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Entretien avec Gérard D. Khoury, philosophe et historien franco-libanais

Vers où les nouveaux gouvernements islamistes mèneront-ils l’islam modéré?




Entretien avec Gérard D. Khoury, philosophe et historien franco-libanais
Chercheur associé
à l’Institut de
recherches et d’études sur le monde arabe
et musulman
(IREMAM) depuis
de nombreuses années, Khoury est l’un des éminents intellectuels arabes de la diaspora, son talent de combiner la philosophie
et l’histoire lui
a assuré une renommée internationale.
Il reste parmi les rares penseurs arabes
à s’intéresser
à l’héritage scientifique du penseur allemand Erich Fromm.

Né en 1938 à Beyrouth, vivant en France, Gérard Khoury a étudié à la Faculté de droit et des sciences économiques à Paris et il a préparé une thèse de doctorat d’histoire des études philosophiques à Aix-en-Provence. Il compte à son actif un nombre considérable de conférences, d’écrits et de positions contre la nouvelle ère coloniale.


Libé: Depuis la guerre civile au Liban, les pays arabes connaissent des transformations de fond sur les plans politique, social et culturel. Vers où ces transformations mènent-elles à votre avis ?

Gérard Khoury : D’abord, je récuse le terme de guerre civile concernant les guerres du Liban de 1975 à 1990. Il y a eu, en effet, une guerre civile au commencement entre 1975 et 1977-78, mais très vite la guerre au Liban est devenue une confrontation régionale et internationale. A mon avis, le Liban a été le terrain de la dernière bataille de la guerre froide en 1982 entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique et c’est l’Amérique qui l’a emportée.
A mes yeux, pour que les transformations amorcées, depuis les révoltes ou  révolutions arabes selon les pays, portent leurs fruits sur les plans politique, économique et culturel, il est nécessaire que les structures familiales, tribales et communautaires évoluent et fassent une place à la prise en charge de l’individu par lui-même et à l’esprit critique. Le changement des mentalités est un très long chemin à faire, comme cela a été le cas après les révolutions européennes et américaines.

Ce que l’on appelle, peut-être abusivement, «le Printemps arabe» représente pour beaucoup d’observateurs un tournant décisif pour le destin des pays arabes. Quelles sont les perspectives de ce bouillonnement des événements arabes ?

Le tournant décisif, c’est la capacité des peuples de se révolter contre le pouvoir autocratique et autoritaire, contre la corruption et l’accaparement des ressources par quelques-uns.  Vous avez raison, le terme “printemps arabe” est abusif. C’est davantage une révolte des peuples arabes et le début d’une prise de conscience pour maîtriser leur destin et ne plus renoncer à la liberté en contrepartie d’une prétendue sécurité et protection. C’est une victoire sur la peur du tyran et l’humiliation de la dépendance à l’égard de l’Occident. Mais cela réveille aussi de nouvelles peurs irrationnelles face au vertige de l’autonomie et aux difficultés économiques que les changements d’équilibre des sociétés arabes engendrent. L’expérience des gouvernements islamiques est aussi à suivre avec attention pour savoir comment vont-ils conduire l’Islam vers la modernité.

Les changements en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yémen se sont produits relativement vite. Quels problèmes voyez-vous aux changements en Syrie ?

