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Enseignement du français du primaire au secondaire : Entre les ambitions institutionnelles et une réalité déplorable




Enseignement du français du primaire au secondaire : Entre les ambitions institutionnelles et une réalité déplorable
Il est communément admis que l’apprentissage des langues vivantes est un atout pour tout système éducatif non seulement parce que cela permet l’ouverture sur d’autres cultures et modes de vie mais surtout parce que la diversité linguistique contribue effectivement à ce que l’apprenant manifeste sa curiosité envers les coutumes et les civilisations d’autrui et devienne maître de ses apprentissages postérieurs.
Nous ne parlerons ici ni de l’allemand ni de l’espagnol, mais nous nous limitons à la langue reconnue : le français. Il est vrai que sa pratique à l’école ne cesse de se modifier, d’être régularisée et conditionnée selon les exigences et les transformations actuelles. Les réformes scolaires ont beau renouveller les livres et les contenus, les illustrations et les couleurs, les méthodes et les approches, en vain ! Notre pratique enseignante montre, de jour en jour, d’année en année, de cycle en cycle, que nos élèves sont encore loin d’atteindre les résultats escomptés. Qui en assume la responsabilité ?
A vrai dire, nous estimons que la responsabilité entière incombe au système éducatif qui, noyé dans le chaos et le chambardement, bâtit  ses soubassements pédagogiques et didactiques sur des fondements velléitaires et amorphes.
A la seule fin de débroussailler le flou entourant ces propos et d’éclaircir notre intervention, nous tenons à rappeler que le français est enseigné à l’école publique à un âge précoce. Tout enfant marocain profite de cet enseignement gratuit qui se construit, selon les textes officiels, de façon progressive et qui assure un profil de sortie à même d’amener l’élève à entamer ses acquisitions au cycle secondaire collégial en toute assurance. L’enseignement du français au primaire jouit d’une diversité et d’une richesse remarquables, que ce soit au niveau des textes à lire ou des cours de langue. Dans cet intervalle, des extraits de la littérature d’enfance et de jeunesse jalonnent le livre de l’élève afin que l’apprenant soit stimulé, motivé et impliqué dans cet enseignement. C’est une littérature qui constitue un outil transversal : enrichissement du vocabulaire de l’écolier, apprentissage de la nuance des mots, approche de l’éducation civique…Nous supposons que c’est à ce moment-là que se crée et se raffermit le background linguistique de l’élève, surtout que ladite littérature, connue pour son rattachement au vécu de l’enfant par le truchement de textes simples et accessibles, offre des pistes pédagogiques bénéfiques nécessitant un traitement minutieux, un engagement intellectuel et une formation à la fois au préalable (dans les centres de formation) et continue (en concomitance avec la pratique de la classe).
Arrivé au collège, l’élève est invité à réinvestir ses acquis antérieurs et à les mettre au service des nouveaux apprentissages. Contrairement au cycle précédent, le cycle secondaire collégial lui dispense seulement quatre heures de français, séparées ou non selon la structure de l’établissement et les ressources humaines et matérielles disponibles. Il est vrai qu’à cet âge-là le collégien se sent relativement concerné par cette langue vitale, toutefois son désir d’apprendre et de s’améliorer se refroidit devant une réalité terrible : il ne sait ni lire ni écrire en français… Il n’a pas de base, dirait-on souvent ! Il va de soi que l’arbitraire du curriculum de français est que le professeur est appelé à respecter un programme défini qui correspond à des compétences spécifiques à développer. Subséquemment, le maître de la classe n’est plus le maître et il doit procéder conformément aux textes officiels. Il est donc contraint de revenir sur les leçons élémentaires de français car, en le faisant, il risquerait d’être pénalisé par une autre autorité : l’inspecteur. Pourquoi alors corriger la nonchalance des autres?! Il se penche sur le manuel scolaire et enseigne un contenu même s’il n’est pas convaincu de son intérêt. Quant à l’élève, il réussit même avec des quatre et cinq sur vingt, par la force de la carte scolaire qui laisse passer plus de 90% des élèves de première et de deuxième années du cycle secondaire collégial. Il ne serait pas étonnant de voir des collégiens réussir avec un ou deux sur vingt en français!
