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Enseigner l’art au Maroc, une question d’adresse




Enseigner l’art au Maroc, une question d’adresse
Tenons pour admis que le fait de consacrer une tribune à l’épineuse question de l’enseignement des arts en ce temps des examens de fin d’année  n’est pas innocent, qu’il repose sur un parti pris préalable et qu’il s’inscrit dans le sillage du vécu personnel. Il y a quelques mois, je traversais d’une manière impromptue l’avenue Moulay Youssef à Rabat, là même où le futur Musée d’art moderne & contemporain est en chantier. Je découvris stupéfait que les travaux n’étaient toujours pas achevés pour des raisons que j’ignorais - et les raisons dans pareilles circonstances ne manquent assurément jamais. Cette remarque coïncide avec le mouvement de grève qui fut lancé par les étudiants de l’Ecole supérieure des beaux-arts de Casablanca. «Jusqu’à quand allons-nous accumuler les retards et les paradoxes dans le domaine de l’organisation institutionnelle des arts et de la culture ?», m’étais-je dit en continuant dare-dare mon chemin. Ce questionnement surgit alors que tout prête à penser que les espaces dédiés à l’art tout autant que les discours élaborés autour des pratiques artistiques, pour ne parler que de celles-ci et non des pratiques culturelles dans leur ensemble, se trouvent aujourd’hui au Maroc à la croisée des chemins : ou ils continuent dans la même direction en privilégiant comme d’habitude l’amateurisme, le bricolage hasardeux et la gestion chaotique de la chose esthétique ; ou l’institution qui accueille tout autant que le discours qui accompagne l’art se ressaisissent ensemble en reconnaissant l’historicité des œuvres. Une telle reconnaissance doit se traduire par une prise en compte de  l’exigence pédagogique, documentaire et théorique. Il s’agit d’un impératif et il se pose en termes d’adresse. Au niveau étymologique, le mot «adresse» nous vient de l’ancien français «adrece» qui signifie : «bonne direction, voie, indication…». Par extension, il désigne la qualité d’une personne «adroite», dotée de «dextérité et d’habileté», capable de «savoir-faire et de souplesse». Plus encore, adresse et dextérité expriment de la facilité dans l’exécution, une certaine habileté de la main. Adresse et dextérité emploient certes les moyens fournis par l’industrie et le  savoir-faire, mais agissent aussi et surtout conformément aux vues, aux idées de l’habileté et aux règles de l’art. Bref, l’enseignement des arts plastiques  se pose en termes de vision et d’orientation stratégique par rapport au legs traditionnel et aux perspectives qu’offre ou impose le monde moderne.
L’institution à elle seule ne peut assurer un véritable accès au vaste monde de la création artistique. Encore faut-il que cet accès soit guidé, éclairé, accompagné par un discours structuré qui garantit une saisie, intelligible et fiable, de ce potentiel de signification que les œuvres d’art mettent en évidence ou tiennent parfois en latence. L’impératif de sens va de pair avec le caractère incontournable du discours sur l’art. Sinon on se promènerait dans les dédales des musées, des galeries et autres espaces d’exhibition et d’exposition, mais… à l’aveuglette ! Pour parer à cette «sinistre» éventualité, il est temps d’envisager une nette mutation avec les habitudes paresseuses du passé en facilitant l’accès, d’une part, aux savoirs artistiques (études universitaires spécialisées, documents, archives, publications…) et, d’autre part, en permettant un contact plus rapproché avec les faits artistiques (expositions, travail d’observation ou stage dans les lieux où l’art se fait et se crée). Cet accès doit être double : à l’intérieur du pays, en installant de véritables structures dédiées à l’enseignement, à la documentation et à la recherche (écoles spécialisées gérées selon les normes et les canons universitaires internationaux, bibliothèques, centres de documentation…), mais aussi en renforçant les liens avec les lieux du savoir et de la création à l’étranger. À cet effet, une soutenance active de nos lauréats des beaux-arts, qui désirent effectuer des études doctorales à l’étranger et plus particulièrement en Europe, est nécessaire. Mais c’est là où il y a un vrai problème.
Beaucoup avaient célébré la chute du Mur de Berlin dans l’euphorie et l’allégresse y voyant à juste titre l’annonce d’un monde meilleur plus respectueux des droits et des libertés. La suite des événements a vite trahi cette promesse puisque l’Europe, enfin unifiée et pacifiée, s’est empressée d’ériger un nouveau mur, plus insidieux, cruel et machiavélique, sur ses frontières sud. Mine de rien, la construction de ce nouveau mur n’a pas cessé d’avoir des incidences désastreuses non seulement sur la circulation des personnes, mais aussi sur celles des savoirs et des connaissances. L’expérience de l’enseignant que je suis en apporte le témoignage affligeant. J’ai constaté, depuis des années en effet, que les meilleurs de nos étudiants aux beaux-arts exprimaient, à la fin de leur cursus au Maroc, le désir de continuer leurs études en Europe. Ils arrivaient toujours à préparer de solides dossiers d’inscription à l’intention des autorités universitaires européennes. J’ai souvent appuyé leurs candidatures par des lettres de recommandation largement méritées. Les réponses furent toujours favorables à condition que les démarches pour l’obtention de visa soient couronnées de succès. Hélas ! cela n’a jamais été le cas pour l’écrasante majorité d’entre eux. J’ai constaté, d’après les dires de mes étudiants, que les autorités  consulaires, qui ne font qu’appliquer la loi, soumettaient les candidats à des questionnaires franchement inquisitoriaux qui heurtent la conscience parce que pétris de sous-entendus vexatoires. Mais que reproche-t-on au juste à nos étudiants ? Est-ce le simple fait d’avoir exprimé l’ambition d’entamer des études poussées ? Pas vraiment. On les refuse parce qu’ils sont pauvres, c’est-à-dire insolvables. Il faut donc être riche pour espérer faire des études artistiques poussées. Or il se trouve que nombre d’enfants de riches n’ont ni le talent, ni l’ambition et dénigrent le plus souvent les études artistiques. Alors que l’université européenne est universaliste par l’esprit et les visées, alors que l’Europe doit son aura auprès des peuples du monde à son humanisme fondé sur l’égalité des droits et des chances, les meilleurs de nos étudiants sont jugés indésirables faute de moyens. J’ai toujours considéré que de telles décisions étaient infâmes et constituent un déni de justice dont seuls les plus faibles sont les victimes expiatoires. Et il se trouve que les plus faibles, économiquement j’entends, sont parfois les plus compétents, les plus créatifs, les plus prometteurs tant au niveau académique qu’au niveau humain et sociétal. 
 
