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Education et illusions d’optique : L’échec du multilinguisme en Europe et en France, une leçon pour l’enseignement au Maroc ?




Historiquement, il a fallu donc six siècles de balbutiements, depuis l’an 842 à l’issue des « Serments de Strasbourg », avant que la langue française ne prenne corps avec l’ordonnance de Villers Cotterêt en août 1539, signée par François Ier. Elle visait à bannir le latin et faire du dialecte français la langue du Royaume. Cette ordonnance répondait ainsi à une volonté affichée d’un multi-nationalisme européen qui prenait de plus en plus ses distances avec une tutelle pesante de l’Eglise romaine, dans un chacun pour soi politique ayant pour colonne vertébrale le développement de langues nationales minorées jusque- là par le latin. Mais « cette plante mal venue faute de soins » qu’était le français, selon l’expression de du Bellay, l’un des illustres représentants de la Pléiade, au XVIe siècle, s’est nourrie ensuite de plusieurs sources. Non seulement du latin classique et « vulgaire », mais aussi du grec, de l’arabe et de tous les dialectes et langues populaires jusqu’à l’obésité. De ce « bricolage » linguistique, la langue française conserve encore des marques indélébiles qui rendent son orthographe rebutante, sa grammaire difficile et son apprentissage pénible. « Enfin Malherbe vint ! » qui épura et réforma la langue tant qu’il a pu. Et, après lui, Richelieu fondateur de l’Académie française au XVIIe siècle. Il ouvrira ainsi la voie aux philosophes du XVIIIe siècle, appelé à juste titre « Siècle des Lumières ». Ce fut un moment phare qui consacra alors un rayonnement sans précédent de la langue française dans toute l’Europe, symbolisé par le fameux discours de Rivarol à Berlin en 1784 sur « L’universalité de la langue française », au seuil même de la Révolution française de 1789. Une révolution, appréciée diversement sur le plan politique, certes, mais dont les implications culturelles trouvaient une diffusion humaniste de grande ampleur dans la prestigieuse Sorbonne, considérée déjà comme un Temple du savoir dans un Paris, carrefour de l’Humanité. Mais l’œuvre langagière unificatrice est continuée par l’Ecole de Jules Ferry au 19e siècle et son enseignement primaire obligatoire. Elle a généralisé, pour le première fois, la langue française dans toute la France ou presque, au prix cependant d’une gourmande glottophagie qui s’est traduite par une situation frisant, à petit feu, l’ethnocide linguistique de grandes langues provinciales. Situation favorisée, en outre, par une «laïcité» à peine sortie des langes, et déjà autant formatrice qu’uniformisatrice, avant sa consécration par une loi de 1905. C’est sans doute ce qui explique a posteriori, entre autres, que la France reste actuellement l’un des rares pays d’Europe à ne pas reconnaître la charte  européenne pour la protection et la promotion des langues régionales. Elle s’abrite ainsi derrière l’article de sa Constitution précisant que « le français est la langue de la République ». Mais, il n’en demeure pas moins vrai que, malgré la francophonie afro-maghrébine qui en est un prolongement et une roue de secours incontournable, la langue française a perdu de grands boulevards en Europe au profit de l’anglais. Et même ses derniers bastions dans des pays méditerranéens d’ascendance latine ou hellénique qui lui étaient favorables.
En fait, c’est ce recul ininterrompu de la langue de Molière, qui accentue le caractère défensif de l’unilinguisme français. Si bien que la France n’a jamais cessé de produire les lois les plus contraignantes pour protéger sa langue et son « exception » linguistique. De nombreux textes se sont ainsi succédé depuis 1539 et surtout depuis la Révolution française de 1789. Le dernier texte en date est la loi Toubon du 4 août  1994 qui vise, entre autres, les actes juridiques, administratifs et publicitaires. Elle envisage des sanctions pénales et amendes pouvant se traduire, sous certaines conditions, par « un emprisonnement de six mois et une amende de 50000 F ». Tout ou moins si l’on se réfère à l’article 17 de cette loi et aux circulaires d’application qui renvoient à l’activité des officiers et agents de police judiciaire et de la répression des fraudes ainsi qu’aux peines prévues au second alinéa de l’article 433-5 du Code pénal français.
