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Entretien avec Abderrahman Saaidi, fondateur de la Galerie Memoarts :

«Il faut inciter les entreprises à acquérir des œuvres d’artistes marocains vivants»




Entretien avec Abderrahman Saaidi, fondateur de la Galerie Memoarts :
Abderrahman Saaidi, ancien ministre
et fondateur de la Galerie Memoarts, nous traite, dans cet entretien accordé à Libé, de toutes
les questions relatives
à la situation des arts
plastiques au Maroc,
ses contraintes, ses enjeux
et ses modes
de réglementation
spécifique.

Libé : Quel regard portez-vous sur la genèse du marché de l’art au Maroc ? Et où en est le marché de l’art en ce moment ? Peut-on réellement parler d’un marché ?

Abderrahman Saaidi : En Europe, ce sont les dignitaires, civils ou religieux, et l’État qui ont, pendant des siècles, encouragé la fabuleuse production artistique à l’origine de ces queues interminables qui bouchent les entrées des musées... Au Maroc, la création artistique marocaine a été, depuis quelques décennies, encouragée en premier lieu par les banques : Wafabank, BCM, SGMB, et aussi, au début des années 70, par l’OCP. Il y a eu également quelques cas de mécénat (ou de simple investissement) individuel. Mais le mécénat n’est ni naïf ni dénué de toute contrepartie.  Aujourd'hui, grâce à ces opérations isolées et en dépit de l’inexistence de toute « carotte », fiscale ou autre, certaines institutions ou personnes physiques se retrouvent avec un patrimoine très appréciable... Elles se sont enrichies deux fois, par le bonheur et la connaissance que leur ont procurés les œuvres qu’elles détiennent, ainsi que par les plus-values réelles ou latentes dégagées sur ces œuvres.
Quant au marché de l’art au Maroc, il est indiscutable qu’il s’est beaucoup développé ces 5 ou 6 dernières années à la faveur de cette effervescence qui l’anime. L’art et la création artistique y ont indiscutablement beaucoup gagné.
Mais, il ne faut pas l’oublier que c’est un « marché », encore très jeune et donc fragile, vulnérable.  Le Maroc n’a pas une grande tradition en matière d’arts plastiques. Et je dois vous avouer qu’à mon avis, il n’est pas encore ce que les économistes appellent un « marché parfait ». Il n’a pas encore la transparence des marchés matures et demeure concentré tant au niveau des vendeurs que des acheteurs ou encore des intermédiaires et autres intervenants, dont le nombre, comme la connaissance artistique, demeure encore faible. Un véritable marché suppose une multitude d’acheteurs et de vendeurs, et d’intervenants de façon générale, ainsi qu’une information fluide, suffisante et «symétrique». Ce qui me préoccupe, c’est que cette absence de cadre juridique, ajoutée à l’importance des sommes en jeu, est susceptible d’attirer des apprentis marchands ou intermédiaires indélicats qui pourraient causer quelques dommages à des amateurs non avertis.  Et ces derniers constituent encore, qu’on le veuille ou non, l’écrasante majorité des intervenants actuels sur le marché, qu’ils soient mus par leur passion de l’art ou par l’appât du gain facile.
L’État a pour mission régalienne de créer les conditions favorables au développement des activités économiques.  Et le marché de l’art a un caractère éminemment économique tout en contribuant au rayonnement et à la promotion du pays. Pour cela, et à côté des incitations à la création artistique et à l’investissement dans l’art, ainsi qu’à la promotion de l’art et du patrimoine nationaux, tant à l’intérieur qu’à l’étranger, le Maroc doit mettre en place un cadre juridique et fiscal destiné aux activités intervenant dans ce domaine, avec pour objectif de dynamiser mais aussi de sécuriser et protéger toutes les parties prenantes (artistes, acheteurs, vendeurs que les transactions s’effectuent de gré à gré ou dans une vente aux enchères….).
Le système juridique marocain, à l’inverse du système anglo-saxon basé sur le « Common Law », ne s’accommode pas de l’autorégulation. Si l’on veut limiter à un niveau raisonnable les incidents de parcours, inévitables il est vrai même dans les marchés développés, notre législateur devra rapidement mettre à niveau notre droit de l’art ... Mais attention, légiférer ne signifie pas interdire. La réglementation doit être intelligente et favoriser le développement du marché plutôt que son étouffement par des dispositions rigides et négatives. 