Intermezzo
Beaucoup de mes étudiants qui devaient se retrouver dans les meilleures universités européennes ou américaines sont aujourd’hui cloués au sol, rivés de force à leur terre natale. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui récupérés par le système culturel «autochtone» traditionnel. Je les rencontre, parfois en ville, errants et hagards, infiniment inconsolables. Beaucoup d’entre eux encore sont devenus insensibles aux valeurs universelles que l’enseignement de l’art produit et diffuse. Ces «anciens» ont aujourd’hui décroché esthétiquement, et dans la fleur de l’âge. Nous les avons perdus à jamais et j’en porte personnellement une immense tristesse.  
Pas d’accès au savoir, pas d’art et, de surcroît, pas de discours sur l’art du tout. Autrement dit, pas de véritable mutation culturelle et donc pas de nouvelles approches, de nouvelles pratiques et de nouveaux paradigmes dans la réflexion et la construction du sens. J’assure depuis des années à l’école des beaux-arts de Casablanca un séminaire hebdomadaire axé sur la recherche  et la documentation. J’ai toujours constaté l’énorme difficulté que les étudiants éprouvent dans le domaine de la recherche documentaire. Il n’existe pratiquement aucun organisme public – ni privé - spécialisé  dans le domaine de l’archivage artistique. Faire une enquête documentée sur un artiste ou un mouvement artistique, national ou étranger, relève parfois d’un vrai travail de titan. Ce grand manque dans les instruments de recherche trouve ses origines dans des faits liés à des décisions politiques (téméraires !) prises il y a trois décennies. A l’orée des années quatre-vingts du siècle dernier, en effet, le ministère de l’Education nationale n’avait pas hésité à rédiger une circulaire visant à neutraliser, sinon  écarter du système éducatif, la philosophie et les sciences humaines, au profit des études religieuses, islamiques plus précisément. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et des entrailles de cette fâcheuse et irresponsable décision le monstre a fait irruption. Le doux et inoffensif islam naïvement véhiculé dans des manuels pour bambins s’est subitement métamorphosé en fauve islamiste déchaîné et redoutable. L’extrémisme salafiste s’est infiltré comme un poison dans le corps de la société. Les événements du 13 mai 2003 en ont apporté l’affreuse et magistrale preuve. L’effort de désintoxication sera long et périlleux. L’enseignement des arts plastiques peut y participer. En s’appuyant sur un nombre réduit de notions (matière, espace, lumière, couleur, corps, support…), cet enseignement sollicite les capacités d’invention, incite à l’expression personnelle par des approches et des procédés diversifiés. Il mobilise chez l’apprenant perception et action dans une relation étroite à la réflexion. S’exprimer de manière personnelle et reconnaître la singularité d’autrui, apprécier dans la relation avec les œuvres la pluralité des points de vue et la diversité des compréhensions, permettent à l’apprenant de se découvrir à la fois singulier et ouvert aux autres. Il faut dès lors commencer par savoir ce qu’est l’art. Et pour le savoir et au risque de me répéter, il faut d’urgence mettre en place des lieux réservés à la connaissance artistique : écoles spécialisées, bibliothèques, salles de lecture, salles de projection, photocopieurs… Il faut aussi activer des moteurs de recherche électronique, publier régulièrement des annales, des périodiques de qualité et des catalogues raisonnés qui portent sur différentes thématiques… Il sera enfin possible pour les jeunes chercheurs d’inventorier les œuvres, d’établir la biographie des artistes, de suivre de plus près la genèse des mouvements et des styles… Cette ouverture sur les documents et les faits artistiques permettra sûrement à la recherche de muter et donc de rompre avec cette vision mystique que beaucoup ont continué à avoir de l’œuvre d’art en niant l’historicité de la création artistique, ce qui montre bien qu’un côté maraboutique irrationnel gît bien dans l’inconscient collectif.  C’est par l’accès institutionnalisé aux archives, documents et autres témoignages, que les paradigmes de recherche et d’investigation s’enrichissent et se développent. Les recherches qui se réaliseront alors seront susceptibles, lorsqu’elles sont bien menées, de secouer nos idées reçues et toute cette nappe d’évidences qui a continué depuis des siècles à alimenter notre imaginaire. Nul doute que l’image lisse que nous avons de notre passé comme enchaînement continu et linéaire - style «la vie est un long fleuve tranquille» - sera bel et bien écornée. Ceci parce que la recherche posera à coup sûr les questions qui fâchent et qui dérangent : pourquoi sommes-nous restés pendant des siècles à l’écart du mouvement culturel de la modernité amorcé depuis la Renaissance au nord de la Méditerranée ?  Pourquoi nos ancêtres qui furent présents en Espagne et en Sicile n’ont apporté avec eux, quand ils ont quitté ces contrées, aucune idée sur l’architecture, sur les arts plastiques ? Etaient-ils aveugles ? Avaient-ils vécu tout ce temps cloîtrés et repliés sur eux-mêmes ? On dirait qu’ils n’avaient jamais vu un temple grec, un monument roumain et qu’ils n’avaient jamais mis les pieds dans une église, non en croyants mais en esthètes ou par simple curiosité ? Quelques-uns d’entre eux avaient exprimé certes un intérêt évident pour la philosophie et avaient donc traduit les Grecs, mais pourquoi sont-ils restés silencieux face à la tragédie ? Quelle est la cause de cette tache aveugle ? Etaient-ils si imbus d’eux-mêmes et si convaincus de la grandeur supposée de leur culture ? Quelles sont les causes psychiques, sociales et culturelles de cet iconoclasme multiséculaire qui nous colle à la peau ?  Les jeunes générations sauront apporter les réponses. Commençons simplement par leur fournir l’outillage nécessaire…  
 