Au lycée qualifiant, notre élève rompt avec le manuel scolaire et commence une nouvelle tâche qui tourne autour de l’œuvre intégrale. Il rencontre alors l’autobiographie, la nouvelle, la comédie, le roman réaliste, le conte philosophique, la tragédie, le roman à thèse … De toute évidence, à ce niveau-là, le nouveau lycéen se voit dans la nécessité d’investir tout un arsenal emmagasiné durant deux cycles pour pouvoir réagir, discuter, s’exprimer, persuader, débattre, défendre son point de vue… En revanche, il est bloqué et mentalement démoli. Il admet désormais le sentiment amer de n’être plus capable d’apprendre le français. Son regard se fixe sur l’examen régional de français puisque c’est une moyenne comptabilisée au baccalauréat. Il y déploie tous ses moyens, légitimes ou non. Une fois franchie cette étape à la fin de la deuxième année du cycle, il ne s’intéresse plus au français et son rendement s’affaiblit et se détériore davantage. L’année terminale du lycée constitue la rupture totale avec cette langue étant donné que les élèves inscrits dans chaque spécialité se concentrent démesurément sur les matières d’examen au détriment des autres. Ainsi les branches scientifiques se penchent sur les mathématiques, les sciences physiques et les SVT, tandis que les filières littéraires se focalisent sur l’arabe, l’histoire-géographie, l’éducation islamique… Il semble que chaque matière scolaire est confinée dans son propre univers et le caractère interdisciplinaire dont parlent et reparlent les textes et documents officiels paraît absent et introuvable.
Le système éducatif n’est pas solide, il faut l’avouer ! Il forme des bacheliers brillants, mais faibles en français. Ceux-ci seront de futurs licenciés, masterants ou doctorants avec un français modeste malgré onze ans d’apprentissage gratuit. Le même système apprend à l’élève à être opportuniste, arriviste et malin en l’entraînant dans le désespoir et la fraude. L’élève triche en français pour écrire une simple phrase correcte. Il triche pour trouver le nom de l’auteur et la source du texte. Il triche pour employer «vrai» ou «faux» devant des propositions. Il partage avec ses camarades de classe le même texte qu’ils recopient tous sur la feuille de l’épreuve. Il écrit en lettres françaises et en phonétique arabe. Il ne distingue pas entre «être» et «avoir»… Bref, un vrai avatar qui continue de se produire… Au primaire, les instituteurs manquent d’expérience et enseignent parfois le français bien qu’ils soient monolingues. L’absence de formation, le surnombre des classes (niveaux scolaires et élèves à la fois), la désuétude des outils de travail, l’illettrisme des élèves (une grande majorité d’entre eux ne profite pas d’enseignement préscolaire) restent des facteurs générés par un système éducatif incapable de suggérer des solutions adéquates et efficientes et auxquels le pauvre maître ne peut remédier.
Au collège, l’enseignant est contraint de pallier les défaillances de ses élèves sous prétexte qu’il a un programme. Sa tâche consiste à développer d’autres compétences et non de revenir sur le travail de son collègue. Il enseigne donc le théâtre, le récit d’aventure, la BD, le conte sans qu’un nombre important de ses élèves ne sache ni le contenu ni la teneur de ces apprentissages.
Au lycée, le professeur est sollicité de changer de posture et d’attitude d’une classe à l’autre. Il a affaire à des élèves (de tronc commun et de première année du baccalauréat) assidus et intéressés. Puis, il travaille avec des absences excessives du côté des apprenants de deuxième année du baccalauréat, moins intéressés et moins motivés par ce français, cette bête noire!
Un véritable travail sur les finalités de l’enseignement du français du primaire au secondaire qualifiant demeure incontournable car, semble-t-il, il permettra de clarifier les objectifs et d’assumer les responsabilités. Commençons par la vision pragmatique du système éducatif qui ne fait que combler le vide dans les trois cycles et réduire les chances d’embauche! N’est-il pas temps de changer de vision et d’attitude, et d’admettre que l’élève est le seul grand perdant de ce système éducatif?

* Professeur de français
Délégation de Larache

Par Noureddine Fadily *
Mardi 3 Novembre 2015

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