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Entretien avec Mohamed Mjid, doyen de la société civile : “Le temps est venu de réformer le féodalisme politique et économique”




Entretien avec Mohamed Mjid, doyen de la société civile : “Le temps est venu de réformer le féodalisme politique et économique”
Mohamed Mjid est polyglotte mais ne parle pas la langue de bois. Le président de la Fondation marocaine pour la jeunesse, l’initiative et le développement  ne craint pas de dire haut et fort ce qu’il pense et surtout ce qu’il entend dans ce Maroc profond qu’il n’en finit pas de parcourir pour aller à la rencontre des jeunes, des plus démunis, de ceux et celles qui sont restés à la marge.
Tous se battent pour un Maroc meilleur, un Maroc de la dignité, dit-il dans un entretien sans concession accordé à «Libération».
Observateur attentif des marches du 20 février, Mjid affirme connaître beaucoup de ces jeunes sortis manifester. «Parmi les jeunes qui ont manifesté le 20 février, j’en connais beaucoup, certains viennent de Sidi Moumen, un quartier de 400.000 habitants, qui a aussi produit les kamikazes. Qu’est-ce qu’ils demandent comme réformes? La lutte contre la corruption, la valorisation des  institutions, c'est-à-dire la monarchie, le parlement, le gouvernement, les partis et  les syndicats, une justice indépendante», souligne-t-il.
Il faut impliquer la jeunesse marocaine dans la construction démocratique, sociale et économique du pays, martèle celui qui est présenté comme le doyen de la société civile. Il faut aussi et surtout céder les commandes du pouvoir à ces jeunes qui ne demandent qu’à participer. A ceux qui mettent en avant le manque d’expérience de la jeunesse, Mjid, cet ancien compagnon de route de Mehdi Ben Barka, rétorque : «Lorsque nous avons lutté contre le Protectorat, nous étions de jeunes nationalistes, sans expérience. Faisons la même chose dans le Maroc d’aujourd’hui. La jeunesse, c’est la bouée de sauvetage du pays».
Pas de démocratie sans les partis politiques. C’est aussi le credo de celui qui s’est essayé à la politique, presque dans une autre vie. L’urgence est, soutient-il, à la réhabilitation de l’action politique et à la prise de responsabilité des partis qui ne doivent plus se rendre coupables de complicité en présentant aux élections des profils peu recommandables. «En 1972, j’ai écrit qu’il fallait confier la gestion du pays à ceux qui ne lient pas leur avenir à leur histoire. Les jeunes Marocains vont créer leur histoire et leur histoire est liée, de manière incontournable, à l’histoire du pays», conclut Mohamed Mjid avant de déclarer que «le temps est venu de réformer le féodalisme politique et économique».


Mohamed Mjid est polyglotte, mais ne parle pas la langue de bois. Le président de la Fondation marocaine pour la jeunesse, l’initiative et le développement n’en finit pas
de parcourir
le Maroc pour aller
à la rencontre des jeunes, des plus démunis, de ceux et celles qui sont restés à la marge.
Tous se battent pour un Maroc meilleur, un Maroc
de la dignité.
Dans cet entretien sans concession, Mjid explique
pourquoi des jeunes ont participé à la marche du 20 février, revient sur la crise
de confiance
que traversent les partis et fait le point sur les réformes urgentes à mettre
en œuvre.

Libération : De jeunes marocains et facebookers ont appelé à la marche du 20 février dernier, une marche au nom  des réformes. Est-ce que cela signifie la faillite des partis politiques ? 

