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Entretien avec Pierre Vermeren: “L’islamisme reste un facteur de destabilisation pour la société”




Entretien avec Pierre Vermeren: “L’islamisme reste un facteur de destabilisation pour la société”
Pierre Vermeren est un historien français et spécialiste du Maghreb. Il a enseigné plusieurs années
au lycée Descartes à Rabat. Auteur de nombreux ouvrages consacrés au Maroc dans ses aspects politique, social, ou historique, il est devenu un fin connaisseur de notre pays.


Libé : Pourquoi trouvez-vous que la transition au Maroc est inachevée ? la question évoque votre dernier livre : Le Maroc de Mohammed VI, La transition inachevée

PV : Je peux d’une pirouette vous dire que rien ne s’achève jamais en histoire ! Mais plus sérieusement, vous constatez comme moi que de nombreux chantiers ont été lancés, sans que l’on soit au bout du processus : équipement des zones rurales, réforme du champ religieux, restructuration économique et agricole, réforme de l’enseignement au plan quantitatif comme sur les programmes scolaires, éducation aux droits humains et à l’égalité juridique entre les sexes etc. Ces processus de long terme ont été lancés, mais l’essentiel reste à mettre en oeuvre. En outre, au plan politique, la transition que certains présentent comme démocratique, n’est qu’à ses débuts. De gros progrès en termes de communication et de transparence ont été accomplis, et des directions tracées, mais la concentration des pouvoirs est intacte, et la réforme promise des institutions est toujours attendue.

Vous avez comparé dans un de vos livres l’élite marocaine à l’élite tunisienne. Qu’entendez-vous par là ?

Il s’agissait d’abord d’analyser les processus de fabrication de l’élite nationale, tels qu’ils se sont recomposés sous les Protectorats, puis la manière dont ces processus ont évolué après les indépendances. En dépit des différences quantitatives, il y a beaucoup de points communs entre les systèmes de formation des élites tunisienne et marocaine : bilinguisme franco-arabe assumé, poids du modèle universitaire français, poids des sciences et des mathématiques en haut de la pyramide, préférence pour les abstractions, etc. En outre, la formation universitaire a souvent conforté les élites urbaines et bourgeoises précoloniales, même si les années soixante-dix ont connu une brève mais intense séquence méritocratique. Depuis cette période, les élites marocaine et tunisienne semblent diverger : poids croissant de la technocratie administrative et policière en Tunisie, versus poids des ingénieurs et des cadres commerciaux au Maroc.

Quelle est la spécificité de l’élite marocaine ? Est-ce qu’on peut la considérer comme un prolongement de l’élite coloniale ?

Non, ce serait un peu court. Cette élite marocaine est bien davantage le prolongement de l’élite précoloniale. Cette élite de fonction (politique, religieuse, économique, etc.) s’est un peu mise en retrait durant le Protectorat, au moins en partie, puis elle a orchestré le nationalisme anti-colonial (à travers l’Istiqlal), qui allait d’abord profiter à ses héritiers et enfants. D’une certaine manière, la création de l’UNFP par Mehdi Ben Barka et Abdellah Ibrahim en 1959, qu’ils arrachent au ventre de l’Istiqlal, est une tentative (finalement vaine) d’échapper à cette consécration des élites précoloniales, dites makhzéniennes ou fassies. En Algérie et en Tunisie en revanche, les élites makhzéniennes, turques ou kouloughlies, ont été la plupart du temps balayées par la colonisation, à de rares exceptions près même si les élites beldies résistent.

Le rêve d’Europe des jeunes Marocains, est-ce un élément positif ou négatif à votre avis ?