Peut-on parler de l’art comme d’une valeur refuge ?

 Oui, mais à une seule condition : ne jamais acheter que les œuvres ou objets qui vous plaisent, qui vous «parlent». Ne jamais acheter dans le seul dessein de réaliser une plus-value. Il faut acheter ce que vous appréciez. À moins de vouloir se comporter comme un «marchand» ou un «spéculateur» ; mais dans ce cas, il faut s’assurer que l’on a en main les atouts qu’il faut (Connaissance artistique adéquate, marché maîtrisé ou maîtrisable, information sur l’état du marché et les intervenants et faiseurs du marché et... le temps, car dans ce domaine plus qu’ailleurs il ne faut pas être pressé).
Où en est la protection du patrimoine?
Quant au patrimoine national, il est à déplorer que des pièces de valeur soient sorties en grand nombre du territoire, et parfois, et c’est peut-être là le seul aspect positif de cette injustice, exhibées dans des musées étrangers. Le ministère de la Culture, en intervenant dans des ventes aux enchères organisées à l’étranger, aurait fait quelques tentatives tendant à obtenir le rapatriement de certains biens de notre patrimoine. En vain. Mais le Maroc n’est pas le seul à avoir été victime de ces véritables pillages opérés par les grandes puissances coloniales. Et nous souffrons à ce jour, hélas, d’un vide juridique, du moins en ce qui concerne les actes de « déplacement » effectués dans le passé.    
Aujourd’hui, des conventions internationales procurent aux pays une certaine protection contre ces pillages des patrimoines nationaux. Sur un plan intérieur, vous ne pouvez pas sortir du Maroc une œuvre d’art protégée sans avoir obtenu l’accord écrit du ministère de la Culture. Dans ce cas, soit le ministère autorise la sortie définitive de l’objet lorsqu’il n’est pas considéré comme élément du patrimoine (peintre connu et décédé par exemple), soit il n’autorise qu’une sortie temporaire, contre un engagement de le réintroduire au Maroc après un certain délai (celui nécessité par la restauration ou l’exposition par exemple).
Mais, d’une part, ce contrôle ne paraît efficace qu’à l’égard des œuvres «visibles» comme les tableaux de peinture, les sculptures, les poteries … les mouvements transfrontaliers des autres objets, les manuscrits par exemple, étant plus difficiles à contrôler et, d’autre part, il n’existe pas de liste non équivoque des objets et œuvres soumis à autorisation par opposition à ceux  libres à l’exportation.
Bien entendu, l’objectif n’est pas d’interdire la circulation des objets et œuvres d’art, mais au contraire de favoriser cette circulation dans un cadre maîtrisé, contrôlé. Pour que le marché national se développe, il nous faut plus d’expositions de peintres étrangers au Maroc et plus d’œuvres d’art marocaines exposées à l’étranger. La réglementation douanière actuelle freine indiscutablement ce type d’échanges culturels et ne semble favoriser que les objets circulant dans le cadre d’événements organisés par les institutions ayant un caractère plus ou moins diplomatique.
De plus, quand il s’agit d’une importation définitive, les droits de douane sont jugés trop élevés, et même exorbitants comparés à ceux pratiqués par nos voisins européens. Lorsqu’il s’agit d’une importation temporaire (pour une exposition ou même pour une vente aux enchères dont le dénouement (adjudication ou pas, prix d’adjudication) n’est pas connu à l’avance, les formalités peuvent être dissuasives, notamment en raison de la garantie bancaire exigée… à calculer sur des droits de douane élevés.

Une galerie d’art qui assure aussi la fonction de salle de ventes, c’est possible ? Existe-t-il un cadre juridique pour les ventes aux enchères ?