Mohamed Mjid : Ce n’est que la faillite des partis politiques. Le rôle d’un parti politique est d’accompagner, d’encadrer, de former. C’est ce  que nous avions fait à notre époque avec l’Istiqlal qui était la première école dans ce pays. Chaque profession avait un responsable et les réunions étaient hebdomadaires. Il y avait là des cordonniers, des ferronniers, des agriculteurs, etc.   Tout cela n’existe plus.
Il y a un an, j’étais à Tamahdite,  un petit village entre Ifrane et Ain Louh. J’y avais amené du matériel de sport pour une équipe de football.  J’ai discuté avec un groupe de jeunes et demandé à l’un d’entre eux : « Est-ce qu’il y a des partis ici ? » Il m’a répondu : « Vous êtes bien pressé M. Mjid. Nous ne sommes qu’en 2010, et nous les verrons en 2011, à l’occasion des élections ! »
A la fin de l’année dernière, je me suis rendu à Zagoura pour rencontrer les représentants de 85 associations. Et ces gens-là tiennent également le même discours : ils n’ont confiance que dans le Roi parce que, expliquent-ils, les partis ne viennent jamais. La faillite des partis et de leurs gestionnaires est bien une réalité aujourd’hui.

Selon vous, les jeunes ne se retrouvent pas dans cette réalité partisane. Comment remédier à une telle situation ?

Il est sûr que les jeunes  ne s’identifient pas à cette politique. Que faire maintenant ?  Je pense par exemple à la création d’une cellule de réflexion, de sages, de conseil, une sorte de commission pour conseiller ces jeunes qui seraient aux commandes et leur éviter de commettre des erreurs. On me dira que  les jeunes n’ont pas d’expérience. Je réponds tout de suite  que si on les tient à l’écart, ils n’auront  jamais d’expérience ! Lorsque nous avons lutté contre le Protectorat, nous étions de jeunes nationalistes, sans expérience. Faisons la même chose dans le Maroc d’aujourd’hui. La jeunesse, c’est la bouée de sauvetage du pays.

Les marches du 20 février ont été l’expression de revendication de réformes.  Quelles sont, selon vous, les réformes importantes, urgentes que le Maroc doit mettre en œuvre aujourd’hui ?

Les réformes sont criardes ! Que veulent tous ces jeunes qui ont manifesté? Aller à l’école, être soigné, avoir de quoi utiliser leur troisième temps, être associés à la gestion de leurs quartiers,  ensuite de leur ville et du pays.  C’est une formation, et une telle formation ne se fait pas du jour au lendemain. La démocratie ne se décrète pas : elle est créée par des démocrates. Est-ce que les gestionnaires de partis, ceux-là mêmes qui  parlent de démocratie  à longueur de journée le sont ? Je me souviens avoir demandé à Mehdi Ben Barka pourquoi il n’avait pas pris le portefeuille de l’Education nationale, au lendemain de l’indépendance du Maroc.  Ben Barka m’a alors répondu : « Mon rôle est de rester au parti,  proposer des ministres, les orienter et les contrôler.  Parce que sans partis forts,  il n’y a pas de gouvernement ».
Aujourd’hui, les secrétaires généraux et les présidents de partis n’ont qu’un seul but, celui  d’arriver au pouvoir. C’est du courage politique  que de prendre l’engagement solennel de ne pas participer au gouvernement pour permettre aux jeunes de se faire une expérience.
Je reviens toujours à Mehdi Ben Barka d’autant que nous avons fait un long chemin ensemble. Avant  l’indépendance, nous avions créé des entreprises de destruction,  des mouvements qui ont permis au Maroc d’être indépendant. Il faut  maintenant créer des entreprises de construction. Or, les oppositions actuelles ne sont que des entreprises de destruction, elles s’opposent à tout ce que fait la majorité. Une fois à l’opposition,  la majorité fera exactement la même chose.  Qui va alors construire le pays ?

«Allez voter mais
ne votez pas pour
les mafieux,
les chèques sans
provision, les barons de la drogue !»

Mais en même temps à la lumière de ce qui se passe dans la région maghrébine et dans le monde arabe, est-ce que vous êtes d’accord lorsqu’on parle d’exception marocaine ?

