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Education et tolérance au Maroc : II - Les limites et les contraintes




En réalité, l’importance donnée à la valeur de la tolérance, et surtout dans le champ de l’éducation et de l’instruction, est très récemment mise en valeur. A l’échelle internationale, la « Déclaration de principe sur la tolérance » date de 1995, lors de sa signature par les Etats membres de l’Unesco et, depuis cette date, l’idéal de l’éducation à la tolérance balise son agenda. Cela permet de tracer une ligne progressive qui trace les phases de la domination de cette valeur selon les conditions et les contextes. C’est comme en physique quantique,  on insiste sur les conditions sur lesquelles un électron peut être une onde ou une particule ; selon les conditions sociales et politiques de chaque Etat, on insiste sur une valeur comme valeur centrale et indéfectible.  Ainsi, la démocratie a régné aux Etats-Unis d’Amérique à la fin de la seconde guerre mondiale comme principe central, pour éviter le retour à la guerre et au repli de la construction d’une Nation unie, dont la déclaration de 1948 des droits de l’Homme en est la preuve. En outre, à l’époque de la guerre froide, l’Etat d’Amérique  insiste fortement sur une autre valeur qui est la valeur de la Nation, en compréhension et en extension, ce qui favorise l’hégémonie de la mondialisation. Cette globalisation ne peut être la bienvenue à l’échelle globale que s’il  y a d’autres valeurs qui la tolèrent. D’où l’émergence de la tolérance comme valeur centrale d’après la déclaration de ce principe en 1995. Ce qui légitime l’interrogation sur cette valeur : sur son éducation et ses usages.
  Qu’est-ce la tolérance ? Peut-on tolérer l’intolérance ? Quelles sont ses limites et ses contraintes ? Peut-on éduquer la tolérance ? Cette éducation diffère-t-elle d’une société à l’autre selon les fondements des valeurs de son système  et selon les niveaux  d’instruction et d’organisation des cycles d’apprentissage?
Le « Dictionnaire de la langue française » définit la tolérance comme :
 1) l’attitude de celui qui tolère ce qu’il pourrait interdire ;
2) le fait d’accepter les opinions (religieuses, philosophiques, politiques) d’autrui, même si on ne les partage pas ;  
3) comme une différence tolérée.
Selon ce  même Dictionnaire, Tolérer c’est  accepter et supporter par indulgence, en faisant un effort sur soi-même. Cette définition illumine le sens de la tolérance et élimine ses faux semblants. Ainsi, la tolérance n’est pas l’indifférence, car celle-ci est un état sans douleur et sans crainte ; c’est une désaffection et une dévitalisation du souci du sens et de la valeur ; l’intolérance est indolore. Par contre, la tolérance implique un effort pour accepter la différence. Tolérer c’est supporter et endurer, alors que la tolérance ne porte, chez la plupart, que sur les différences qui ne dérangent personne (Reboul, 1992, p.75). Le philosophe Olivier Reboul affirme que « la tolérance envers toutes les cultures est un produit typique à notre culture (à la culture occidentale) et qu’on rencontre guère ailleurs(…) le problème de la tolérance est loin d’être un trait commun à toutes les cultures » (Reboul, 1992, p. 75-76). Il me parait que c’est un jugement qui manque de rigueur philosophique. Je cite seulement deux versets du Saint Coran qui illuminent la voie de la tolérance avant la rencontre de l’Orient avec l’Occident. Le Saint Coran dit dans la Sourat Al Hojorat (Les appartements) : « Nous vous avons créés d’un mâle et une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous entreconnaissiez.  Verset 13» et «  Que la bonne action et la mauvaise ne sont pas pareilles. Repousser (le mal) par ce qui est meilleur ; et voilà que celui avec qui tu avais une animosité devient tel un ami chaleureux » (Fossilat, les versets détaillés, Verset34).N’est –il pas intolérant ou au moins indifférent de dire que la tolérance est uniquement un produit de la culture occidentale ?
De même la tolérance n’est pas la condescendance, car le respect de l’autre, de sa liberté d’être et de penser, de l’estime et de l’admiration, de l’hospitalité et de la coexistence pacifique demande autre chose que la condescendance et même de l’indulgence dans le sens où celle-ci est une facilité à pardonner et un mûrissement. Tolérer c’est donc accepter les différences et les défendre ; c’est s’efforcer (en tant qu’agir sur soi-même) pour supporter ces différences ; et endurer ce à quoi on ne se consent pas de bonne grâce. Mais peut-on dire que  toute différence doit est tolérable ? Peut-on tolérer l’intolérance ?
