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En Argentine, un tango endiablé pour oublier ses psychoses




La musique retentit dans cet hôpital psychiatrique de Buenos Aires et soudain le réfectoire morose se transforme en une sensuelle piste de danse: en Argentine, le tango sert aussi de thérapie pour les patients de troubles mentaux.
"Nous sommes tous fous de tango", clame cet atelier créé il y a 16 ans dans l'hôpital Borda, le plus grand établissement neuropsychiatrique public pour hommes d'Argentine, situé au sud de la capitale.
Deux fois par mois et pendant une heure, les patients sont invités à réaliser les pas cadencés de cette danse, emblème national de l'Argentine.
"Aujourd'hui j'ai eu l'impression de mieux danser, j'étais plus détendu", confie Maximiliano, 35 ans, participant fidèle.
Suivi à l'hôpital mais sans y être interné, il poursuit des études de gestion en politiques culturelles et s'est converti facilement au tango: "J'aime bien les paroles, elles sont nostalgiques, mélancoliques".
L'atelier accueille généralement une douzaine de patients mais ses portes sont ouvertes à tous et de nombreuses femmes amatrices de tango viennent se joindre aux danseurs par solidarité.
Danser un tango peut être un moment sensuel ou artistique. Pour les patients de l'hôpital Borda c'est d'abord une occasion d'apprendre, de prendre conscience de son corps et de faire sa propre création, explique à l'AFP le psychiatre et acteur Guillermo Hönig, chef enthousiaste du service 25B où se déroule cet atelier et bien d'autres activités.
Un mercredi sur deux, la psychologue Silvana Perl, à l'origine de cette initiative, fait elle-même le tour des immenses pavillons de l'hôpital pour inciter les patients à venir danser.
Elle leur remet à tous un dépliant, mais la majorité est généralement réticente: "Je ne sais pas danser", "Aujourd'hui je n'ai pas envie", disent-ils, rapporte l’AFP.
"Je n'ai pas le temps", répond ainsi un patient qui fait la queue pour qu'on lui remette ses cachets.
"L'atelier est un moment de rupture dans l'hôpital. L'idée est d'entrer en irruption dans la vie apathique des patients schizophrènes. Le bruit artistique a un effet d'éveil, d'appel à se connecter" avec soi-même comme avec les autres, souligne Silvana Perl.
Convaincus par son enthousiasme, une demi-douzaine de patients suivent le médecin à travers les couloirs de cet établissement fondé il y a 150 ans, où quelque 600 hommes sont actuellement hospitalisés.
"Le nombre d'élèves est aléatoire. Viennent ceux qui veulent et ceux qui peuvent", raconte la psychologue.
Dany, Maximiliano, Ismael, Jorgito, Leandro, Mauro, Felipe, Luis, Marcelo et Adrian se lancent sur la piste. Il y a assez de partenaires femmes.
Au son de la musique et de quelques rires, les corps commencent alors à connecter entre eux.
"Cela fait cinq ans que je suis interné ici et deux ans que je viens à tous les cours, ça me plaît beaucoup", glisse Dany, 41 ans, qui confesse toutefois qu'il préfère écouter un autre genre de musique, la cumbia.
Les professeurs, Laura Segade, 44 ans, et Roque Silles, 53 ans, montrent les pas et donnent les indications aux élèves. Ce sont eux qui désignent les couples, avec des changements tout au long de la séance.
"C'est un cours classique de tango. Ici ils essaient tous de respecter les figures, non pas de manière soumise mais en essayant d'assimiler ça. Ils donnent tout pour faire quelque chose qui, quelques minutes plus tôt, semblait impossible", se félicite Roque Silles.
Pour participer à l'atelier, les patients doivent respecter les règles de ponctualité et venir avec une hygiène convenable.
Le cours inclut une séance de critique constructive entre élèves, qui pour terminer entonnent en choeur les paroles du classique du tango "Cambalache": "Le monde a toujours été et restera une porcherie".
"Les psychotiques sont des personnes passives, qui reçoivent, mais dans le tango elles deviennent émettrices" en donnant cours à leur fibre artistique, souligne Laura Segade.
"Ici les gens arrivent comme des patients et repartent comme des élèves... avec le sourire", ajoute-t-elle.

Libé
Mercredi 3 Août 2016

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