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Entretien avec Mostafa Yahyaoui, Professeur de géographie sociale

“Se fixer pour objectif d’aboutir à un mode d’action collective ajusté et cohérent”




Entretien avec Mostafa Yahyaoui, Professeur de géographie sociale
Libé : D’après votre expertise, notamment vos travaux de recherches, y a-t-il un lien entre le 16 mai et la politique publique engagée dans la zone de Sidi Moumen ?

Mostafa Yahyaoui : Le quotidien dans les bidonvilles de Casablanca, ainsi que les témoignages recueillis tout au long de dix années de travail sur le terrain, ne me laissent, malheureusement, pas  de doute pour affirmer que les habitants de ces zones ont une perception particulière de leurs liens avec les pouvoirs publics. Cette particularité se résume dans les propos d’un bidonvillois: «Nous sommes hais, mais ils sont obligés de nous traiter comme un risque permanant pour la sécurité du territoire». Ceci dit, aujourd’hui, les habitants de la zone de Sidi Moumen, d’ailleurs, comme dans tous les bidonvilles de Casablanca, croient en la vérité historique qui a accompagné les événements du 16 mai 2003. Cette dernière atteste du tournant  dans l’action publique en matière de traitement des problèmes d’exclusion sociale dans les milieux urbain et périurbain difficiles, ou ce que la sociologie urbaine appelle «phénomènes des inégalités urbaines».
Sur le plan opérationnel, l’intervention publique dans cette zone a consisté, au début, en écho à ces événements, à réagir rapidement et «généreusement» sur l’habitat : une voie vers l’éradication du  bidonville de la mémoire spatiale de Sidi Moumen… Avec le recul, le caractère peu réfléchi de cette action devient évident. Il est, certes, vérifié que l’Etat a pu mobiliser des investissements importants qui ont joué un rôle considérable autant  dans la dynamisation du secteur de la promotion de l’habitat social, que dans la programmation des opérations de relogement de plus de 13655 ménages habitant les principaux bidonvilles de Sidi Moumen «Tomas, Skouila, Errhamna et Zraba»; mais sur le plan des résultats, il est regrettable de noter que jusqu’à fin 2011, ces opérations n’ont pas pu générer l’impact social suffisant à même de produire le sens  politique souhaité. En effet, moins de 40% de ces ménages ont accepté d’être relogés. Après l’avènement du Printemps arabe et l’apparition du mouvement du 20 Février, le jeune bidonvillois qui a rejeté le relogement produit et imposé par l’Etat, a occupé l’espace-rue en tant qu’espace revendicatif en réclament son droit à un logement décent et digne (les statistiques collectées informellement, dénotent que dans les manifestations du 20 février à Casablanca, pendant les quatre premiers mois de la vie du mouvement, au moins 3 sur 5 participants étaient des jeunes issus des bidonvilles de Sidi Moumen et Carrières Centrale de Hay Mohammadi) …
Dans la même perspective, l’Etat a développé entre 2004 et 2005 une approche de proximité sociale. Cette dernière était, notamment axée sur l’animation socio-sportive et culturelle et sur la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans le traitement des problèmes de la précarité, de la rupture des liens familiaux et de la difficulté d’intégration socio-spatiale de certains quartiers urbains issus de la fabrication urbaine spontanée dite incohérente avec la planification urbanistique de Casablanca. Avec un actif de plus de sept années d’existence de l’INDH dans ces zones, deux conclusions paradoxales émergent.
D’un côté, l’Etat a pu rattraper le déficit enregistré autant sur le plan des équipements de proximité sociale que sur le plan de la participation citoyenne dans la planification et la conduite des projets de développement urbain lié à la lutte contre l’exclusion sociale… Une nouvelle culture urbaine a eu droit de cité marquant la fin de l’astreinte en termes d’expression, et le début de la revendication d’une autonomie de choix. Le « droit à l’ingérence urbaine » n’est plus observé au même stade  que par le passé… Dans ce sens, je vous invite à analyser le vote des bidonvillois dans le Grand Casablanca lors du dernier scrutin législatif du 25 novembre 2011. Vous conviendrez avec moi qu’il est diamétralement différend des scrutins précédents : ces citadins se sont désormais révoltés contre les mauvaises pratiques électorales et ils ont sanctionné les partis politiques et leurs candidats réputés proche du Makhzen et des individus corrompus. Le vote PJD n’est qu’un indicateur d’un changement sociopolitique latent et profond mais malheureusement se construit à l’insu d’une conscience réactive de la part des autres partis politiques.
De l’autre côté, on pourrait souligner que cette reformulation de la politique publique a généré des effets pervers et a dénoté des carences importantes dans la réflexion et le pilotage de l’action collective de l’Etat. Dans ce cadre, la conception de l’INDH présentée dans le discours Royal du 18 mai 2005, est totalement en déphasage avec celle produite sur le terrain. L’impact social souhaité n’a pas été suffisamment convaincuant pour satisfaire les besoins exprimés par la population concernée. Cet impact, n’a pas pu, également générer la confiance dont l’Etat a besoin afin de consolider le lien social et préserver par conséquent la cohésion sociale, son image, sa grandeur, sa crédibilité et sa légitimité sociale.
Dans ce cadre, il est utile de rappeler que l’INDH a nécessité une méthodologie d’intervention publique intégratrice complètement antinomique avec les traditions sectorielles du pilotage territorial des projets sociaux. En somme, l’amélioration de la performance de l’action sociale publique (envisagée par l’INDH) a été tributaire de la capacité des services sociaux de l’Etat à s’adapter à l’environnement sociétal mouvant; or sur le terrain, ces services ont agi dans le «désengagement» et sans conscience du  rôle pilier de l’INDH comme promotrice d’un traitement collectif d’un malaise social.
Le tout a contribué à mettre en doute la légitimité de l’Etat et justifié l’abandon par les citoyens «fragiles» et «exclus» du «vivre ensemble» et leur refuge dans le rêve migratoire ou dans le paradis promis par les salafistes intégristes.  