La tolérance a des limites. On ne peut tolérer des pratiques amorales, immorales et inhumaines telles le racisme, la violence, les génocides, le fanatisme. On ne peut, en aucun cas et en aucun contexte, accepter l’intolérance.
« Peut-on tout justifier ? ». Cette question posée aux candidats du baccalauréat français de 1995, représente une illustration claire pour les limites de la tolérance selon le sociologue français Raymond Boudon à propos du «  Sens des Valeurs ». Il insiste sur l’inquiétude relatée par un examinateur dans un hebdomadaire. D’après la correction de deux cents copies, ce correcteur note « les effets pervers de la tolérance » dont tout se justifie, même les actes d’Hitler. Atterré, ce professeur de philosophie, nous dit Raymond Boudon, conclut que  «  nous baignons dans la religion ambiante de la tolérance, et nous avons élevé des enfants qui ont du mal à se structurer et à faire la différence entre des valeurs et des croyances, des opinions et des vérités » (Boudon, 2007, p 296-297). Pouvons- nous ne pas accepter la conclusion de ce professeur ? Est-ce que notre enseignement éduque les valeurs de la tolérance et de la vérité ou des croyances et des opinions qui peuvent être les facettes perverses de la tolérance ?
Tolérance : rencontre et altérité.
« Sans tolérance, il ne peut y avoir de paix ; et sans paix, il ne peut y avoir de développement ou de démocratie. (…)(Pour cela) l’éducation est le moyen le plus efficace de prévoir l’intolérance ». C’est ainsi que l’Unesco s’engage pour l’éducation de la tolérance  comme vertu (de l’Etat de droit comme du sujet moral) à l’échelle globale ; comme ascèse de tout jugement frustrant et attentatoire à la dignité de l’autre, comme le refus ou la peur de l’altérité et la surestimation de notre identité ; et comme sentiment communicable. « Toute valeur, nous rappelle Olivier Reboul, se donne à nous dans un sentiment. Mais elle n’est communicable que si ce sentiment s’accompagne d’un jugement», dont l’un des rôles  de l’enseignement « est d’ajouter les adverbes, d’apprendre à modaliser les sentiments, à réfléchir sur le spontané, à passer du ‘’c’est beau’’ au ‘’c’est vraiment beau’’» (Reboul, 1992, p.1-3). Cette articulation entre sentiment et jugement, c’est ce qui donne à la valeur sa matière et sa forme. Est-ce que l’éducation de la tolérance à l’Ecole marocaine renforce cette démarcation ou s’éloigne de ce point de repère universel ? Je n’ai pas l’intention, par cette intervention, d’établir une étude exhaustive de la place de la valeur de la tolérance dans les actuels manuels scolaires qui reflètent la philosophie de la Charte en matière des croyances axiologiques, mais seulement d’éclaircir l’importance donnée à l’inculcation des valeurs en général et de la tolérance en particulier.
Les choix et les orientations pédagogiques qui encadrent les cahiers des charges pour l’élaboration des manuels scolaires insistent sur l’éduction de la tolérance, le respect de l’autre, le respect des différences, la lutte contre le racisme, la violence et la haine. La raison doit être la base solide sur laquelle on éduque la tolérance comme valeur universelle qui facilite le dialogue, la rencontre et l’altérité. Pour illustrer un exemple de cette éducation, je vous présente pour le moment par le biais des statistiques, la place de l’éducation de la tolérance dans un manuel scolaire de philosophie en classe terminale secondaire.
La philosophie s’enseigne au Maroc à partir du tronc commun (durant tout le cycle secondaire qualifiant, un cycle de trois ans qui forme avec le cycle secondaire collégial l’enseignement secondaire dans la nouvelle organisation). En classe terminale (la deuxième année du baccalauréat), le manuel scolaire se compose de quatre modules :
1) la condition humaine qui se compose de trois parties : 1) La personne avec ses trois vecteurs : l’identité, la valeur et la nécessité et la liberté ; 2) l’autre ou l’altérité avec ses trois vecteurs aussi : l’altérité, la connaissance de l’autre et la relation avec l’autre; et 3) l’histoire avec ces trois composantes : la connaissance historique, l’histoire et l’idée du progrès et le rôle de l’homme dans l’histoire.
2) la connaissance qui se compose aussi de trois parties : 1) la théorie et l’expérience avec ses trois vecteurs expérience et expérimentation, la rationalité scientifique et les normes des théories scientifiques ; 2) la scientificité des sciences humaines avec ses trois vecteurs : problématique des phénomènes humains, explication et compréhension de ces phénomènes et la typologie des sciences expérimentales  et 3) la problématique de la vérité avec ses trois vecteurs aussi : l’opinion et la vérité, les normes de la vérité et la vérité en tant que valeur.
