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En attendant l’informatisation de ses bureaux; l’état civil prend les chemins de traverse




En attendant l’informatisation de ses bureaux; l’état civil prend les chemins de traverse
Il est 9h 30, une immense foule se serre devant un mur de 2 m de hauteur. Des hommes, des femmes, des jeunes, et des vieillards. Aux bouts des doigts, un petit morceau de papier rose. Leurs visages sont crispés et ils ont l’air tendus. Tous veulent rester collés au mur. Tous s’y accrochent. De l’autre côté, une voix aiguë se lève. On a du mal à l’entendre. Elle cite quelques noms. Elle les répète deux ou trois fois et se tait. La foule se bouscule et tremble, quelques personnes passent devant, d’autres reviennent en arrière. Elles ont du mal à joindre l’autre bout du mur. A quelques mètres de là, sur un banc long en béton, d’autres femmes et d’autres hommes se serrent. Eux aussi attendent leurs tours. On est au service d’état civil de la commune de Sidi-Othman.
o En attendant…
Il ne s’agit pas d’un simple bureau d’état civil. C’est plutôt un bureau central, le premier créé au pays, en 1954. Il est sous contrôle de trois officiers délégués, et 33 fonctionnaires, pour une population de 183.195 (selon les statistiques de 1996). Ce bureau gère 212.731 cas de naissance enregistrés en 2008 et 36.586 cas de décès. Il délivre, 10.000 actes de naissance par jour. Et selon les statistiques de 2008, le service en a délivré 159 529. Il a pour mission de délivrer des extraits d’actes de naissance et de décès, ainsi que des carnets d’état civil.
Aujourd’hui, on est lundi. Il fait beau, une forte lumière de soleil éclaire la salle, accentuée par le blanc métallisé des murs. Sur ces mêmes murs, on a accroché quelques photos au milieu desquelles, trône celle de S.M le Roi Mohammed IV souriant. La salle est pleine à craquer. Les fonctionnaires viennent de commencer leur boulot. On n’aperçoit d’eux que leurs têtes ou leurs mains. Parfois, des fantômes surgissent de nulle part. Ils échangent quelques mots, et disparaissent rapidement. Seulement trois prennent le devant de la scène. L’un d’eux est chargé de recevoir les demandes d’actes de naissance ou de décès, l’autre délivre ces actes, et le dernier, une femme, met les timbres et les cachets du service.
Le temps passe. De nouvelles personnes arrivent, d’autres s’en vont. Il fait chaud à l’intérieur, car les cinq petites fenêtres de la salle sont fermées. Les esprits s’échauffent. Les gens s’impatientent. Le rythme de travail leur semble lent et les heures d’attente très longues et ennuyeuses. Mohamed, un vieux de soixante ans, porte une djellaba marron, qui couvre un corps chétif et des mains qui tremblent. Assis à l’entrée de la salle, il a sorti sa montre en s’écriant : « Honte à eux, comment osent-ils traiter un vieillard comme moi, je suis là depuis ce matin, j’en ai assez ». Saïd, 26 ans, étudiant, lui aussi manifeste son ras-le bol : « Je suis là depuis 2 heures. Vous imaginez, 2 heures pour un simple extrait de naissance ». Avant d’ajouter : « Dans d’autres arrondissements rien de tel n’existe. On est vite servi et bien servi».
Pour le chef de service, un homme à la quarantaine, ces mécontentements et ses reproches sont logiques, et trouvent leurs explications dans le fait que les gens ne différencient pas entre un simple bureau de service civil dans un arrondissement, et un bureau central. La tâche est énorme, et les moyens d’y répondre sont drastiquement limités. « Les gens se contentent de nous rendre responsables de tout ; on demande simplement qu’ils comprennent qu’on fait ce que on peut », précise ce chef de service.
o Dans l’arrière-boutique 
Pour avoir un extrait d’acte de naissance, on doit apporter un ancien, ou le carnet de l’état civil. Une fois la demande reçue, on le renvoie dans l’arrière-boutique. Il s’agit de trois salles, l’une donnant sur l’autre. Mal éclairée et peinte en bleu ciel morose. Sur des murs s’étalent des placards, remplis de vieux registres, qui datent des premières années de l’indépendance. Cet endroit est le centre névralgique du service d’état civil. Des fonctionnaires animent la place. Certains sont assez expérimentés, ils sont entraînés à rédiger. D’autres se faufilent entre les bureaux, échangent quelques mots et sourires avec d’autres. Certains fonctionnaires ont improvisé une petite réunion. Ils discutent du prochain concours ouvert aux fonctionnaires 5ème échelle. Les avis sont partagés entre les pour et les contre. Nourdinne, 54 ans, on le nomme le doyen du service, est en train de prendre son petit déjeuner. L’odeur de thé et de pain chaud envahit l’endroit. De derrière ses lunettes médicales, il jette un regard sur les carnets d’état civil dispersés sur son bureau. De temps à autre, il se lève et déclare : « J’ai 23 ans de service, j’ai vu succéder des fonctionnaires, des chefs de service, des présidents de commune, mais rien ne semble changer dans ce service. On fait le même boulot, pour le même salaire depuis longtemps. Mais hamdou lilah ». Il vient de terminer son petit déjeuner et se dirige vers le grand placard devant lui. Il sort quelques registres, note quelques informations, puis range de nouveau le registre dans sa place. Quelques minutes après, l’extrait de naissance est rédigé. Maintenant, le document est prêt et peut être délivré.
o Je t’aime, moi non plus… 
Il est midi, le rythme de travail ralentit. Seules quelques personnes occupent la salle. Hicham, 44 ans, profite de l’occasion pour fumer. Vêtu d’une veste grise et d’un pantalon beige, il scrute sa cigarette avec colère. Son portable sonne, une fois, deux fois, il sonne encore. Il a l’esprit ailleurs. Ou peut-être il a préféré décrocher. Il a 15 ans de service derrière lui. Après de courtes études universitaires, il a intégré la fonction publique. Il est maintenant un officier délégué. C’est lui la Voix. Il a pour mission de délivrer et de signer les extraits de naissance. Hicham a été tout à l’heure agressé verbalement par un citoyen. Il a été insulté et traité de corrompu. La situation a été vite maîtrisée. Mais Hicham ne décolère pas. Il juge ce comportement injuste envers des personnes dévouées au service des autres. Hicham n’a pas de bureau, ni de chaise, il a juste un couloir étroit et vide, où on a accroché au mur, un long morceau de bois. Au-dessous, des centaines de carnets d’état civil, deux ou trois stylos, et une tasse de café vide. Hicham reste débout des heures et des heures. Il déplore ces conditions de travail, qu’il juge décourageantes. Pourtant, il trouve son boulot intéressant et utile pour la communauté. Rester débout toute la journée ne constitue pas un problème. Puisqu’on tchatche avec les gens, on échange avec eux leurs préoccupations, leur joie et parfois leur peine. Mais, il regrette souvent le manque de reconnaissance et de respect chez certains : «Ce qui me touche le plus, c’est qu’ils nous traitent de corrompus, de bons à rien. Même si on fait ce qu’on peut, avec les moyens qu’on a ». Hicham finit sa cigarette et regagne son poste. En entendant de nouveau sa voix claire et forte qui résonne. Quelques heures après, les dernières personnes quittent la salle, certaines avec joie, d’autres avec colère. Hicham, rentre chez lui. Cette fois, il a l’air satisfait, malgré les accrochages de tout à l’heure. Il a vite oublié. Une longue journée l’attend demain. Peut-être demain sera un autre jour.

Bentaleb Hassan (Stagiaire)
Lundi 20 Juillet 2009

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