Les changements sont différents selon la situation de chaque pays et sa position géopolitique. C’est donc bien le cas pour la Tunisie, le premier pays à s’être révolté, qui pouvait entraîner d’autres pays du Maghreb dans la révolte, pour l’Egypte qui doit tenir compte de ses accords avec Israël, pour la Libye dans ses rapports avec l’Afrique et dans l’équilibre de ses acords pétroliers, enfin pour le Yémen dans sa situation délicate face à l’Arabie Saoudite. Pour les nouvelles forces islamistes au pouvoir  dans ces pays, c’est la confrontation avec la realpolitik et l’adaptation donc aux réalités politiques et économiques contraignantes. Le problème de la Syrie est plus complexe encore, car il se situe à trois niveaux, comme ce fut le cas au Liban précédemment :  au premier niveau, une insurrection profonde du peuple syrien contre le régime tyrannique des Assad, avec la division de l’opposition, ce qui la rend plus vulnérable et un accaparement croissant de la lutte par les extrémistes; au deuxième niveau,  c’est une confrontation régionale entre pays du Golfe –Arabie Saoudite et Qatar- sunnite et l’Iran, chiite, qu’on trouve aussi en Irak et au Liban. C’est le conflit entre sunnisme et chiisme qui développe un terrain d’élection en Syrie. Enfin au troisième niveau, c’est le retour aux oppositions de la guerre froide : Etats-Unis-Europe et Israël contre Russie, Chine et Iran avec en prime l’impasse du nucléraire militaire, et en toile de fond sur le plan régional depuis le XIXème siècle, l’exploitation de l’antagonisme entre minorités et majorités confessionnelles.  
Il semble que les Etats arabes, encore au pouvoir, n’ont pas encore compris l’enjeu. On observe que beuacoup d’Etats, et en particulier au Golfe, continuent sans se faire de soucis, de jouer le rôle de «marionnettes» des grandes puissances. Quel avenir ont ces Etats?
A défaut d’avoir bien compris l’enjeu actuel, les pays richissimes du Golfe en question ont certainement bien évalué les risques. Les intérêts occidentaux sont tels dans ces pays du Golfe arabo-persique que le parapluie occidental continuera longtemps à leur apporter un soutien protecteur, mais il est clair qu’on n’est pas à l’abri d’explosions populaires ici ou là.

Comment voyez-vous le rôle du Qatar dans tout ce qui se passe au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ?

Par rapport à l’Arabie Saoudite, pays avec lequel, il partage le même recours à la pureté des valeurs islamiques et au salafisme dans l’idéologie politique, le Qatar, avec ses richesses considérables pour un si petit pays, a développé un art de l’ambivalence. Le Qatar, comme l’Arabie Saoudite d’ailleurs, joue un rôle préoccupant en Syrie par le soutien militaire qu’il apporte à des combattants extrémistes. Le Qatar, avec sa chaîne Al Jazeera, et ses moyens financiers joue un rôle important dans de nombreux pays arabes pour faire prévaloir les « valeurs islamiques ».
Qui défend-il ? Pour ses rapports avec l’Europe, par exemple, où il investit massivement pour préparer l’après pétrole comme l’avait fait le Koweit – notamment en France- il affiche une ouverture aux valeurs de la modernité occidentale. Mais en même temps, il ne manque pas de soutenir les milieux islamistes par exemple français. Il pratique ce double jeu avec art et subtilité. Il réussit par exemple à donner une image d’ouverture avec l’organisation du Prix Doha, capitale culturelle arabe en 2010, en même temps qu’il finance de jeunes islamistes des banlieux !

Ne voyez-vous pas qu’en plein «volcan» politico-social du Moyen-Orient et du Nord de l’Afrique, la problématique palestinienne est reléguée au second plan de la scène politique internationale? A qui profite cet isolement de la cause palestinienne ?

Evidemment, cela profite à Israël. La plus grande des injustices du XX ème siècle au Proche-Orient reste le sort fait aux Palestiniens et à la Palestine. La culpabilité occidentale européenne principalement par rapport au judaïsme surtout après l’extermination des juifs par le nazisme durant la Seconde Guerre mondiale  – a abouti à la légitimation d’une spoliation majeure d’un peuple par un autre et à une autre culpabilité, dont on ne mesure pas encore les conséquences. L’absence de réponse à la question palestinienne par les Etats-Unis principalement et la volonté d’expansion d’Israël et son autisme à l’égard de l’Autre palestinien- sont à l’origine de la montée des extrémismes musulmans, tout comme l’utilisation depuis un siècle d’une politique occidentale et israélienne s’appuyant sur les minorités et le communautarisme pour consolider ce jeune Etat et protéger les intérêts occidentaux. La majorité sunnite est en quelque sorte « minorisée »,  réduite à un repli sur elle-même et au recours aux valeurs salafistes, et ainsi le piège se referme sur l’islam modéré. Le plan israélien d’Oded Yinon de 1982 est une illustration de cette politique du “diviser pour régner”. Tant qu’Israël refuse la constitution d’un Etat palestinien, même réduit, et que les Etats-Unis ne s’opposent pas à ce fait accompli injuste, l’extrémisme musulman continuera à fleurir et on épiloguera continuellement sur le déroulement des faits sans vouloir appréhender le pourquoi à l’origine de ces faits.

