale d’objets usuels et décoratifs (en céramique, en poterie, en orfèvrerie ou en bois). Alors, dans ce contexte historique, et de cette situation  de changement social est née une nouvelle dimension, intégrant le rapport design et « l’industrie artisanale »  pour que le patrimoine de l’esthétique traditionnel soit conjugué avec le renouveau du concept. Et ainsi, l’harmonie de ce nouveau souffle adoucit la confrontation des deux modes pour offrir une autre ampleur à l’imagination de la création de l’objet, dans sa beauté et le réalisme de sa fonction.
Bien au-dessus de toute situation paradoxale, qui supposerait le choix entre un nouvel artisanat ou un nouveau type de design, c’est bien les mêmes soucis   de questionnements universels- théoriques et pratiques- qui spécifient et encadrent l’originalité du design au Maroc. Et c’est son contexte socio-économique et culturel qui détermine l’identité même de l’acte  de créer l’objet, exprimé ici dans son authenticité naturelle.
A travers cette mutation que connaît notre société marocaine – et où on arrête  de manger, boire ou dormir comme faisaient nos grands-parents-, les valeurs esthétiques et fonctionnelles demeurent l’expression généreuse de l’héritage culturel et accordent l’importance au savoir-vivre   plutôt qu’aux exigences de la vie. C’est dans ce vecteur, avec de nouveaux outils et de considérations et en s’inscrivant dans la vision de 2015  pour le développement de l’artisanat au Maroc, que des designers- en complicité avec des maîtres artisans créatifs- sont invités actuellement à réinterpréter et re-designer  les objets qui meublent notre quotidien. Et c’est dans ce même sens que ces objets gardent comme horizons l’expression d’une charge culturelle et humaine nuancée, et portent comme soucis universels les mêmes valeurs du fonctionnel, de l’esthétique et de la spécificité de la matière dans l’expression de la beauté …  
Le design au Maroc est en pleine mutation. On assiste à un mouvement radical sur le plan de la conceptualisation des objets. Il y a des designers surmédiatisés, d’autres travaillent dans l’ombre. Chaque designer a son caractère et son mode de travail. Le design marocain est marqué par le côté identitaire loin de toutes les connotations ethniques.  On est à la croisée des chemins entre l’Orient et l’Occident. L’enseignement au Maroc joue un rôle capital dans la promotion et le développement du design, sa pratique et ses théories.
Les lauréats représentent la relève et assurent la continuité de la création en matière de design. On se bat pour un design intégré qui engage tous les acteurs industriels, et ce pour améliorer davantage notre mode de vie.

 Votre approche  est hantée par le carré, sa structure et ses paradigmes esthétiques. Quels sont les enjeux de cette approche stylistique ?

Il est à rappeler que j’ai participé  au «  Maroc Design » avec le projet «Carré»,  qui avait le mérite d’obtenir  le trophée de l’encadrement artistique face à des designers de renommée nationale.  Les objets du projet Carré sont issus d’une recherche approfondie sur la forme géométrique du carré qui symbolise les quatre éléments : feu, eau , air et terre. Le carré est une donnée ornementale très présente dans la décoration, l’architecture, le zellige,  la mosaïque marocaine,  les motifs des tapis et du henné. Dans ce cas, le carré s’est métamorphosé en cube de 400mmx400mmx420mm pour devenir pouf. Et une deuxième fois, comme parallélépipède de 400mmx400mmx720mm pour prendre la fonction des piétements. L’ensemble est modulable. Les matériaux utilisés sont des panneaux de 20mm, avec un placage en PVC ou en lamifié, selon l’ambiance des couleurs souhaitées. Plateau en verre bords polis et biseautés d’une épaisseur de 20mm, la réalisation de ses objets se fera artisanalement comme prototype.
Reste  à noter que le projet «carré» se veut un prolongement qualitatif et un détour par rapport à son projet «signes structurels». Sur ce projet novateur et ambitieux, j’aimerais bien  mentionner que dans une société où la culture de design est quasiment absente, mais où la culture de l’objet est ancestrale, cette situation paradoxale nous mène à une réflexion théorique et pratique portant sur une nouvelle dimension intégrant le rapport entre design et artisanat. Notre but n’est pas de réaliser un beau meuble, mais de donner un nouveau souffle à l’artisan en le confrontant au designer et de développer le savoir-faire artisanal en le dotant des concepts et des outils performants générateurs de nouveaux produits. Les objets proposés sont issus d’une recherche profonde caractérisée par l’emprunt des signes et symboles ornementaux, qui ont marqué par leur richesse notre architecture, tapisserie, céramique, peinture et décoration. Le concept consiste à revisiter ses signes graphiques, les déstructurer pour les reconstruire et en faire des signes structurels donnant naissance à des objets et des meubles répondant à des critères fonctionnels et esthétiques. L’objectif  majeur est de donner un volume aux signes bidimensionnels  qui font partie de notre imaginaire collectif et de notre culture commune.