Il n’y a pas d’exception. Le Maroc a des problèmes mais en même temps il y a des solutions. Il faut avoir le courage politique de les appliquer. La solution des problèmes réside dans la suppression de certains privilèges et de situations de rente. J’ai lu dans un journal que le Maroc est le 6ème pays à exporter les capitaux.  Ceux qui le font sont à mes yeux  des traîtres. Ils amassent illégalement des fortunes colossales, les exportent et n’étaient pas bien sûr  dans la rue le 20 février !
Au risque de me répéter,  les partis ont le devoir de choisir des gens intègres pour les représenter aux élections. A ce moment-là, les jeunes suivront le chemin des urnes.  Je suis le premier à dire à ces  jeunes de ne pas voter pour n’importe qui mais d’aller voter, même en glissant des bulletins blancs dans l’urne pour exprimer leur mécontentement.  « Allez voter mais ne votez pas pour les mafieux, les chèques sans provision, les barons de la drogue ! »
On parle beaucoup de démocratie. Que ces messieurs qui parlent de démocratie et de l’intérêt général, jusque-là incapables de mettre un terme à l’absentéisme et au nomadisme, pondent deux lois : une loi pour l’application des lois et une autre contre l’impunité.
Je suis de ceux qui en appellent à la suppression de  la deuxième Chambre. De la même manière, je suis favorable à la  réduction  du nombre des députés de la première et au remplacement des salaires par des jetons de présence. Ne peut pas légiférer qui veut. Le Maroc compte plus de 36 partis politiques. A quoi peuvent-ils bien servir ?  A chaque formation de gouvernement, lorsqu’un cacique n’est pas proposé pour être ministre,   il crée un nouveau  parti. Visiblement,  ce n’est pas le Maroc ni les Marocains qui l’intéressent.  Un autre fait qui n’intéresse pas les Marocains, ce sont  ces combats de coqs entre les partis : le PJD, l’Istiqlal, le PAM.

En matière de réformes,  quelles sont les urgences ?

Parmi les jeunes qui ont manifesté le 20 février, j’en connais beaucoup, certains viennent de Sidi Moumen, un quartier de 400.000 habitants, un quartier qui a aussi produit les kamikazes. Qu’est-ce qu’ils demandent comme réformes ? La lutte contre la corruption, la  valorisation des  institutions, c’est-à-dire la monarchie, le Parlement, le gouvernement, les partis et  les syndicats. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si une politique véritable est mise en œuvre.  Le Roi est partout  à travers le Maroc, lance des chantiers et pendant ce temps  on assiste aux combats de coqs et aux concerts de ces aboyeurs qui font de leurs associations des fonds de commerce. C’est pour cela que l’organisation de débats politiques à la télévision serait salutaire pour les confondre, pour confronter aussi les idées, faire avancer la démocratie.
Les réformes à mettre en œuvre  sont connues : il faut d’abord donner au citoyen sa dignité. La recrédibilisation de  toutes les institutions et de  la justice -parce qu’on  n’ose pas attaquer les juges- est une urgence. Voici ce que demandent  les jeunes, ce que demande le Maroc profond. Le Maroc, ce n’est pas seulement les habitants du Souissi et d’Anfa.
A la Fondation Mjid, nous allons  créer de petites entreprises à la dimension des gens. Le plus cher investissement ne dépassera pas 30 millions de centimes et le plus petit  un million deux cent mille centimes.  Ceux qui en bénéficieront pourront travailler, envoyer leurs enfants à l’école. Ma seule exigence est qu’ils envoient leurs gosses à l’école. C’est le langage que je leur tiens et c’est un langage qui plaît. En fait, ce sont des actions simples qui réconcilient le Maroc avec ces citoyens.
Récemment,  j’étais dans la région de Chaouen où nous avions organisé avec l’ambassade des Etats-Unis une opération de vaccination de bétail appartenant aux plus démunis. Un homme m’a interpellé pour me dire que les habitants de la région avait vu le Roi chaussé de bottes et les pieds dans la boue, venu s’enquérir de la situation des citoyens après les grosses pluies. « On n’a jamais vu de partis politiques dans notre région », m’a dit cet homme.  Savez-vous que ces gens sont à la recherche d’un dirham ou deux dirhams pour acheter du pain  et dans ce même pays, il y a étalage immonde et provocateur des richesses ? Attention, on a besoin de riches pour servir  des locomotives à l’économie marocaine.  Seulement, il faut penser aux jeunes et aux petites entreprises. Le temps est venu de réformer ce féodalisme politique et économique qui est dangereux.