S’il s’agit pour eux d’observer la société européenne, afin de méditer ses échecs et de tirer profit de ses succès, s’il s’agit de visiter une terre voisine et mal connue, ou encore d’y étudier dans d’excellentes universités, c’est une très bonne chose. En revanche, s’il s’agit de partir par principe, à la rencontre d’un eldorado imaginaire, et de quitter son pays chassé par les difficultés de l’existence, c’est plutôt négatif… Dans les années soixante-dix, les bacheliers et les travailleurs émigrés qui partaient, le faisaient pour améliorer leur expérience, leurs connaissances, leur revenu, dans la perspective d’un retour meilleur. C’est très différent pour les harragas. Sans parler de ceux qui meurent durant la traversée, la profondeur de la crise économique européenne laisse peu d’espoir, sauf pour les plus qualifiés, et encore (sans parler du Maroc qui perd de la sorte ses compétences). L’exemple de Rachid Nini, qui a raconté sa difficile expérience espagnole, démontre a contrario que les jeunes talents peuvent réussir au Maroc…

Comment voyez-vous les dix ans de règne de Mohammed VI ?

Ces dix ans de règne sont un tournant dans l’histoire du Maroc contemporain, d’autant plus qu’ils succèdent à la libéralisation des années 1990 qui a porté au pouvoir le « gouvernement d’alternance ». Pour autant, les attentes qui étaient celles de l’époque ne se sont pas concrétisées : réforme des institutions, renforcement de la scène politique partisane, réforme de la justice et de l’école, sans parler des activistes musulmans qui ont trop fait parler d’eux... En revanche, des aspects positifs inattendus sont apparus : le retour sur les années de plomb, la prise en compte par le chef de l’État du respect des formes et des droits, le renforcement des investissements et de la croissance, une plus grande ouverture sur l’extérieur, sans parler du maintien de la paix civile… Il reste que le salut d’un grand pays comme le Maroc ne peut pas venir d’une seule personne, aussi éminente soit-elle… Les Marocains, en dehors des thuriféraires du régime, ont souvent de la peine à se dire qu’ils sont responsables de leur vie sur terre, et à ce titre du développement de leur pays.

Est-ce que Mohammed VI a réussi à défaire et à rectifier les pratiques en vigueur sous le règne de Hassan II ?

Qu’il en ait eu la volonté, cela ne fait guère de doute. En revanche, l’attitude des fonctionnaires d’autorité ou des juges trop zélés qui agissent au nom de la défense des intérêts de l’État et du Roi, selon leur bon plaisir, entrent en contradiction avec cette bonne volonté. Si l’État peut et doit imposer le respect de la sécurité publique, cela ne passe pas forcément par une répression aveugle comme celle qui suit les attentats de Casablanca de 2003, ou par la poursuite de journalistes que l’on veut apeurer ou réduire au silence pour l’exemple. De même, dans le domaine partisan et électoral, des engagements fermes ont été pris pour la restructuration et la libéralisation du champ politique.
Mais le fait que beaucoup de Marocains renoncent à s’inscrire sur les listes électorales, à participer aux scrutins, ou qu’ils votent blanc, démontre qu’ils n’ont pas été convaincus de la bonne volonté du régime.

Est-ce qu’on peut comparer la situation du Maroc avec celle des autres pays de la région ? Comment trouvez-vous la situation politique ? Est-elle en avance ou en retard par rapport aux autres pays de la région ?

La comparaison n’est pas facile parce que les régimes politiques sont très différents. La sacralité religieuse du régime marocain est sans autre de l’Égypte à la Mauritanie, ce qui rend la comparaison aléatoire avec des républiques militaires. En revanche, la comparaison est légitime au plan des libertés publiques (liberté d’expression, religieuse, associative etc.) comme à celui de la souveraineté populaire. Au plan des libertés publiques et en dépit des classements internationaux pas toujours flatteurs, le Maroc est le « bon élève » de la région. D’importants progrès ont été accomplis depuis les années 1980, même si ce n’est pas toujours très linéaire. Cela ne veut pas dire que la liberté d’expression soit la meilleure de la région. La liberté de ton et la virulence du débat public en Algérie étonneraient les Marocains, même si cela a peu d’effets politiques… Quant à la souveraineté politique, le Maroc demeure un système dans lequel le pouvoir d’État et le pouvoir économique sont concentrés dans quelques dizaines de mains…

Est-ce que l’islamisme est toujours une menace pour le Royaume ? Comment expliquez-vous les alliances entre l’USFP et le PJD dans les élections locales dans plusieurs villes ?