3) la politique qui se compose de trois parties : 1) l’Etat avec ses trois vecteurs : la légitimité de l’Etat et ses finalités, la nature politique de l’Etat et l’Etat entre le droit et la violence ; 2) la violence avec ses trois vecteurs : les formes de la violence, la violence dans l’histoire et la légitimité de la violence ; et 3) le droit et la justice avec ses trois vecteurs : le droit naturel et le droit positif, la justice comme fondement du droit et la justice entre l’égalité et l’équité.
4) la morale qui se compose de trois parties : 1) le devoir avec ses trois vecteurs : le devoir et la contrainte,  la conscience morale et le devoir et la société ; 2) le bonheur avec ses trois vecteurs : les représentations du bonheur, la recherche du bonheur et le bonheur et le devoir ; et 3) la liberté avec ses trois vecteurs : la liberté et la fatalité, la liberté de la volonté et la liberté et la loi.
Le manuel qui me sert ici d’instrument de base, pour illustrer la présence de la valeur de la tolérance comme contenu d’éducation et d’inculcation, est l’un des trois manuels scolaires homologués par le ministère de l’Education nationale et conformes aux règlements des cahiers des charges concernant  la production des livres scolaires et la libéralisation de cette production. Cela dit, ce manuel n’est qu’une illustration aléatoire pour dévoiler la place qu’occupe la valeur de la tolérance dans l’enseignement de la philosophie. Certes l’enseignement de la philosophie est crucial pour l’éducation à la tolérance, mais reste à savoir que les autres composants des programmes et curriculum scolaires sont aussi impliqués  dans cette éducation. Ce qui nécessite une étude exhaustive pour  savoir la relation triarchique qui fonde notre système scolaire marocain : valeurs, compétences et éduction au libre choix.
Le tableau suivant nous présente la place de la tolérance parmi les autres valeurs essentielles. (Labdaoui, Khouricha, 2009)
Selon ce tableau, on peut présenter quatre remarques :
La place qu’occupe la tolérance dans la formation de la personnalité des jeunes marocains. C’est une valeur qui se positionne entre les valeurs de la liberté et de la justice et les valeurs de la solidarité et de la démocratie, et ce pour instaurer les bases solides de la dignité humaine de chaque personne en tant que citoyen.
La deuxième remarque concerne l’impact du fait religieux et national sur l’inculcation des valeurs. Selon le manuel de philosophie, la foi et la loi sont sources de tolérance.
La troisième remarque qu’on peut tirer est un enseignement de la morale, c’est que la liberté et la justice sont deux valeurs fondamentales pour la tolérance. On ne peut tolérer si on ne se sent pas libre, si on ne peut jouir des droits collectifs et des droits individuels, si on ne se sent pas responsable de sa sphère personnelle.
La quatrième remarque, inspirée du contenu de ce manuel de philosophie, c’est que la tolérance comme fondement de l’éducation aux valeurs en se basant sur l’altérité, le respect de l’autre et les différences fait de la rencontre et la possibilité de communiquer la base élémentaire de chaque éducation qui devrait préparer à cette rencontre.
 Préparer à la rencontre, reconnaître la liberté de l’autre, accepter sa différence, défendre son droit d’être libre, d’être différent et supporter de vivre ensemble, c’est la finalité de chaque acte de tolérance. Lutter contre le racisme comme acte qui dénie à l’autre sa liberté et qui anéantit toute réciprocité ; apprendre à vivre ensemble sans mépris, sans haine, sans détestation, et ne jamais tolérer l’intolérance ce sont les éléments fondamentaux de chaque éducation à la citoyenneté, à l’humain, à l’amour de la sagesse et à la tolérance.   

* Chef du département des sciences de l’éducation
Université Sidi Mohamed
Ben Abdallah
Ecole normale supérieure – Fès

Référence biographique

- Reboul, Olivier (1992) Les valeurs de l’éducation.PUF.
 - Sabouret, Jean-François (dir) (2007) L’Empire de l’intelligence. CNRS.
 - Stoetzel, Jean (1983) Les valeurs du temps présent : une enquête.PUF.
 - Savater, Fernando (2003). Education et tolérance. Le monde du 20 juin.
 - El Alami El khammar (2002) Les fondements de l’éducation : Valeurs de l’éducation et éducation aux valeurs. (en arabe) Addar al Alamya lil kitab.
- Cosef (2000) Charte nationale d’éducation et de formation. Rabat.
- MEN (2002) Choix et Orientations pédagogiques. Rabat.

Par le Pr. El khammar EL ALAMI *
Mercredi 23 Février 2011

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