Supplique
Ne doit-on pas un jour revoir notre relation à la chose, physique et symbolique, qui nous relie le plus au monde, aux autres et à nous-mêmes : la langue ? Ne doit-on pas, pour aller vite, repenser notre rapport à la langue arabe, celle-là même qui nous fait et nous constitue qu’on le veuille ou pas et dont on ne peut se décharger comme d’une vulgaire prothèse ? Qui peut se dépouiller, comme le serpent de sa peau, de ce poids, de cette charge que fait peser sur les humains l’appartenance à une langue et à un patrimoine quels qu’ils soient ? Toute communauté humaine creuse les sillons de sa propre existence grâce à l’outillage conceptuel que lui confère sa propre langue. La langue de la personnalité de base. Cette langue peut être la darija, la langue du parler populaire mais retravaillée pour qu’elle serve de véhicule des apprentissages. Relisez les romantiques, surtout allemands et arabes. Nous devons réhabiliter la langue arabe, dans ses multiples versions et expressions, loin de tout populisme et de toute démagogie. Par dignité. Par respect pour nous-mêmes. Par fidélité à cette contrée de l’imaginaire et de la pensée que constitue l’espace arabe. Cet espace est certes balafré aujourd’hui par les hideuses violences de l’histoire, mais il sera demain le vivier d’où surgiront les œuvres de l’avenir. Heidegger disait : «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve».
 
* Professeur d’esthétique 
et de philosophie, écrivain 
et critique d’art


Par Mostafa Chebbak *
Mardi 17 Juin 2014

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