Il semble que oui. Toute polémique mise à part, même si l’on exclut les activistes qui apparaissent comme la menace suprême, l’islamisme reste un facteur de déstabilisation pour le système et pour la société. Ce n’est une exception ni au sein du Maghreb ni parmi les pays arabes. Tant qu’une forte fraction des classes populaires et moyennes a le sentiment que l’élite, ou qu’une partie d’entre elle, ne respecte pas les grands principes de la justice voulue par Dieu (équité, charité, éthique patronale, assistance aux démunis, respect de la parole donnée…), et préfère des modèles et des alliances perçus comme « occidentaux », la tension ne va pas baisser. Si Obama parvenait à régler une fois pour touts le conflit entre Israéliens et Palestiniens, l’horizon s’améliorerait. Mais dans tous les cas, il y a loin de la coupe aux lèvres. Vous connaissez la citation de Napoléon III, qui fut Empereur des Français : « La pauvreté ne sera plus séditieuse lorsque l’opulence ne sera plus oppressive ». Pour la deuxième question, ces alliances nous rappellent seulement que le PJD est un parti lié au pouvoir (on dit makhzénien), créé par un fidèle d’entre les fidèles de Hassan II, ce qui est une des causes de ses déboires électoraux… L’USFP n’a donc pas de raison de l’ostraciser, d’autant que les deux formations semblent actuellement rejetées par les têtes pensantes qui recomposent la scène politique nationale.

Est-ce que le Maroc est sur la voie de la démocratie ?

Je m’étonne dans mon livre que les autorités marocaines n’aient que ce mot à la bouche, alors que personne ne le leur demande parmi leurs alliés proches (arabes ou occidentaux), que les aspirations démocratiques ne sont que timidement réclamées par la société, et que les élites du Royaume n’en veulent pas (que ce soit par peur de la subversion ou par souci de conserver ses privilèges). En outre, le pouvoir d’État semble refuser un partage constitutionnel du pouvoir, qui serait la vraie garantie d’une démocratisation. Dans ces conditions, de quoi parle-t-on ?

Est-ce qu’on peut considérer le conflit entre le Maroc et l’Algérie comme un facteur d’instabilité dans la région du Maghreb ?

Certainement, quoique cette « guerre froide » locale qui ne dit pas son nom n’ait plus dégénéré en affrontement militaire depuis plus de vingt ans… Mais c’est un abcès de fixation international. Il favorise les bisbilles et les activistes de tout poil. Mais plus encore, il empêche une croissance maghrébine élevée et intégrée, seul moyen de long terme pour l’Afrique du Nord et ses bientôt 100 millions d’habitants d’échapper aux risques de déstabilisation et au mal développement.

Est-ce que le Maroc peut faire encore quelque chose pour la paix au Proche-Orient ?

Oui, car si l’Amérique met tout son poids dans la balance, toutes les forces diplomatiques et amies des parties prenantes au conflit seront nécessaires pour arracher cette paix nécessaire et tant attendue.
Il ne fait guère de doute que les autorités palestiniennes, soumises à toutes les surenchères possibles, aient besoin du soutien appuyé et de l’autorité morale et religieuse des « puissances régionales modérées ».
En outre, le gouvernement israélien, qui sera lui aussi soumis à de violentes tensions internes au moment de franchir le Rubicon de la paix, aura besoin du soutien de ses rares et fidèles amis dans la région.

Propos recueillis par Youssef lahlali
Lundi 27 Juillet 2009

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