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Entretien avec Mohamed Al Achaari, romancier et dirigeant usfpéiste : “L’écriture me permet de faire de la politique autrement”




Entretien avec Mohamed Al Achaari, romancier et dirigeant usfpéiste : “L’écriture me permet de faire de la politique autrement”
S’il y a une chose qui a toujours frappé Mohamed Al Achaari, le poète devenu ministre, c’est de croiser très peu d’hommes politiques dans les expositions et autres rencontres littéraires. Les politiques, dit-il, consomment très peu de culture.
Et parce qu’il écrit, passant avec la même passion pour l’acte d’écrire du roman à la poésie et à la nouvelle, que ce dirigeant usfpéiste pense qu’il fait de la politique autrement. «Il y a beaucoup de laideur dans la politique actuellement», affirme-t-il presque en s’excusant.
Mohamed Al Achaari en est convaincu : l’art permet de mieux résister à la laideur. «Je dis souvent dans ce roman que la seule façon de résister à la laideur, c’est de produire plus de beauté. C'est-à-dire faire de la peinture, de la musique, écrire… La politique peut faciliter les choses, mais ne peut pas mener une résistance à long terme. Les politiques peuvent apporter des réponses à court et moyen termes. Ce qui va reconstruire la société, c’est la mise en place d’un autre système de vie. Ce que nous n’avons pas aujourd’hui».
L’auteur de «Al Qaouss Wal Faracha» qui vient juste de paraître est né à Zerhoun. Forcément les ruines de Volubilis «ce lieu énigmatique, autant ambigu qu’espace de vie», Palais du Pharaon dans l’imaginaire populaire, occupe une place immense dans la vie et le roman d’Al Achaari. « Chacun d’entre nous a quelque chose à chercher dans ses propres ruines » conclut notre interlocuteur.

Après celle politique, Mohamed Al Achaari fait sa rentrée littéraire. Derrière le dirigeant politique, il est d’abord romancier, nouvelliste et poète. Et son dernier roman « Al qaouss wal faracha » a la noirceur du monde comme toile de fond.
L’acte d’écrire, les ruines de Volubilis, l’art pour résister à la laideur, celui qui a été ministre de la Culture se raconte dans cet entretien exclusif.

Libération: Votre ouvrage «Al qaouss wal faracha» tente, entre autres, de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un  kamikaze. Les attentats de Casablanca vous avaient bouleversé. Quand on a fait une telle introspection, est-ce qu’on parvient aux clés de la compréhension?

Mohamed Al Achaari : C’est l’une des choses les plus incompréhensibles qui soit. De tels actes laissent perplexe. Il n’y a pas de cause dans leur discours. Ce qui est exprimé dans les vidéos diffusées après un attentat-suicide, c’est plus l’expression d’une souffrance que l’enthousiasme pour une cause. Et cela est vraiment un désespoir. Ce « produit » est un produit monstrueux

Vous vous êtes mis à la place et dans la tête des parents d’un jeune kamikaze. Vous vous êtes posé la question de savoir comment on peut se reconstruire quand on a eu un gosse qui s’est fait exploser en Afghanistan. Est-ce qu’on arrive vraiment à se reconstruire après cela ?

Mes personnages arrivent tant bien que mal à se reconstruire, d’une autre manière, en allant chercher d’autres histoires pour combler les vides occasionnés par ce séisme et en ayant des relations plus sensuelles avec le milieu où ils évoluent. Oui, c’est possible mais au prix d’un effort presque surhumain. Peut-être que personne ne peut le faire seul. Il faudrait aussi que le monde autour de nous soit plus humain.
Justement dans votre roman, vous parlez du monde actuel et vous écrivez que ce monde dans lequel nous vivons est sombre, noir. En fait, la noirceur de ce monde a servi de toile de fond à votre livre
J’ai même essayé d’y voir des brèches qui peuvent nous conduire vers la lumière. L’un des personnages demande au héros  pourquoi il est toujours dans ce tunnel. Il lui répond que justement il cherche à en sortir. Ce quoi il se voit répondre que pour sortir du tunnel, il faut avancer. On ne peut pas rester dans le tunnel et voir en même temps la lumière. Je crois que le monde est sombre aujourd’hui. En termes de valeurs d’espoir, il y a un déficit énorme. On se rend compte de plus en plus que les marches arrière, les reculs sont plus fréquents que les avancées. Les régressions sont plus fréquentes que les avancées.
« Comme les personnages de mon roman, je cherche à m’en sortir. Je sais que ce n’est pas facile, je sais que cela peut me demander toute la vie.  Je dis souvent dans ce roman que la seule façon de résister à la laideur, c’est de produire plus de beauté ».

