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Entretien avec El Houcine Alihssayni, président de l'association du Festival Tifawine d'Ammelnes-Tafraout




«Tifawine arrive à son âge de maturité»

Entretien avec El Houcine Alihssayni, président de l'association du Festival Tifawine d'Ammelnes-Tafraout
La région de Tafraout accueille du 22 au 26 juillet la 5ème édition du Festival Tifawine.

Libé :Le Festival Tifawine est à sa cinquième édition ,qui marque ainsi une première étape de son existence .Quel regard les organisateurs portent-ils sur cette édition?

El Houcine Alihssayni : Effectivement, le Festival Tifawine a vécu, depuis sa genèse jusqu'à aujourd'hui, une période qui doit marquer son existence. Cinq ans, c'est une tranche de vie suffisante pour s'arrêter et porter un regard rétrospectif sur une œuvre pour savoir où on en est afin de dresser un bilan d'étape. Je peux vous confirmer, sans prétention, que notre manifestation est aujourd'hui arrivée à l'âge de la maturité. Notre projet, après les balbutiements et tâtonnements de début, parvient désormais à se forger et à s'approprier une identité qui définit les contours de son champ d'action : la thématique de la ruralité. A travers ce générique, nous nous sommes efforcés de jeter la lumière sur les diverses facettes des arts ruraux, les ressusciter, faire connaître leur splendeur et beauté pour mieux les préserver. C'est la particularité du thème qui différencie Tifawine dans le grand lot des festivités ambiantes. Par ailleurs, aujourd'hui, nous pouvons nous estimer fiers du parcours réalisé. Le Festival est parvenu à répondre aux besoins de la région en termes de divertissements par sa dimension récréative. Contrairement à certains événements similaires qui ne privilégient que ce côté, nous avons essayé de donner, dès le début, à notre action, une dimension culturelle et en faire un tremplin et une passerelle pour dynamiser le social et l'économique. Cela est perceptible à travers nos menus. Des programmations telles « Le mariage collectif »,Méga Anoual, Olympiade Tifinagh, l'Université rurale …autant d'événements qui véhiculent des valeurs sociales et pédagogiques et consacrent les autres dimensions visées par le Festival. A cela s'ajoute bien évidemment le fait que Tifawine est attendu par tous les habitants en raison des flux qu'il attire et qui font bouger l'économie locale à travers des activités d'hébergement et touristiques, entre autres.

Concernant la programmation artistique de cette année, sur quels critères se sont basés vos choix et qu' apporte -t-elle de nouveau pour les festivaliers ?

Le plat artistique de la présente édition, est fidèle au slogan du Festival qui plaide pour les arts ruraux. Il suffit de le découvrir pour s'apercevoir que 70% de la matière artistique programmée est dédiée aux arts provenant des ces espaces. J'entends par là, les Ahwachs sous leurs diversités locales. Mais, par ce biais, nous manifestons également notre intérêt de voir sur scène aussi les artistes de la musique berbère moderne incarnée par Izenzarn Chamkh,Ribab Fusion,Imazzalen,Toudart…etc, des troupes connues exclusivement pour être présentes dans les milieux citadins. Et ce, dans le but, de mieux rapprocher et faire découvrir ce genre musical aux habitants du milieu rural. Et comme à l'accoutumée, Tifawine propose chaque année, une troupe surprise qui fait exception. Il s'agit lors de cette édition, du groupe Hoba Hoba Spirit de Réda Allali. C'est une formation artistique engagée. A travers son style et ses thèmes, nous sommes convaincus que beaucoup de jeunes Tafraoutis issus de la diaspora établie dans les villes et à l'étranger, s'y reconnaîtront.

Tifawine se veut un réceptacle des arts ruraux d'Ahwach. Pourtant à examiner le menu proposé, on constate l'absence de troupes incarnant d'autres types de cet art, comme par exemple l'Ahwach de l'Atlas, du Rif ou tout simplement celui d'Imjjad et Idawsmlal qui sont aussi fort représentatifs de ce genre dans sa variété locale ?

Tifawine n'agit aucunement avec un quelconque esprit de l'exclusive. Sa scène se veut, un espace ouvert à tous les arts ruraux dont la promotion, quitte à le répéter, est l'essence et le but de son existence même. Mais, nous reconnaissons que le fait de faire participer des troupes d'Ahwach du Rif et de l'Atlas, a toujours été prévu. Sauf que, les moyens financiers agissent souvent en paramètre fortement pénalisant quant à la réalisation de nos programmations. C'est, malheureusement, la bête noire de tous les organisateurs des festivals comme le nôtre. Pour ce qui est des Ahwachs d'Imjjad et d'Idawsmlal, ils honoreront certes prochainement notre scène. Ce sont deux variétés de cet art qui ont des particularités artistiques dignes d'être mises en exergue. Toutefois, pour ceux qui se demanderont pourquoi l'Ahwach des femmes de Tafraout fait parti du menu pour une deuxième fois, et peut-être qu'ils se diront que cela se fait au détriment d'autres troupes, je dois préciser que l'Ahwach des femmes est un genre en voie de disparation, pour divers raisons connues. C'est pour cela que nous le reprogrammons, afin de permettre son ancrage dans l'espace des arts ruraux et lui rendre ainsi ses lettres de noblesse.