 Comme rappelé plus haut, ni les galeries d’art ni les salles de ventes aux enchères ne sont soumises à une réglementation spécifique au Maroc.
En France, par contre, le législateur a été contraint de trouver une parade à l’hégémonie des pays et salles de ventes anglo-saxons (USA et Grande-Bretagne en particulier) qui a marqué la deuxième moitié du vingtième siècle. La France a donc, particulièrement depuis l’année 2000, soumis les ventes aux enchères, à une réglementation relativement claire qui a modernisé et dynamisé les sociétés de vente volontaires (SVV), les commissaires-priseurs, assuré une protection plus efficace des intervenants, et contribué ainsi à relancer sensiblement le marché français de l’art.
Au Maroc, les relations entre galerie et artiste sont libres et peuvent faire l’objet d’un contrat sui generis, écrit ou non. Chaque galerie travaille à sa manière et négocie ou impose le partage des droits et obligations entre elle et l’artiste (achat des tableaux, financement du vernissage et de la communication, ou simple mise à disposition des cimaises, achat et revente ou vente pour compte avec commission sur les ventes, taux de la commission..)
Quant aux ventes aux enchères, il est admis qu’elles ne sont régies que par les dispositions de droit commun, particulièrement celles relatives au mandat en général et au dépôt en vue de la vente. Quant au Dahir du 26 avril 1919 sur les ventes publiques de meubles, il est considéré comme devant s’appliquer exclusivement aux ventes judiciaires et serait inapplicable aux ventes dites « volontaires ». D’ailleurs un article de ce même Dahir exclut expressément de son champ d’application les ventes aux enchères entre musulmans, plus connues sous le vocable de « Dlala ». 
Pour le moment donc, et à défaut d’une réglementation qui le régirait ou l’interdirait, l’exercice parallèle par une salle de vente aux enchères d’une activité de galerie est tout à fait légal et même légitime. 
Par contre ce qu’il faudrait refuser, c’est que les mêmes personnes exercent, directement ou indirectement, des activités incompatibles dans un marché sain et transparent. Il en est ainsi de l’exercice simultané des activités de négociant en œuvres et objets d’art (antiquaire ou brocanteur), de dirigeant, propriétaire ou associé d’une salle de ventes, et même expert, que ce soit auprès de la même salle de ventes ou non. Et il serait également judicieux de proscrire, sauf dans certains cas limités, qu’une salle de ventes se porte «contrepartie», en achetant ou en vendant pour son propre compte, des objets inclus dans une vente qu’elle organise. Car, faut-il le rappeler, l’activité d’une salle de ventes consiste à acheter et vendre, mais toujours pour le compte des tiers.  

Que pensez-vous du cadre juridique de certaines professions : commissaires-priseurs, experts ?