Vous n’êtes donc pas un pessimiste, vous êtes tout simplement un bon observateur…

J’essaie même d’en rire parfois. Il est par moments difficile de rester collé à la réalité d’aujourd’hui. Comme les personnages de mon roman, je cherche à m’en sortir. Je sais que ce n’est pas facile, je sais que cela peut me demander toute la vie, mais je ne veux pas rester à attendre le miracle. Parce que je sais qu’il n’y a pas de miracle. Je dis souvent dans ce roman que la seule façon de résister à la laideur, c’est de produire plus de beauté. C'est-à-dire faire de la peinture, de la musique, écrire…
Vous l’avez souvent dit quand vous étiez ministre de la Culture. Vous l’avez dit au lendemain des attentats de Casablanca, en 2003.
Je me rends compte aujourd’hui plus qu’hier qu’il s’agit là de la meilleure résistance à la situation ambiante

L’art, l’expression artistique et culturelle  sont donc pour vous une bonne  manière de résister à la laideur et à l’obscurantisme

La politique peut faciliter les choses mais ne peut pas mener une résistance à long terme. Les politiques peuvent apporter des réponses à court et moyen termes. Ce qui va reconstruire la société – car la reconstruction est ici valable aux niveaux individuel et collectif-, c’est la mise en place d’un autre système de vie. Ce que nous n’avons pas aujourd’hui. Nous vivons aujourd’hui dans la peur et la peur se manifeste dans l’absence du désir du narrateur après la mort violente de son fils kamikaze. Il a perdu le goût à la vie. Et je crois que c’est ce qui nous arrive tous. Il y a des gens qui perdent le goût à la politique, d’autres à la culture… J’entends souvent dire autour de moi que cela ne sert à rien de publier un livre par exemple

Est-ce là votre manière de résister?

Oui. J’y prends d’abord plaisir. J’aime la vie. Ce n’est pas une question personnelle seulement. C’est l’explication que je me donne, pour continuer à travailler, à rencontrer les gens… Je me dis que la politique ne peut pas me permettre de faire cela.
« Volubilis est un espace très ambigu, en même temps un lieu de vie. Les ruines ouvrent toujours un champ à la recherche. On ne sait jamais ce qu’on va découvrir dans les fouilles. Une façon aussi de dire que chacun d’entre nous cherche à sa manière quelque chose dans ses propres ruines»
La langue arabe occupe dans votre livre une place presque aussi importante que vos personnages.

On sent qu’il y a là une grande application pour utiliser une langue qui soit belle. Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu seul  dans ce combat pour préserver la langue arabe ?

Je ne cherche pas à préserver la langue arabe. J’essaie d’avoir ma langue à moi. Je voudrais que les personnes qui vont me lire fassent la différence entre ce que j’écris dans cette langue arabe et ce que d’autres vont écrire. Je suis très attaché au fait que ce qui importe ce n’est pas tant ce que l’on dit mais comment on le dit. Parfois, l’écriture est encore plus importante que les événements.

Vous êtes natif de Zerhoun et on retrouve encore les ruines de Volubilis dans votre roman. Que vous apporte Volubilis en tant que créateur ? Pourquoi les ruines semblent-elles importantes chez vous ?