Malgré ses ambitions affichées au profit de la valorisation des arts ruraux, ne constatez-vous pas que le Festival n'arrive pas encore à mettre en exergue les vraies valeurs artistiques de ce legs ; surtout que cet art est toujours présenté comme un prélude servant à ouvrir l'appétit des spectateurs pour d’autres plats musicaux plus alléchants ?

D'abord nous sommes absolument contre le fait de considérer l'Ahwach comme un genre à caractère folklorique. C'est très réducteur comme vision. Plus de la moitié du programme est consacrée au spectacle d'Ahwach. C'est un signe dénotant la place et l'importance accordées à cet art rural par les organisateurs. Nous avons ainsi toujours tenu à présenter l'Ahwach comme un atout, une richesse culturelle et artistique inestimable liée à la spécificité identitaire de l'homme amazigh de notre région. Mais, peut-être que nous ne sommes pas encore parvenus à faire connaître la diversité de cet art dans ses facettes, pour des raisons déjà rappelées. Nous ferons de notre mieux pour y parvenir dans les éditions à venir.

La tenue de l'Université rurale de Mohamed Khire Eddine est une initiative remarquable de cette édition. Qu'est-ce qui a retardé ce projet annoncé puis reporté pourtant depuis deux ans ?

Le problème n'est autre que celui du manque de moyens. Car les activités culturelles ont toujours moins de chance à être financées par le sponsoring. Les sponsors préfèrent souvent lier leurs contributions aux actions récréatives et de divertissement. C'est un fait déplorable !.Mais, ayant la ferme conviction que le culturel peut être un puissant levier pour dynamiser le développement local, nous nous sommes évertués à aller de l'avant pour concrétiser ce projet. Nous avons pu ainsi nous trouver des mécènes. Il s'agit de l'INDH et de la commune d'Ammelnes. Je tiens à préciser que lors de cette première édition de l' Université rurale de Mohamed Khaire Eddine, près d'une vingtaine de conférences et tables rondes seront organisées au cours desquelles les participants débattent notamment des thématiques ayant trait aux potentialités et mémoires d'Amelnes et Tafraout, des arts d'Ahwach en tant que richesse culturelle et artistique de la région, en plus d'autres sujets comme celui concernant l'œuvre de l'écrivain Khaire Eddine. Bref, voilà qui montre que Tifawine tient à montrer à ses détracteurs qui lui reprochent gratuitement de ne faire que dans le “Chtih et Rdih”, qu'il privilégie et fait du culturel son souci majeur.

Et si on vous demandait de nous dresser un bilan des cinq ans d'existence du Festival ?

D'abord, en tant qu'initiateurs et organisateurs, qui sommes tous des jeunes issus de la région, soucieux du développement de cette dernière, Tifawine nous a permis d'accumuler une riche et solide expérience en matière de management de cette manifestation. En plus, en l'espace de cinq ans, nous avons réussi à faire connaître à travers le pays et même à l’étranger, notre région ;ses atouts et potentialités, patrimoniales, culturelles, économiques et touristiques. On ne peut aucunement nier l'attrait qu'exerce la manifestation sur la diaspora tafraoutie qui se manifeste à travers ses grandes affluences sur la région lors du Festival. Ce dernier a aussi propulsé les investissements en termes de structures d'hébergement et d'accueil dont la capacité a triplé depuis l'existence de la manifestation pour pouvoir répondre aux pressions des demandes. Le Festival a pu également mettre à nu les défaillances de la région en matière des infrastructures routières, sanitaires,…etc. Les autorités sont mises devant leurs responsabilités en raison de la qualité des routes qui ne sied pas à une région qui accueille autant de visiteurs; même constat pour les services sanitaires et autres. Ce qui est affligeant, est que de nombreux investisseurs méprisent les efforts et les bienfaits que génère la tenue de cette manifestation dans la région. Cela est perceptible dans leur refus de soutenir les organisateurs.

Nous constatons l'apparition de certaines « fêtes » qui se veulent des « Festivals » dans les régions limitrophes de Tafraout. Toutefois, ces « événements festifs » pêchent par leur discontinuité et manque de choix thématiques et objectifs clairs. Comment jugez-vous cela ?