Comme pour le marché boursier, il faut sécuriser les transactions sur le marché de l’art. Tous les intervenants doivent bénéficier d’un statut clair et obéir à un minimum de règles, droits et obligations, régissant leurs activités. En 1919, l’autorité coloniale qui voulait réglementer les ventes aux enchères entre non musulmans et, à défaut d’une réglementation et d’un corps de commissaires-priseurs locaux, a préféré confier aux agents des secrétariats des juridictions françaises au Maroc le privilège qui appartenait en France aux commissaires-priseurs. 
Aucune profession intervenant sur le marché de l’art n’est donc actuellement soumise à une réglementation spécifique. Et pour cause, la réalité a partout et toujours précédé le droit. Mais l’importance que prend aujourd’hui la réalité du marché de l’art nous impose de mettre en place les règles du jeu qui assureraient à ce marché un développement harmonieux, en accord avec celui de nos voisins et partenaires économiques d’une part, et à la mesure des exigences comme de nos ambitions de développement économique et social, d’autre part.
Pour protéger ceux qui pourraient acheter ou vendre des œuvres et objets d’art, il devient opportun que notre législateur, en concertation avec les parties concernées, réfléchisse à la mise à niveau du cadre juridique de chacune des professions intervenant sur le marché. Il faut donc fixer les conditions d’accès à ces professions ainsi que les règles de leur fonctionnement et contrôle.  Il s’agit des salles de ventes, des « teneurs de marteau » qui dirigent les enchères, qu’on les appelle commissaires-priseurs ou autrement, les antiquaires. Sans oublier les experts en art dont il convient de détacher la profession de la liste des experts assermentés près des tribunaux, laquelle liste, faut-il le rappeler, ne confère le droit de porter le titre d’expert ni celui d’en exercer la « profession », le juge n’étant du reste pas du tout obligé de faire appel exclusivement aux personnes agréées près des tribunaux. Il est temps du reste de préciser et d’actualiser la liste des domaines de l’expertise en art et antiquités reconnue par le ministère de la Justice. Nul ne peut, en effet, prétendre détenir une expertise suffisante dans tous les domaines des antiquités ou des arts plastiques tellement ces domaines sont vastes. Par ailleurs, faut-il rappeler que n’est véritablement expert dans un domaine spécifique que celui reconnu comme tel par la communauté de la profession concernée. Les conditions de nomination, de port du titre ou d’exercice ainsi que la responsabilité de ces intervenants doivent également être revues. Ailleurs, par exemple, une assurance responsabilité civile est obligatoire.
Par ailleurs, de la même manière qu’on ne peut pas laisser n’importe qui s’autoproclamer notaire, huissier de justice, expert-comptable, médecin, pharmacien ou même infirmier, on ne peut admettre que n’importe qui puisse du jour au lendemain décider d’animer une vente aux enchères, et déclarer adjuger à un certain prix, et sans aucun contrôle, un lot au profit de X ou Y ou tout simplement du «téléphone». En attendant la mise à niveau souhaitée, chacun opère comme il l’entend. En ce qui concerne Memoarts, nous faisons intervenir dans nos ventes non seulement un commissaire-priseur chevronné et réputé pour son professionnalisme, mais, afin de tenir compte également de l’environnement juridique marocain, nous le faisons accompagner d’un huissier de justice agissant dans le cadre de la législation marocaine.

Quelles sont les conditions préalables au développement du marché de l’art?

S’il est nécessaire de réglementer les professions intervenant sur le marché de l’art, il ne faut pas oublier le reste de l’environnement de l'art. Outre la mise à niveau de la réglementation douanière des objets et oeuvres d’art, il nous semble opportun de réfléchir également à un dispositif :
-incitant les entreprises (sociétés ou personnes physiques) à acquérir des œuvres d’art d’artistes marocains vivants (déductions fiscales partielles par exemple).
-accordant un droit de préemption à certaines institutions publiques pouvant ou devant participer au développement et à la protection du patrimoine culturel national dans les ventes (aux enchères ou autrement), tout en :
-limitant leur droit de surenchérir dans une vente aux enchères  (cette mesure serait le pendant ou la contrepartie du droit de préemption ci-dessus, tout en assurant une meilleure protection des deniers publics) ;
-favorisant la création et le développement des Fondations, par la mise en œuvre d’un texte distinct de celui des associations et tenant compte des protections particulières et de la «pérennité» dont doivent bénéficier les objets placés dans le patrimoine de l’association ;  et 
-favorisant la circulation dans les deux sens des œuvres et objets d’art.

Propos recueillis par ABDELLAH CHEIKH
Lundi 10 Août 2009

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1.Posté par regie le 09/08/2012 07:54
c'est une façon de détourné l'argent volé et l'argent de trafique de tout genre
valorisé l'argent salle avec de l'art ( l'arrdon de porc )
ce qui cache deriérre tout ça semblant des bien faiteur ,mais en faite c'est des voleurs bien rodé de détourné l'argent de l'état mais ne sont que une mafia bien organisé cacheé derière les nom des associacions et le droit de fiscalité d'entreprise faisant qui travail dans la transparence comme l'eau limpide mais poisoné,!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!?????????????

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