Comment évaluez-vous la politique de recasement? Points forts? Points faibles? Zones de risques, lesquels?

Je pense que le plus important dans l’approche récemment adoptée par les pouvoirs publics, dans le cadre de la stratégie de relance du programme de résorption des bidonvilles de la région du Grand Casablanca, c’est l’unification du mode d’intervention sur la base de la technique dite «recasement sur des lots bi-familiaux». D’ailleurs, tous les rapports d’évaluation réalisés depuis les années 90, ont soulevé la prédilection  sociale pour ce mode ainsi que sa simplicité sur les plans technique et financier.
Les difficultés qui ressortent le plus couramment, dans le cas des opérations de recasement, sont afférentes à la pénurie du foncier public susceptible d’être mobilisé à un prix abordable, l’éloignement des sites d’accueil par rapport au centre-ville et au bassin d’emploi, la qualité des travaux d’aménagement, l’absence des ouvrages de l’hors site, précisément les réseaux des eaux pluviales et de l’assainissement liquide, et le retard dans la réalisation des équipements de proximité.
Et comme toute opération de résorption des bidonvilles, le recasement ne fait pas exception sur le plan des difficultés posées à la maîtrise d’œuvre sociale.
En l’absence de critères d’éligibilité clairs et standards et la contestation de l’approche du recensement des ménages ayants droit, les opérations de recasement génèrent la plus part du temps des tensions sociales difficilement surmontables. Le constat général est que l’accompagnement social de ces opérations rencontre des écueils qui échappent le plus souvent au contrôle des opérateurs techniques de l’habitat (Idmaj Saken et Al Omrane) et des autorités locales, préfectorales et régionales. Ces problèmes rencontrés sont le résultat de situations complexes et d’intérêts divergents qui prévalent habituellement dans les opérations de résorption de l’habitat insalubre au Maroc et avec lesquels il faut composer.

L’intégration de la population est la meilleure réponse aux risques sociaux, liés notamment aux opérations de résorption des bidonvilles. Comment voyez-vous l’organisation de cette participation?

Il faut agir sur le champ de la confiance et de la proximité. La population des bidonvilles a besoin d’être écoutée mais aussi d’être habilitée à vivre dignement. Ceci étant, son autonomie par rapport au besoin d’un logement décent est une urgence nécessitant un traitement pluridimensionnel. Hélas. Sa mise en pratique s’avère très compliquée et exige une cohésion, «une solidarité organique» et un esprit collectif rarement retrouvé dans l’engagement réel des acteurs publics.    
Là encore, il ne faut nullement se limiter aux déclarations de volonté, il faut retravailler davantage le positionnement de l’acteur public sur le terrain: l’Etat ne doit pas être affaibli dans le territoire par des conflits d’intérêts entre ses différentes représentations. Il faut réinventer les outils de l’intervention publique transversale en évitant le pilotage territorial ambigu à travers une définition pragmatique, «partagée» et  «négociée» des rôles et des  engagements.
A partir de cette recommandation, je pense que nous disposons de trois pistes pour mieux anticiper et appréhender l’action collective dans la gestion socio-urbaine de la problématique des bidonvilles comme territoires où le braillard limite les champs de vision et où la culture de la pauvreté piège, souvent, l’intervention publique en matière de régulation sociale de l’espace.
La 1ère piste consiste à s’adapter aux enjeux de la coordination de territorialité de l’action publique et à assurer la viabilité et l’intégralité des efforts déployés par les acteurs locaux. Ceci dans l’objectif d’aboutir à un mode d’action collective ajusté et cohérent, ou ce que la sociologie pragmatique considère comme une mise en valeur d’un «aller avec» et d’un «venir avec». En un mot : un souci de coordination dans l’appréhension des conduites de l’action au pluriel. La 2ème piste nécessite la confiance des habitants par rapport à la finalité inclusive de l’intervention publique qui doit, par conséquent, tendre à rendre au «lien social» son équilibre et son utilité. D’où l’importance, que ces projets d’inclusion par le logement, soient conduits dans une proximité productive d’un sens de coresponsabilité et de mise en commun. Cela renvoie à une forme d’organisation dépassant les frontières et les stéréotypes habituellement pris en compte dans les dispositifs classiques de l’accompagnement social.
Enfin, la dernière piste préconise l’adaptation de la démarche poursuivie dans les opérations de résorption des bidonvilles, au nouveau cadre constitutionnel de la démocratie participative. Au sein de cette démocratie, les bénéficiaires et les instances partenaires (principalement l’opérateur public de l’habitat, les autorités, les conseils communaux et les associations locales) intègreraient le changement plus aisément. Cela étant, l’organisation, le système de pilotage et la structure de la gouvernance des projets  de résorption des bidonvilles doivent intégrer la composante «population» comme partenaire «mûr et responsable»  et non en tant que «consommateur naïf».
Tout cela est envisagé sous les signes du pluriel et de la pragmatique de l’action collective. Elle est, in fine, l’action qui convient dans un monde nécessitant un cadre consensuel de la vie ensemble.

Propos recueillis par Larbi B.
Jeudi 16 Mai 2013

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