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Entretien avec Hamid Lechhab, chercheur autrichien d’origine marocaine, en sciences humaines

“Il serait judicieux de procéder à une redistribution des richesses et de garantir l’égalité des chances entre les citoyens”




Entretien avec Hamid Lechhab, chercheur autrichien d’origine marocaine, en sciences humaines
Dr. Hamid Lechhab analyse dans cet entretien les derniers événements de Laâyoune et met l’accent sur un ensemble de points qui seraient, à son avis, les véritables facteurs responsables de ce qui se passe actuellement dans
la région du Sahara. Au-delà du conflit maroco-algérien,
il met en garde l’Etat marocain
et sa diplomatie contre les
ramifications
relatives à ce
problème et l’appelle à dire les choses par leurs noms et ne pas se tromper de
diagnostic. L’Algérie, comme
le Maroc, est la cible d’une volonté de changer le Maghreb et le Sahel selon
un schéma élaboré dans les coulisses par des stratèges militaires
américains,
soutenus par
d’autres puissances occidentales. Entretien.


Libé : Quel regard portez-vous sur les derniers développements du dossier du Sahara ?

Hamid Lechhab : J’ai suivi avec beaucoup d’angoisse ces événements ainsi que leurs explications avancées par la partie officielle marocaine. A vrai dire, je n’en étais aucunement convaincu, car ces explications semblent quelque peu simplistes et ne prennent pas en considération les vrais facteurs. Je crois qu’il faut replacer ce problème dans son véritable contexte, qui s’inscrit directement dans les stratégies de ce que l’on appelle «la quatrième génération des guerres», qui n’est au fond qu’une nouvelle ère coloniale.

Quels sont, à votre avis, les mécanismes liés directement à ces événements ?

A observer ces événements, on peut constater que les conditions de «la quatrième génération des guerres» sont présentes dans ce pseudo-problème. Les stratégies mises en avant sont complexes, diverses, imbriquées et difficiles à élucider.  On s’emploie à affaiblir les Etats ciblés par tous les moyens possibles et imaginables. Les stratégies préconisées prennent plusieurs formes : établir des  contacts avec les adversaires et les ennemis, encourager des milices religieuses et terroristes. De même qu’on coopte les milieux mafieux et de la prostitution, on stigmatise de vrais ou de faux ennemis tels que l’islam, les immigrés, les vestiges du communisme. On recourt à la technologie la plus développée, on encourage de nouveaux acteurs de la politique internationale, que ce soit des organisations, des blocs politico-économiques ou des organisations civiles. On tient à en finir avec l’esprit national chez les citoyens de l’Etat ciblé, à tel point que seuls les matchs de foot, à titre d’exemple, incarnent ce sentiment d’appartenance sans oublier d’encourager la loyauté à des organisations transcontinentales plutôt qu’envers la patrie. On accorde la primauté aux organisations des droits de l’Homme, et à des groupes religieux ou racistes. On intensifie les propagandes médiatiques pour semer le chaos dans le pays visé au nom de la liberté individuelle. Cette stratégie d’implosion est menée, entre autres, par l’envoi de groupes occidentaux sur place pour continuer et renforcer le travail des services secrets : des missionnaires chrétiens, «les soldats des droits de l’Homme», des parlementaires qui soutiennent l’anarchie visant à déstabiliser l’Etat cible.
Ce sont là donc quelques stratégies de ce nouveau courant colonial et la liste est longue. Je n’exagère pas si j’avance que toutes ces stratégies sont présentes dans les derniers événements du Sahara.

Mais comment parvient-on à manipuler si facilement les gens?

Au fond, c’est simple. Si l’on prend en considération une composante importante de ces stratégies, on évoquera ce qu’on appelle «la guerre des réseaux», qui balise le terrain  à une intervention directe des Occidentaux, là où ils veulent. Le travail de ces réseaux consiste à propager le chaos, les rumeurs, changer l’identité de l’individu et lui substituer un autre ego, troubler l’atmosphère politique et culturelle et semer le doute à travers les moyens audiovisuels en aliénant le citoyen par le truchement de films et programmes qui contribuent à altérer le goût et priver l’auditeur et le téléspectateur du sens de la critique et de la réflexion: des émissions de cuisine qui s’éloignent, de plus en plus, de la réalité socio-culturelle du pays, des films bon marché, l’abêtissement de la jeunesse avec des concours débiles pour en faire des stars et la laisser rêver d’un monde chimérique.

On avance que le vrai problème des provinces sahariennes est celui des droits humains. Quelle est votre position à cet égard ?

Je vois ici le vrai visage de l’Amérique notamment et de l’Occident en général. Cette double morale n’est plus tolérable. Il y a quelques mois, l’Amérique a fait l’éloge du développement des droits de l’Homme au Maroc et par un tour de magie, elle dénonce subitement l’atteinte de ces droits dans le Sahara. Ainsi, elle a déjà divisé le Maroc en deux parties.
Au fond, je vois une tactique plus sournoise et plus dangereuse. C’est une manière de jauger la force de résistance du pouvoir en place au Maroc et dans la foulée déclencher le plan «B», qui consiste à exploiter les «soldats des droits de l’Homme» au Maroc pour rédiger des rapports douteux sur ce qui se passe à Laâyoune par exemple. Si l’on en croit la version des autorités marocaines, nous pouvons constater que l’envie de semer la pagaille au Maroc est réelle, en prélude à un changement radical, dont les conséquences sont imprévisibles.