Revenons au Liban, votre pays d’origine. Quelles conséquences ont ces événements sur l’avenir de ce beau pays ?

Dans un pays aux dix-huit communautés, fragilisé par quinze années de guerre, mais peut-être aussi rendu plus vigilant, les risques sont certains dans la mesure où le Hezbollah chiite, allié  de l’Iran et soutien déclaré du régime d’Assad depuis le discours récent de Hassan Nasrallah, et surtout avec son armement, s’oppose au parti sunnite de Saad Hariri, le fils du Premier ministre assassiné en 2005, soutenu par l’Arabie Saoudite, mais aux moyens militaires plus restreints. A Tripoli, par exemple, des combats entre sunnites et alaouites sont fréquents. Les  pays occidentaux s’appliquent à laisser le Liban hors du brasier syrien, mais le risque de contagion reste bien présent.

Vous-êtes l’un des rares intellectuels arabes qui connaissent la pensée d’Erich Fromm. Quelles solutions pourrait apporter la pensée frommienne aux conflits internationaux ?

Quand encore étudiant à 22 ans, j’ai rendu visite à Erich Fromm en août 1960 à Mexico et à Cuarnavaca, je me rappelle que sa préoccupation majeure était d’éviter que les Etats-Unis n’entraînent l’URSS dans une compétition excessive à l’armement nucléaire, qui risquerait un jour de déboucher sur une apocalypse. Il luttait avec d’autres intellectuels américains pour éviter ce risque majeur. Héritier de la philosophie des Lumières, Fromm militait pour la prise de conscience de l’individu par rapport aussi bien à son inconscient pour qu’il devienne plus humain et capable d’être libre, que par rapport aux besoins artificiels des sociétés capitalistes. Après la chute du Mur de Berlin et la fin de l’URSS, Fromm aurait, je présume, continué s’il vivait encore, à préconiser la solution des conflits internationaux sur la base des valeurs humanistes – favorisant ce qu’il appelait la biophilie par rapport à la nécrophilie - et non en renforçant les jeux de domination et de méconnaissance de l’Autre.

Fromm était  conscient du danger de l’oppression du système capitaliste envers les autres cultures. Quelles positions avait-il envers ce système ?

Fromm dans son livre «Espoir et Révolution » que j’avais traduit en français en 1970, notait qu’on devait travailler à réformer et non à abattre par une révolution le système capitaliste, car les révolutions étaient rendues presque impossibles dans les sociétés occidentales aux technostructures complexes. Ce livre reste d’actualité. Son testament pourrait bien être son dernier livre «Avoir ou Etre», plaidoyer en faveur d’une société qui ferait prévaloir les valeurs d’Etre par rapport à celle de l’Avoir. Dans son livre «La guérison du monde » paru dernièrement, Frédéric Lenoir, philosophe et spécialiste des religions, reprend cette distinction frommienne pour réformer les sociétés actuelles. Aujourd’hui, le danger est la financiarisation du système capitaliste au détriment de l’économie réelle. La crise économique de 2008 en est l’expression et elle est loin d’être résolue. Nous n’en avons pas fini, hélas, avec les avatars du système capitaliste depuis que son astre est la seule à briller à l’ère de la globalisation.


Repères

Né en 1938 à Beyrouth, et vivant en France, Gérard Khoury a étudié à la Faculté de droit et des sciences économiques à Paris et il a préparé une thèse de doctorat d’histoire des études philosophiques à Aix-en-Provence. Il compte à son actif un nombre considérable de conférences, d’écrits et de positions contre la nouvelle ère coloniale.

Entretien avec Gérard D. Khoury, philosophe et historien franco-libanais

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Lundi 20 Mai 2013

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