Tout festival qui ne travaille pas sur une thématique précise avec des objectifs bien déterminés, est voué à l'échec. C'est une coquille vide ;un bateau errant, à la merci des vagues. Un festival doit être porteur d'un projet soucieux du développement des citoyens ;c'est primordial. Beaucoup d'entre eux sont à dimension unique :celle qui consiste à donner le divertissement en infligeant les gens par des matraquages publicitaires. C'est du vacarme gratuit. Et un gâchis d'argent. C'est ce qui fait que ces « fêtes » prêtent ainsi facilement le flanc à la désapprobation et critiques distillées par les conservateurs qui mettent malheureusement, tout dans le même panier. La région de Tafraout, avant l'éclosion de Tifawine, a été un champ infesté par des fêtes tapageuses à but strictement commercial, organisées par des boîtes appartenant à la diaspora. Nous sommes catégoriquement contre ces options stériles. Notre Festival a apporté une nouvelle approche à l'antipode de cette perception mercantile qui tente de faire des gens des machines vouées à la consommation. Conscient de cet état de fait, Tifawine a depuis, développé une approche qui conjugue harmonieusement, divertissement qui affine les goûts et ancre dans les esprits des jeunes la fierté de leur identité et celle de l'appartenance à leurs origine à travers les plats musicaux proposés; et, en même temps, s'efforce de réussir à offrir aux gens de meilleures prestations au niveau culturel, éducatif, sportif et social. Le but final et la priorité de notre action placent toujours le citoyen et son développement au centre; loin de gagner de l'argent sur son dos.

On n'arrête pas de critiquer vivement des pratiques et dérives immorales, comme les soûleries collectives des jeunes, phénomène de prostitution ou encore la prolifération des accidents de circulation et agressions sous l’effet des stupéfiants, lors du Festival. Qu'en pensez-vous ?

Certes, des phénomènes pareils trouvent leurs viviers dans les vastes espaces ruraux, pas toujours assurés totalement en termes de sécurité. Mais, nous, les organisateurs, nous faisons de notre mieux pour bannir ces pratiques dans les espaces de Tifawine et offrir aux visiteurs une ambiance saine. Grâce aux services des autorités publiques et ceux de la sécurité privée. Donc, notre responsabilité se limite à ces espaces seulement. Le Festival ne peut pas faire aussi fonction de police de mœurs. Mais, je dois souligner que ces fléaux sont bien présents dans la région avant même 2006, date de naissance de notre Festival. On se demande alors pourquoi certaines voix accusent Tifawine, à tort. Alors que les Moussems et Inmougarn restent comportent également des risques de ces dépravations. Ceci au moment où le Festival, conscient de cette situation, programme chaque an des mariages collectifs au profit des jeunes; c'est un rempart pour se prémunir contre la prostitution !. Par ailleurs, Tifawine a eu le grand mérite d'être le premier à tirer la sonnette d'alarme pour dénoncer la corruption qui a rongé l'institution traditionnelle de « Skar ». Une tradition locale qui tolère aux jeunes de la région de se rencontrer en plein public, pour se connaître dans la perspective d'un projet de mariage. Nous avons organisé à ce propos beaucoup de conférences et débats afin d'expliquer aux jeunes la pertinence de cette tradition et les mécanismes de son fonctionnement. Car, nous avons constaté que des dérives altèrent gravement l'esprit et la philosophie de cet ingénieux legs. Les détracteurs de Tifawine balaient d'un revers de main tout cela, pour se complaire dans la critique gratuite d'un projet réussi.

ENTRETIEN REALISE PAR IDRISS OUCHAGOUR.
Mercredi 21 Juillet 2010

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1.Posté par Amazzal le 23/07/2010 21:28
Monsieur Lahssayni est victime de son succès car il n' y a pas d'autres actions parallèles ou complémentaires au festival en dehors de la période estivale.
Il est légitime que les gens se posent des questions sur ce qui se passe à Tafraout.
La région est sous-développée dans tous les domaines: infrastructure, santé,éducation, eau potable, routes etc...
par conséquent les gens pensent que les efforts doivent être déployés afin de venir en aide à une population autochtone, qui souffre d'un enclavement explosif.
Ceux qui critiquent le festival, ce sont justement ceux qui souffrent toute l'année.
Il faut être attentif aux critiques, qui reflètent la souffrance de la population, et les considérer.
Il n'appartient pas aux sponsors de mettre la pression sur le festival, ni de décider du programme.
La population leur demande aussi de participer à la solidarité et au développement des infrastructures, car la plupart d'entre eux sont d'origine tafraoutie.
Alors on considère à tort où à raison que le festival, n'est que du superflu voire même du gaspillage.





2.Posté par bakanzize mohamed le 30/07/2010 10:08
Est-ce que le programme de cette 5e edition etait a l'origine d'une evaluation des 4 dernieres editions?pourquoi on sous estime le culturel dans les programmes de vos editions sous pretexte que les sponsors ne veulent pas s'engager dans ce genre d'activites? A mon avis on doit travailler sur *le tout ou rien* car la region a besoin de toutes les activites pour son son developpement.la region de tafraout a besoin de tous ces gens pour son developpement soit a la hauteur de ses personnalites.bonne chance et bon courage

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