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Entretien avec Karim Hakiki, grand reporter et reporter de guerre à France24

“On vit des émotions très fortes en zone de guerre où l’on assiste à des moments de tensions entre la vie et la mort ”




Entretien avec Karim Hakiki, grand reporter et reporter de guerre à France24
«On ne se sent pas
à sa place lorsqu’on
revient d’une zone de guerre et que l’on voit
la vie si calme alors qu’on a passé des jours
à chercher l’électricité ou encore de la nourriture, il y a un moment de
 déprime », consent Karim Hakiki dont les incursions et reportages dans les régions en guerre sont suivis avec beaucoup d’intérêt
sur France24.
 Grand reporter et
reporter de guerre de la chaîne française, il est une figure bien connue des téléspectateurs
marocains qui l’ont suivi lors de ses nombreuses couvertures
d’événements qui ont marqué l’actualité
internationale. Comme aux premières heures
de la révolution libyenne et en Syrie où il est chaque fois rentré
clandestinement pour les besoins de reportage.
 Actuellement au Maroc dans le cadre du
tournage de la caravane « Le tour du Maghreb », nouveau programme de France24, Karim Hakiki revient ici sur ses
expériences de terrain
et nous livre ses
impressions sur
l’évolution des médias dans les pays marqués par la révolution,
sa rencontre avec le
cinquième petit-fils des Tijanis à Fès et la place de l’identité berbère
au Maghreb.


Libé : Vous êtes un visage connu de France 24. Vous avez effectué des reportages en zone de guerre, notamment en Libye et en Syrie. Comment aborde-t-on ces situations? Est-ce que vous pensez parfois être allé trop loin ?

Karim Hakiki : Oui, tout le temps, mais a posteriori. Sur le moment, j’ai conscience du danger mais la fougue nous emporte.
Pour prendre l’exemple de la révolution libyenne, nous étions entrés clandestinement dans le pays avant la chute de Kadhafi, au moment où les ex-forces rebelles arrivaient dans Tripoli. Nous avions essayé alors d’être le plus discret possible pour ne pas perturber les choses. Les forces de l’ordre de Kadhafi venaient vers nous, c’était une situation très dangereuse où nous avions dû faire du porte-à-porte jusqu’à ce qu’un monsieur nous laissât entrer chez lui. A ce moment-là, on ne pense pas au danger mais au monsieur qui nous a ouvert ses portes et on se demande comment se déroule sa vie. On vit des choses très dangereuses, mais on est plus impressionnés par un boulanger qui, en Libye, ne sait pas utiliser les armes mais va au front avec sa Kalachnikov. A ce moment précis, je veux être présent, le filmer et montrer ce qu’est la libération d’un pays.

Quand vous sortez d’une telle expérience, vous sentez-vous différent?

Forcément. En rentrant en France, je me sens déprimé car j’ai vécu des émotions très fortes. Nous assistons à des moments de tensions entre la vie et la mort, et lorsque nous rentrons à Paris et que nous voyons la vie si calme alors que nous avons passé des jours à chercher l’électricité ou encore de la nourriture, il y a un moment de déprime. Nous ne nous sentons pas à notre place. De plus, nous savons qu’il faut lutter contre ce sentiment, d’où le suivi psychologique.  Nous ne pouvons être au front en permanence, d’ou l’idée d’effectuer des reportages positifs ; cela permet de se dire que l’humanité est multiple, et cela me fait du bien.

Comment voyez-vous l’évolution des médias dans ces pays post-révolutionnaires ?

Notre métier ne se fait plus de la même manière. Je suis grand reporter et reporter de guerre et je suis allé en Syrie clandestinement ; j’ai pris des risques et pourtant en revenant, je n’ai pas rapporté  plus d’images que les Syriens, ex-rebelles ou rebelles eux-mêmes. Cela impose la question de savoir comment nous travaillons maintenant. Le monde est globalisé, même au fin fond de la Syrie, les civils peuvent prendre des images d’une attaque et les diffuser sur les réseaux sociaux. Il n’y a plus le côté « défricheur» du journaliste qui permet la diffusion des images. Aujourd’hui, notre travail est dans la réflexion: il faut donner un sens aux images et aux faits et hiérarchiser. Nous ne sommes plus dans l’instantané mais dans la réflexion.

Vous êtes actuellement au Maroc pour le tournage du «Tour du Maghreb». Quel a été votre sentiment ?

Cela me fait très plaisir de venir ici. C’est un pays que je connaissais bien, car j’avais déjà beaucoup tourné au Maroc. Cependant, l’opération est bien particulière, car c’est la première fois où je peux réellement découvrir la population. Cette fois-ci, nous avons tapé à leurs portes et nous avons eu un accueil extraordinaire : nous avons été reçus dans des petits villages qui connaissaient la chaîne ainsi que mon travail. Ils m’ont parlé de mes reportages et cela a été très appréciable.

Quelle est votre première impression lorsque vous êtes reconnu au Maroc ?

Je suis très étonné et content de me dire qu’on me regarde ici. Certes, nous savons qu’avec France 24 nous sommes diffusés dans le monde entier, mais nous ne savons jamais qui nous regarde. Ce que je recherche à travers mes reportages est principalement l’humain ; je m’attache à la mère de famille ou encore à la petite fille et cela me fait très plaisir. C’est extraordinaire quand on retient une image, ou un personnage et qu’on me rappelle mes reportages.

Avez-vous un sujet qui vous a particulièrement inspiré durant ce « Tour du Maghreb » ?

Lors de l’arrivée de l’équipe à Fès, nous avons rencontré le cinquième petit-fils des Tijanis. Je connaissais le soufisme de par quelques reportages que j’avais réalisés mais pas en profondeur ; ce que nous avons rarement la chance de faire en tant que journaliste. Cet homme m’a reconnu, m’a ouvert ses portes et a expliqué sa philosophie. C’était extraordinaire. C’est l’un des rares moments où j’ai décidé de poser ma caméra, car c’était la rencontre humaine qui m’intéressait; je me suis dit que c’était un moment à vivre.

Vous connaissez bien la Tunisie, l’Algérie ainsi que le Maroc. Quel est selon vous le point commun entre ces trois pays?

Il existe des frontières physiques très compliquées ; c’est pourquoi nous avons traversé l’Espagne pour aller de l’Algérie au Maroc. Cependant, le lien commun est constitué par la population. Dans ce Maghreb, il n’y a pas de liens au niveau étatique, mais entre les familles qui communiquent fortement. S’il y a également quelque chose qui m’a marqué, c’est bien l’identité berbère, notamment entre l’Algérie et le Maroc; il y a ce socle berbère qui est comme un trait en  pointillé qui traverse les différentes politiques.

Propos recueillis par Alain Bouithy
Vendredi 1 Novembre 2013

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