«Tous les anciens
d’il y a 50 ou 60 ans sont toujours au pouvoir et arguent  la légitimité
historique.
La légitimité
historique appartient aux historiens !»

Aujourd’hui, les partis politiques vivent une véritable crise sur fond d’une décrédibilisation de l’action politique. Que faire pour réhabiliter les partis sachant qu’il n’y a pas de démocratie sans partis?

Il faut que les dirigeants des partis fassent leur propre mea culpa, un examen de conscience pour jouer le véritable rôle qui est le leur, celui de la construction d’une démocratie. On ne peut pas construire une démocratie s’il n’y a pas de partis politiques compétents, honnêtes et admis par les jeunes.

Mais les jeunes fuient la politique

C’est pour cela que j’ai dit admis par les jeunes. Il faut  recrédibiliser l’action politique pour que  les jeunes s’y intéressent. Les jeunes sont incontournables.  Beaucoup disent de la jeunesse marocaine qu’elle est notre pétrole, notre gaz mais jusqu’à présent on l’a laissée à l’écart. La preuve en est que tous les anciens d’il y a 50 ou 60 ans sont toujours au pouvoir et arguent  la légitimité historique. Ce n’est pas parce qu’ils ont fait de la prison il y a 60 ans qu’ils vont continuer à présenter une facture tous les mois. La légitimité historique appartient aux historiens ! Ce qui intéresse le Maroc, c’est ce qu’on fait aujourd’hui pour demain.

Mais comment réconcilier les Marocains avec la politique?

Les Marocains ne vont pas voter. Mais la question qui se pose est pour qui ils vont voter. Je demande souvent aux partis politiques pourquoi ils acceptent de présenter certains profils peu recommandables, des  trafiquants notamment connus sur la place. Ils me répondent que ce sont ces candidats qui se font élire parce qu’ils ont des voix. Ce qui signifie bien que ces partis cherchent un tremplin pour accéder au pouvoir. Par de telles pratiques, les partis se rendent complices et surtout coupables de l’évasion des jeunes du monde de la politique. Comment voulez-vous que les jeunes intellectuels qui n’ont que leur savoir, leurs idées et des programmes sains puissent cohabiter avec de tels trafiquants?

De quels partis politiques le Maroc a-t-il le plus besoin aujourd’hui ? Comment est-ce que vous décririez les partis politiques dont nous avons besoin aujourd’hui?

En 1972,  j’ai écrit qu’il fallait confier la gestion du pays à ceux qui ne lient pas leur avenir à leur histoire. Les jeunes Marocains vont créer leur histoire et leur histoire est liée, de manière incontournable,  à l’histoire du pays.
J’ai coutume de dire qu’il n’y a pas de social sans politique et qu’il n’y a pas de politique sans social. On parle beaucoup de construction de la démocratie, de partis qui soutiendraient ce mouvement. Mais on en parle seulement dans les salons. La politique de proximité que pratique le Roi, les partis politiques actuels en parlent dans les palaces climatisés. Je parcours le Maroc d’un bout à l’autre et, encore une fois, le Maroc profond  n’est ni Rabat ni Casablanca.

Entretien réalisé par Narjis Rerhaye
Jeudi 24 Février 2011

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