La modernité repose sur la simplicité recherchée pour atteindre  le niveau transculturel. C’est tout un travail minimaliste qui exprime le maximum par le minimum. La modernité en design va de la préhistoire jusqu’à nos jours dont les constants indissociables sont la fonction et l’esthétique.
Quelle est votre conception du design ?


 Pour moi, le design est un acte de création et de créativité et une mise en situation d’ordre plastique. Les effets de matière sont utilisés pour eux-mêmes, pour l’« artisticité » qu’ils dégagent, et non pour recréer la réalité comme l’esprit artisanal tentait de l’affirmer.  Le design ouvre la voie à de nouveaux procédés plastiques et techniques qui remettent en question les codes traditionnels.
Selon cette vision large du design qui invente et concrétise de nouveaux systèmes de vie à travers la conception d’objets, d’images et de service,  j’ai présenté à la  Biennale  de Saint-Etienne, un objet design «T’maniya» (Guéridon en Médium laqué couleur primaire, H 650mm Diamètre 600mm).
Les objets proposés sont l’aboutissement d’une recherche profonde caractérisée par l’emprunt des signes et symboles ornementaux géométriques, qui ont marqué par leur richesse notre architecture, tapisserie, céramique, peinture et décoration. Le concept consiste à revisiter ses signes graphiques, les déstructurer pour les reconstruire et en faire des signes structurels donnant naissance à des objets et des meubles répondant à des critères fonctionnels et esthétiques.
Mes objets  reposent, donc, sur le paradigme cognitif de Roland Barthes dont le principe moteur est : « Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un pays reprenne périodiquement les objets de son passé et les dérive de nouveau pour savoir ce qu’il peut en faire. Ce sont là, ce devrait être, des procédés réguliers d’évaluation».
Cette approche m’a permis d’être sélectionné par le Secrétariat de l’Artisanat pour l’étude et la réalisation d’une collection dédiée aux maîtres artisans d’Essaouira, toutes tendances confondues.  Cette collection bien encadrée fera l’objet d’une grande exposition en 2009 célébrant 50 ans d’objets. Elle vise à renforcer le côté créatif chez lez artisans  pour remettre en question l’aspect répétitif, tout en respectant l’environnement et relevant le défi de la créativité esthétique. L’enjeu qualitatif consiste à donner une autre dimension aux matériaux et d’actualiser l’acte artisanal en préservant le patrimoine et le savoir–faire ancestral. Le design et l’artisanat sont deux mondes qui se complètent et se conjuguent : la conceptualisation rime avec la réalisation technique.

Quels sont vos projets d’avenir ?

L’année 2009 sera marquée,  je l’espère par des projets structurants et intégrés, tels que : Exposition de la collection artisanat et design, exposition personnelle à Bruxelles, Gand en Belgique et Philadelphia aux Etats-Unis …c’est une occasion pour moi d’exposer mes récentes œuvres et présenter une facette représentative de ma collection réalisée à Essaouira. 

Propos recueillis par ABDELLAH CHEIKH
Samedi 10 Janvier 2009

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