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Entretien avec Mohamed Ameskane : “La culture est un moyen de donner du sens aux fracas du monde”




Entretien avec Mohamed Ameskane : “La culture est un moyen de donner du sens aux fracas du monde”
Mohamed Ameskane est natif de Marrakech. Après  des  études en  sociologie et histoire de l’art en France,
il embrasse une
carrière de
journaliste dès 1990 au Libéral, à la Gazette du Tourisme, au Matin du Sahara, à la Gazette du Maroc et, actuellement, à Challenge.  Auteur de deux livres sur
les chansons
marocaines et maghrébines, Mohamed Ameskane est coréalisateur
de la série
documentaire «Filbali
oughniyatoun». Entretien.

Libé : Dans votre livre «Chansons maghrébines, une mémoire commune», vous mettez en avant diversité et connexions culturelles et artistiques entre les pays du Maghreb. Qu’est-ce qui a motivé cette expérience enrichissante à plusieurs niveaux ?

Mohamed Ameskane : «Chansons maghrébines, une mémoire commune» est  sorti  après  «30 refrains de la mémoire, tubes de la variété marocaine», inspiré de l’émission «Filbali oughniyatoun». Après l’hommage rendu  aux artistes marocains, je voulais continuer avec les Algériens, Tunisiens, Mauritaniens et Libyens.  Les deux livres ont été publiés dans le cadre du Festival Awtar, Printemps culturel du Haouz, où des dizaines de tubes marocains et maghrébins ont été revisités par une pléiade de jeunes filles et garçons aux voix prometteuses. De Benguerir, de l’arrière-pays, en compagnie de Mohamed Ennaji, on a voulu transmettre un message ou plutôt mettre en évidence une réalité historique. C’est ce que j’avais noté dans l’introduction du livre, à savoir que  ces artistes  sont d’une même famille, partageant les expériences, les frustrations et les créations. Ne considéraient-ils pas le Maghreb leur pays et ses peuples leur public ? Difficile de dire qu’un tel genre est originaire d’un pays ou d’un autre. Le chaâbi algérien, qu’on surnommait au départ le Moghrabi, influencé par le malhoun, n’a-t-il pas été importé du Maroc par le cheikh Mustapha Nador ? Le gharnati, qu’on appelait Dzairi, n’a-t-il pas débarqué chez nous, à Oujda et à Rabat, grâce aux maîtres algériens Mohamed Bensmail et Mohamed Benghabrit ? Les chants tunisiens de cheikh Elafrit et de Saliha ne sont-ils pas puisés du répertoire populaire libyen, transmis par les judéo-arabes Moshé J’bali et Asher Mizrahi ? Les frontières au Maghreb restent politiques. Quant à la musique, elle les transgresse et transcende le temps. C’est le message «politique» mais surtout artistique qu’on avait envoyé de Benguerir. N’est-il pas aujourd’hui d’une actualité brûlante?

Vous avez largement contribué à l’organisation et la concrétisation de projets culturels dans la ville des Alizés. Après une rupture de deux ans, comment évaluez-vous ce parcours ? Et où est-ce que vous positionnez les acquis de ces réalisations dans les contextes culturel, social et institutionnel de la ville?

J’ai donné un coup de main à mes amis Mohamed Ennaji et André Azoulay.   On a conçu deux éditions mémorables du Festival des  Andalousies atlantiques avec des hommages vibrants à Abdessadek Chekara et Samy Elmaghribi où l’ensemble de la programmation a été façonné autour de leurs personnages et héritages avec la publication de deux livrets. Moments gravés dans la mémoire des festivaliers et des Souiris. Comment oublier les fusions Thami Harrak et Haim Louk, Estrella Morente, El Gusto, dont le film de Safinez Bousbia  sort en France, le DVD et le livre attendus pour le mois de juin? Comment oublier El Librejano, Pasion Vega, Benomar Ziani et le grand Paco Ibanez qui s’asseyait aux dernières rangées avec le petit peuple d’Essaouira? Pour les Alizés, je reste fier du documentaire de 52 minutes, «L’envol des mouettes», que j’avais coréalisé avec Mohamed Minkhar et qui a été diffusé par la première chaîne nationale. Une trace de l’un des festivals de musique classique les plus originaux à travers le monde arabe! Les manifestations continuent avec d’autres  responsables à qui   je ne peux que  souhaiter bon vent…des Alizés!

Dans votre émission «Filbali oughniyatoun, vous avez revivifié un patrimoine musical en voie d’oubli par la génération actuelle. Comment évaluez-vous cette expérience sur les plans technique, artistique, et surtout humain?

