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Egypte : la révolution n’est pas finie




Egypte : la révolution n’est pas finie
Le 13 Février, 48 heures après l’abdication de Hosni Moubarak, 18 membres du Conseil Suprême Militaire de l’Egypte abolissaient la constitution, prononçaient la dissolution du Parlement et s’engageaient à organiser des élections présidentielles et législatives dans l’année. Bien que prometteuse, cette série de changements de procédure n’en est pas pour autant une révolution. Pour une réelle révolution, les Egyptiens doivent refuser de se soumettre à une élite non représentative promettant une croissance économique menée par l’Etat, c’est à dire, essentiellement, une répétition de l’ère Moubarak.
A la ploutocratie – le gouvernement par la richesse - et à la kleptocratie – le gouvernement par le vol - nous pouvons humblement ajouter « l’humiliocratie», un concept inventé par le penseur marocain Mahdi Elmandjra pour expliquer le gouvernement par l’humiliation. Du plus humble fonctionnaire au plus haut général de l’armée, l’humiliocratie prend effet quand une culture intériorise les échecs de l’inefficacité économique. Malgré la chute de M. Moubarak, le régime pourrait très bien persister. Les élites d‘affaires aux connections politiques, les membres influents du parti et la puissante armée demeurent les gardiens d’une structure de capitalisme de copinage qui prive les Egyptiens de leur richesse et de leur dignité. Malgré une croissance économique soutenue au cours des dernières années, la moitié des Egyptiens vivent avec moins de 2 dollars par jour. On peut mieux comprendre les difficultés financières de l’Egypte en examinant les politiques menées par le gouvernement qui ont conduit à étouffer sa croissance économique.
Jusqu’au début des années 1950, les étrangers contrôlaient une grande partie des institutions financières et commerciales de l’Egypte. Le gouvernement égyptien était composé d’une aristocratie corrompue et exploiteuse qui fonctionnait sur des considérations liées au copinage. Le 23 Juillet 1952, un groupe révolutionnaire d’officiers nationalistes prirent le contrôle militaire du Caire.
L’indépendance nationale n’est pas toujours compatible avec la liberté politique. Les «Officiers libres» révolutionnaires n’allaient pas régner en tant qu’avant-garde du progrès démocratique, mais comme un mouvement de dictature populiste et de consolidation nationaliste. Après avoir purgé les rangs de la fonction publique, dissous les partis politiques et emprisonné les libéraux, les islamistes et les communistes, le régime militaire - au nom du socialisme arabe - adopta des politiques économiques interventionnistes, avec des conséquences dévastatrices pour la stabilité macroéconomique du pays.
En Novembre 1956, le régime militaire prenait le contrôle de toutes les banques et entreprises britanniques et françaises (environ 15.000 établissements). Dans les années 1960, l’Etat contrôlait la plupart des industries, y compris le transport, la finance et le commerce. Adoptant un modèle populaire de développement fondé sur l’industrialisation lourde et la planification économique étatique de l’époque, Le Caire mit en œuvre un plan en 1960 visant à doubler le revenu national en 10 ans. A la fin de la décennie, beaucoup de réformes économiques du régime ont été jugées comme étant des échecs complets. L’industrie souffrait d’un excédent de main d’œuvre, d’une faible productivité et des lacunes de la planification bureaucratique. Les établissements commerciaux produisaient des matières premières et fournissaient des services trop coûteux pour que les Egyptiens ordinaires puissent les acheter. Il y avait les subventions, mais le pain et le carburant manquaient.
La terrible défaite de l’Egypte dans la guerre des Six-Jours de 1967 révéla encore davantage le gâchis de l’incompétence et des privilèges du régime du Président Gamal Abdel Nasser. Plutôt que de se tourner vers la tâche sans gloire de résoudre les problèmes structurels de leur Etat, les représentants du gouvernement augmentèrent la dépendance de leur pauvre pays au patronage étranger. Durant les années 1970, le Président Anouar El Sadate effectua un certain nombre de réformes d’ouverture pour améliorer les mauvaises performances économiques de l’Egypte. Toutefois, ces réformes se superposaient simplement au système économique dirigiste préexistant de l’Egypte. Bakchichs et magouilles augmentaient de manière astronomique au sein du système trop réglementé et sur-bureaucratisé du pays ; et les officiers de l’armée, les gestionnaires du secteur public et les membres de l’ancien régime devenaient une classe établie d’intermédiaires.
Au début des années 1990, l’Egypte mit en œuvre un programme d’ajustement structurel radical à la demande du Fonds monétaire international, générant ainsi un hybride de capitalisme de copinage où les banques contrôlées par l’Etat consentaient des prêts à des familles avec les bonnes connections et qui soutenaient le régime, assurant l’accès au capital aux entreprises et aux industries privilégiées et protégées. L’Etat régulateur et étendu d’Egypte soutenait ce système. Ahmed El Naggar, directeur de l’unité d’études économiques au Centre Al-Ahram pour les études politiques et stratégiques, explique que des hauts-responsables de l’Etat vendirent à bas prix des terres appartenant à l’Etat aux familles ayant des relations politiques. Ils permirent également à des conglomérats étrangers d’acheter des sociétés d’Etat pour des sommes minimales. En échange, précise-t-il, les fonctionnaires recevaient des commissions occultes.
Pour l’Egypte, se sortir d’une situation économique qui empire sera une tâche presque insurmontable, compte tenu de la pauvreté et du chômage à grande échelle, des mouvements de main-d’œuvre qualifiée vers l’étranger et du poids de la dette. L’état lamentable de l’Egypte menace non seulement ses institutions politiques et économiques, mais aussi les libertés de son peuple. Afin d’assurer que l’Egypte connaisse une réelle croissance, les Egyptiens doivent réévaluer le rôle de l’Etat et son rôle historique dans la perpétuation de l’injustice économique de leur pays. Tant que cet héritage persiste, il y a peu d’espoir pour une véritable révolution.

* Respectivement analyste au Cato Institute et professeur d’études arabes à l’International Center for Language Studies
Article publié
en collaboration avec www.unmondelibre.org

Par Malou Innocent et Abdelilah Bouasria *
Jeudi 10 Mars 2011

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