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Entretien avec Abdelkhalek Lemjidi, spécialiste marocain des gravures rupestres




“L’art rupestre, un grand atout du tourisme culturel au Sud du Maroc”

Entretien avec Abdelkhalek Lemjidi, spécialiste marocain des gravures rupestres
En marge du Forum international du tourisme durable qui a eu lieu du 29 mars au 1er avril 2012, un débat a été ouvert sur l’apport des gravures rupestres à la consécration d’un tourisme culturel, responsable et respectueux des normes
environnementales. Libé a rencontré Abdelkhalek Lemjidi, un spécialiste marocain des gravures rupestres pour en savoir plus sur ce patrimoine riche et varié. Entretien.

Libé : De quoi parle-t-on d’abord lorsqu’on évoque les gravures rupestres en général ?

Abdelkhalek Lemjidi : Toute trace peinte ou gravée sur roche par l’homme est considérée comme art rupestre. Il s’agit de figures isolées ou constituant des ensembles variés et de répartitions géographiques inégales. L’art rupestre est un document archéologique de nature à la fois matérielle et immatériele. Il est ainsi une extension de l’idée à travers le mouvement. L’idée étant une superstructure des sociétés et qui est pérennisée par l’action de graver ou de peindre. L’art rupestre constitue, par sa nature, une charnière de circulation d’idées et de symboles, des croyances et des systèmes de normes qui rythmaient le social des communautés pré et protohistoriques. De ce fait, l’art rupestre est le mode le plus ancien de l’expression chez le Sapiens.

Quel l’état de cet art au Maroc ?

A l’échelle mondiale, le Maroc constitue l’une des régions les plus riches en patrimoine rupestre. L’art rupestre au Maroc s’étend, chronologiquement, des périodes préhistoriques jusqu’aux temps subactuelles. Ce type d’expression exceptionnelle est très ancien en tant que l’un des témoins de modes de vie des populations anciennes, par sa continuité dans le temps avec la diversification et la ramification des formes expressives ayant résisté aux dégradations naturelles, par sa signification relative aux premières visions du monde et par son importance scientifique et historique.
La situation géographique, entre le grand Sahara et la Méditerranée occidentale, a fait du Maroc et de l’extrême nord-ouest africain un espace historico-culturel de convergence et de brassage de cultures matérielles les plus diversifiées depuis les temps préhistoriques les plus reculés. Les régions arides et semi-arides du Sud du Maroc représentaient les marges sahariennes de refuge pour les communautés pré et protohistoriques du Sahara. L’occupation des espaces était toujours rythmée par l’évolution climatique du grand Sahara et les modes de production des sociétés de chasse et d’élevage. Quand l’aridité gagne du terrain au centre du Sahara, on assiste à une grande intensité de sites archéologiques sur les ceintures marginales. Alors que les espaces arides redeviennent humides, sous l’influence des températures des océans, la redistribution des sites archéologiques devient équilibrée et le long des cours d’eau et les bordures des grands lacs sont occupés avec une activité anthropique très intense. La répartition géographique des sites d’art rupestre au Maroc retrace parfaitement ces phénomènes particulièrement durant l’holocène dont les changements climatiques sont chronologiquement proches de nous et donc plus palpables par différentes traces matérielles naturelles et anthropiques parvenues pendant les derniers dix mille ans.

Quelle est l’originalité des gravures rupestres marocaines ?

L’art rupestre marocain appartient à la grande zone historico-culturelle du Sahara et du Nord de l’Afrique. Développé en deux grandes phases (art des chasseurs et celui des éleveurs-chasseurs), l’art rupestre marocain reflète au moins quatre aspects culturels. D’abord, le style prénéolithique, probablement le plus ancien, rare et mal documenté, représenté par les gravures de quelques bovinés sauvages Bos mauritanicus, surtout dans la Saguiet El Hamra et ses affluents dans le Sahara marocain, puis le style dit Tazina, des chasseurs néolithiques dont les sites sont répartis sur tout le territoire au Sud du Haut Atlas, ensuite le style dit bovidien des éleveurs néolithiques et début de l’âge du bronze, réparti sur le territoire du Haut Atlas et tout le Sud marocain, et enfin le style dit libyco-amazigh des éleveurs transhumants de l’âge du bronze et les périodes postérieures, réparti pratiquement sur tout le territoire marocain.

Où peut-on trouver ces gravures rupestres au Maroc ?

Sur les altitudes marocaines et au long de ses anciens cours d’eau, les chefs-d’œuvre artistiques de nos ancêtres préhistoriques et protohistoriques se rencontrent surtout sur les rochers en plein air. Les découvertes récentes de quelques abris peints dans les régions de Tan Tan et Zagora viennent d’élargir le corpus marocain en sites de peinture rupestre. Depuis plus d’un siècle, ces témoignages, d’une importance scientifique majeure, se multiplient à travers les découvertes de nouvelles parois peintes ou de roches gravées.
La valeur exceptionnelle de l’art rupestre marocain se traduit par sa grande diversité. En effet, les trois cent quarante (340) sites d’art rupestre du Maroc, connus jusqu’à présent, consistent en des escarpements rocheux formés souvent par l’érosion fluviale, et dominant les confluents et affluents des anciens cours d’eau, sont ancrés dans un paysage semi-désertique et dans des pâturages d’altitude (Haut Atlas) où des centaines de panneaux présentent des milliers de figures zoomorphes, anthropomorphes, signes et symboles réalisés durant plusieurs millénaires. Ces figures gravées ou peintes représentent incontestablement un ensemble d'art rupestre le plus remarquable du Nord de l’Afrique. Le Sud marocain offre la meilleure illustration des thèmes iconographiques pré et protohistoriques. Il présente des modes d'expression en plein air les plus éloquents dans le patrimoine rupestre nord-africain. L’art rupestre du Maroc contribue profondément à une meilleure compréhension du phénomène de l’expression ancienne, formant ainsi un lieu d’intérêt scientifique et historique majeur.

Nous remarquons qu’il s’agit également d’un patrimoine vulnérable, puisqu’il est à la portée d’actions inappropriées ?

Nonobstant cette richesse de l’art rupestre, il est l’un des composantes les plus fragiles du patrimoine matériel marocain. L’extension urbaine, l’aménagement non concerté de l’espace, le tourisme non contrôlé et le niveau modeste de conscience collective quant à l’intérêt de ce patrimoine, représentent les conditions propices à la disparition des sites avant que l’infrastructure de sa protection ne soit instaurée. Il est primordial de prendre, sérieusement, en charge le patrimoine rupestre si le Maroc veut effectivement varier les produits de son tourisme.

Propos recueillis par Mustapha Elouizi
Mardi 17 Avril 2012

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