Il faut être à la fois fou et passionné pour s’engager dans un tel projet ! Il nous a fallu des années, car ce fut un travail d’équipe, pour concevoir et finaliser l’idée, retrouver les témoins et surtout les archives. Des journées et des nuits de stress, de quête et de visionnage de centaines de cassettes. Au bout, il y a la satisfaction et la jouissance du travail bien accompli. L’émission ne cesse d’être rediffusée et d’être plagiée ! Cela reste une manière de revivifier une part intégrante de notre mémoire, comme vous le dites, de  contribuer à l’écriture de son histoire, de donner du plaisir aux Marocains à travers une programmation à la fois culturelle et attrayante. Le résultat  est que le public en demande.   Ce travail documentaire  a été complété par l’édition dudit livre,  inspiré  de l’émission.

Vous avez également fait vos premières armes dans la presse depuis 1990. Ne pensez-vous pas que la culture a perdu espace, qualité et attractivité depuis plusieurs années dans la presse écrite?

Il fut un temps où la culture avait sa place dans le champ médiatique national. Une effervescence liée à un contexte bien précis avec ses débats, suppléments riches des quotidiens et publication d’une infinité de revues. Les temps  ont changé avec   les nouvelles technologies, la mondialisation et le recul de l’écrit et de la lecture face à la Toile avec les mordus du net, du Facebook et autres Twitter, entre autres.  Mais la culture, car c’est ce qui reste en fin de compte, est au centre du débat.  La culture  est le moyen de se «positionner»  et de donner sens aux fracas du monde.

Des projets à venir?

Pleins ! Je continue mes recherches sur les thématiques de la chanson marocaine, maghrébine et arabe, la chanson et la littérature judéo-marocaines…

Propos recueillis par Abdelali Khallad
Mercredi 15 Février 2012

Lu 1627 fois


1.Posté par Moulay Abderrahmane Tamimy le 16/02/2012 10:29
Excellent article où l'analyse de Mohamed Ameskane est très pertinente, voir même percutante. Je suis en accord total avec son analyse. Je dois dire cependant que de nombreux artistes ont tenté de revivifier le patrimoine culturel de nos pays (Maroc, Algérie, Tunisie) avec un certain succès. Volonté d'attachement et d'enracinement ou simple opportunisme de leur part ? Je pense que les deux aspects sont présent dans la démarche des uns et des autres. En effet, les bons textes se font rares et les paroliers est une espèce en voie de disparition, d'où l'opportunisme de se rabattre sur les anciens textes. Mais peu importe si le résultat obtenu par cette double démarche est de ressusciter notre patrimoine en le transmettant aux nouvelles générations. Un exemple frappant est donné par la jeune Nabila Maan qui puise l'ensemble de son répertoire dans l'oeuvre de Nass El Ghiwan en mettant au goût du jour les chansons des années soixante dix. Mais il reste beaucoup à faire car notre patrimoine est beaucoup plus riche que cela. L'engouement de nos jeunes pour le Raï, qui puise lui-même dans les racines profondes du patrimoine oriental (les rythmes des Béni-Snassens, Alaoui et autre Reggada) et les paroles des grands maîtres algériens (Anka, Gharbaoui, etc.), a fait disparaître les chansons anciennes chez les disquaires et où tout le monde était devenu disquaire. Dans les années 80, venant de Paris, j'avais visité la ville d'Oujda et je voulais retrouver les refrains et les mélodies de mon enfance. Ma quête s'était heurtée à une totale incompréhension de la part des disquaires locaux. Ces derniers ne connaissaient absolument rien d'autre que le Raï.
Nous devons rendre un vibrant hommage à l'Institut du Monde Arabe (IMA) qui a réalisé plusieurs ontologies de la musique maghrébines en particulier et arabe en général. Nos responsables culturels devraient grandement s'inspirer du travail réalisé par l'IMA.
Grâce à des personnages comme Mohamed Ameskane, qui devrait bénéficier d'une plus grande tribune auprès de nos médias nationaux, notre patrimoine ne passera pas dans l'oubli.
Enfin, même si la culture de la lecture et de l'écrit appartient à un monde révolu, les nouveaux médias ont un rôle à jouer dans la culture des nouvelles générations.
Bravo Mr Ameskane.

2.Posté par Abderrazzak Benchaâbane le 16/02/2012 11:24 (depuis mobile)
Excellent entretien qui revient sur la démarche courageuse de Mohamed Amskane qui a su à travers émission de télé, livres, articles et direction artistique de festival vers découvrir le patrimoine et l'œuvre de chanteurs marocains et maghrébins. Cvéri

3.Posté par Guy ABITBOL cardiologue né il y a 79 ans à Marrakech. le 04/11/2016 17:28 (depuis mobile)
Comment poser qq questions à M Ameskane, sur la manière de retrouver quelques chansons de mon enfance qui font revivre comme par magie des moments et des personnes disparus...

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