Les ruines sont importantes parce que ce sont des lieux qui sont concentrés sur le plan émotionnel. Elles nous donnent la possibilité d’inviter des esprits, des hommes et des femmes connus, dans notre vie d’aujourd’hui. J’ai découvert très jeune Volubilis. C’était un lieu très ambigu. On le disait hanté, habité par les esprits et les jnouns. On y allait pour faire des petites affaires avec les touristes et on faisait très attention à la nuit tombée ! Volubilis est un espace très ambigu mais c’est en même temps un lieu de vie. Ce sont des ruines  qui sont visitées par des gens différents, des gens qui nous font penser qu’il y a un autre monde ailleurs, qu’il y a d’autres langues ailleurs. Des gamins comme moi ont ainsi appris des bribes d’allemand, d’anglais. Ce n’était pas suffisant pour faire un circuit touristique mais cela nous permettait de nous débrouiller avec les touristes. Volubilis est un lieu très chargé d’histoire, d’émotions. Et en même temps, dans l’imaginaire populaire, le nom de Volubilis n’est ni Volubilis ni Walili mais « ksar Faraaoun », le palais du Pharaon. Tout le monde pensait que seul Pharaon pouvait construire un tel endroit et que nous avions, nous aussi, notre Pharaon et pas seulement l’Egypte ! Volubilis est énigmatique. C’est pour cela que j’ai essayé d’introduire quelque chose d’énigmatique dans mon roman, la recherche d’un manuscrit. Les ruines ouvrent toujours un champ à la recherche. On ne sait jamais ce qu’on va découvrir dans les fouilles. Une façon aussi de dire que chacun d’entre nous cherche à sa manière quelque chose dans ses propres ruines
«Je suis profondément attaché à l’acte d’écrire. On ne rencontre pas la poésie uniquement dans les vers ; on peut la croiser dans le cinéma, la peinture, l’écriture. On la cherche comme le manuscrit du roman finalement ».

Vous êtes poète, nouvelliste, romancier. Quel est l’exercice qui vous sied le plus ? Quelle est l’expression à travers laquelle vous arrivez à exprimer le mieux vos émotions  et vos inquiétudes?

Je pourrais vous répondre que c’est  l’écriture de manière générale. En fait, c’est plus l’écriture elle-même que le genre littéraire.

Passe-t-on  facilement de la poésie à la nouvelle et au roman ?

Si on est profondément attaché à l’acte d’écrire, je pense que l’on peut passer de l’un à l’autre. Mais il faut dire que je reste profondément attaché à la poésie, même en écrivant des romans ou des nouvelles. On ne rencontre pas la poésie uniquement dans les vers ; on peut la croiser dans le cinéma, la peinture, l’écriture. On la cherche comme le manuscrit du roman finalement.

Vous êtes homme politique, romancier, poète. A quel moment l’un cède la place à l’autre ? Ou bien, est-ce que tout cela se confond en  vous ?

Cela se confond. Ce que procure l’acte d’écrire permet sûrement de faire de la politique autrement. Je ne voudrais pas être professionnel de la politique…

Est-ce l’écriture qui  vous permet de faire de la politique autrement ?

Je crois que si je fais de la politique autrement, c’est parce que je trouve qu’il y a beaucoup de laideur dans la politique telle qu’elle est actuellement. J’étais ministre de la Culture, j’ai fait beaucoup d’expositions, de rencontres, etc, croyez-moi j’y ai croisé très peu de politiques. Les politiques consomment très peu de culture.

Les hommes politiques écrivent peu, ne livrent pas de témoignages écrits. Vous avez été ministre de la Culture sous le gouvernement d’ Abderrahmane Youssoufi, vous avez vécu l’alternance de l’intérieur.
 Songez-vous à raconter un jour l’histoire de l’alternance ? Seriez-vous prêt à témoigner ?

Peut-être qu’un jour je le ferais. Cela fait partie des choses qui me tiennent à cœur. Mais la meilleure façon de témoigner, c’est aussi raconter dans les romans, les nouvelles, la poésie.

Quand le lecteur aura achevé votre dernier roman « Al qaouss wal faracha », qu’est-ce que vous aimeriez qu’il en retienne ?

Ce que j’aimerais qu’un lecteur me dise, c’est qu’il a trouvé mon roman beau. Je pense que ce serait là la chose qui me toucherait vraiment le plus.


Entretien réalisé par Narjis Rerhaye
Jeudi 11 Février 2010

Lu 962 fois


1.Posté par Matthieu le 11/02/2010 19:54
C'est assez intéressant de voir qu'une grande majorité des écrivains écrivent en partie pour faire passer leurs idées politiques.
C'est le cas depuis longtemps, et ca a même levé des polémiques avec Hergé, le créateur de Tintin, par exemple.

En tout cas, j'ai trouvé cette interview enrichissante.

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