Mais quels intérêts ont les «Amis» dans tout cela?

A rappeler qu’en 2007, les Etats-Unis ont mis sur pied leur base militaire, qui a pour but l’application d’une stratégie globale dans l’ensemble du Nord-Ouest africain (Africom). L’apparition miraculeuse à cette époque de «l’organisation d’Al-Qaïda dans l’ouest du monde musulman», malgré le travail minutieux des services secrets américains, ne passe pas inaperçue. La grande catastrophe, c’est que ni les groupes «religieux» et laïcs, ni les intellectuels, encore moins les pouvoirs en place, n’ont pris conscience du fait que les Occidentaux ont besoin de créer un ennemi réel ou imaginaire pour légitimer leurs interventions.
Toute la région du Sahel et du Nord africain est ciblée ouvertement, sans nul doute par des forces étrangères. Ce n’est pas une fin en soi, mais juste un moyen de renforcer les positions dans une «vraie guerre économique» entre l’Occident et d’autres puissances économiques comme la Chine, qui renforce chaque jour sa présence en Afrique.
A notre avis, «la principauté naine» ne prend pas conscience qu’elle n’est qu’un instrument de «la 4ème génération des guerres», et une fois son rôle terminé, elle sera elle-même une cible, comme on l’a vu avec d’autres régimes arabes en Tunisie, en Egypte et en Libye. Les régimes arabo-musulmans tombent comme des pièces d’un domino. Nous vivons encore une fois la galère des Emirats andalous et nous n’avons pas encore compris la leçon.

Que faut-il faire donc à votre avis pour contrecarrer ces nouvelles stratégies?

La résistance intellectuelle s’impose actuellement, parce qu’il s’agit au fond d’une «guerre» intelligente. Le Maroc compte beaucoup d’intellectuels dans presque tous les domaines. On doit réfléchir sur un projet à moyen et long termes pour comprendre et analyser les résultats de cette nouvelle guerre. Il est impératif de prendre conscience que le but ultime est de montrer la faiblesse du régime marocain de l’intérieur et semer le doute parmi ses compétences. Le pouvoir marocain et les intellectuels doivent prendre conscience de l’«idéologisation» de la notion des droits de l’Homme et de démocratie et leur exploitation abusive, pour atteindre les buts tracés par la nouvelle stratégie. Il n’y a aucun doute de la noblesse des droits de l’Homme, comme héritage universel et intellectuel des penseurs occidentaux des Lumières. Mais on constate bel et bien comment la colonisation abuse de ces droits pour mettre à genoux des régimes dont elle n’a plus besoin. L’application de la loi d’une manière stricte doit être prise au sérieux par le pouvoir et en particulier envers les casseurs et les fauteurs de troubles. Je ne comprends pas le comportement des manifestants qui saccagent les biens publics et privés au nom des droits de l’Homme, sachant que ces mêmes droits insistent sur leur protection. J’ai l’impression qu’on a compris la liberté d’expression comme anarchie, car les jeunes sont exploités à l’extrême comme appâts pour faire régner la peur et montrer l’incapacité du pouvoir à gérer ses crises socio-politico-économiques. C’est vraiment dommage qu’on ne comprenne les droits de l’Homme que sous cette optique alors qu’ils impliquent aussi des «devoirs».

L’axe immigration peut-il servir dans ce sursaut de prise de conscience ?

La politique marocaine de l’immigration doit changer radicalement et l’on sait que l’Occident voit dans cette question un vrai danger. Un bon nombre de Marocains sont impliqués socialement et politiquement dans les pays d’accueil et peuvent donc jouer un rôle dans la diplomatie informelle, selon un plan bien ficelé.

Les Marocains, selon vous, sont-ils ciblés par les grandes stratégies ?

Il faut que le Marocain prenne conscience qu’il est ciblé d’une manière directe par «la 4ème génération des guerres» et que plusieurs stratégies utilisées dans ce sens sont devenues perceptibles au Maroc. Il faut rester vigilant et ne pas se laisser tenter par des rumeurs que l’on fait circuler dans les milieux culturel, social et politique.
La responsabilité de l’Etat envers sa jeunesse est indéniable. Il doit faire en sorte que les responsables redonnent confiance aux citoyens par des actes concrets et non pas seulement par des discours. La jeunesse a besoin de la garantie d’un minimum de vie décente. Dans ce contexte, il serait judicieux de procéder à une redistribution des richesses et de garantir l’égalité des chances dans le marché de l’emploi, pour que la jeunesse ne soit pas exclue et marginalisée, ne rejoigne pas les rangs des extrémistes, et ne sombre pas dans la délinquance.

Avez-vous des propositions à faire dans ce sens?

Je ne peux occuper le poste des politiques et des experts en la matière, mais la priorité doit être accordée au volet économique et social. Je crois que la solidarité commence par le partage équitable du travail. Pour ce faire, on peut réduire le temps de ceux qui travaillent pour créer de nouveaux postes d’emploi en vue de résorber le chômage. Le temps partiel pour les postes vacants serait une autre solution solidaire sans occulter les problèmes politiques et culturels.

Entretien avec Hamid Lechhab, chercheur autrichien d’origine marocaine, en sciences humaines

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Vendredi 10 Mai 2013

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