Pour l’enseignement en particulier, toujours selon la loi Toubon en France, on doit y veiller à ce que tous les cours soient donnés en français, sauf pour l’enseignement des langues étrangères. Un renforcement quasi draconien est prévu pour les formations universitaires, les recherches scientifiques, les soutenances de thèses, les communications scientifiques et le déroulement des congrès et colloques qui doivent tous se faire en français, sauf exception «dûment» justifiée. Néanmoins, se référer uniquement à ces dispositions restrictives, c’est perdre de vue les évolutions accélérées que, en ce troisième millénaire, assaillent le monde entier, dont l’anglais est devenu l’une des clefs d’une formation compétitive. C’est peut-être en toute conscience que la nouvelle Assemblée Nationale française a adoptée en juin 2013, en première lecture, un projet de loi sur l’enseignement supérieur facilitant…l’emploi de l’anglais à l’université, porté par la ministre Geneviève Fioraso. Mais, il n’en a pas fallu plus pour déchaîner une tempête de protestations dont celle du linguiste Claude Hagège, notamment. Il qualifie cette loi de «pulsion d’autodestruction des dirigeants de la Nation» que l’académicien Jean Dutourd stigmatisait déjà dans la revue «Lettres» en termes peu flatteurs lorsqu’il s’agissait d’actes officiels dans des rapports de force inégaux, en l’occurrence entre la France et l’Amérique « amie ». Car, écrivait-il, « parler publiquement la langue du pays le plus puissant du monde est un acte implicite de vassalité(…). C’est faire du zèle, et la pire espèce du zèle : le zèle du colonisé qui s’évertue à ressembler au colonisateur ». Tandis que pour un autre académicien, Michel Serres, qui revient à la charge, « enseigner en Anglais nous ramènerait à un pays colonisé dont la langue ne peut plus tout dire ». A son secours, l’Académie française en personne pointe sèchement, pour toutes les universités de France, « les dangers d’une mesure qui se présente comme d’application technique, alors qu’en réalité elle favorise une marginalisation de notre langue ». Ce n’est pourtant pas l’avis de brillants chercheurs, souvent Prix Nobel. Ils rappellent que « les scientifiques du monde entier utilisent l’anglais pour communiquer(…) et le projet de loi favorise l’insertion de la France dans le monde en renforçant son attractivité ». D’autres chercheurs, enfin, dénoncent cette « France frileuse qui a peur à l’heure de la mondialisation, de ne pas tenir son rang », tout comme ceux qui « pensent que le meilleur moyen de se défendre serait de s’enfermer dans un grand village gaulois » (cf. Le Monde, 10-22 mai et 4 juin 2013)
Cette incertitude d’une « exception » française « inscrite dans le marbre », comme le dit un analyste, est assez révélatrice de convulsions linguistiques des pays européens qui, tout en couvant jalousement, chacun, «sa» langue nationale, se trouvent désarmés collectivement au niveau de l’Union européenne, face à un multilinguisme anarchique et mutilant, dressé devant eux, comme une Tour de Babel, voire un monstre inaccessible de l’incommunicabilité, qu’on ne peut ni ne veut ébranler.
4- Le Babel européen
Il a fallu une crise économique et financière mondialisée pour que l’Europe prenne conscience qu’une union monétaire n’ayant pas comme fondement une union politique est vouée à l’échec. Ce n’est pourtant que la partie saillante d’un iceberg qui risque de dériver encore plus, en raison de son échafaudage linguistique et communicationnel défectueux, justifiant, à titre posthume, le « si c’était à refaire, j’aurais commencé par la langue et la culture », attribué à Jean Monnet, « père » de l’Europe. En effet, ce qui est déroutant, à cet regard, c’est que l’Europe des 27 (ou des 28) jongle avec plus d’une vingtaine de langues nationales, toutes déclarées officielles dans les institutions collectives inter-européennes, à l’exclusion des langues régionales. L’objectif en est beaucoup plus la satisfaction des égos nationaux que l’efficacité communicationnelle, qui reste pourtant primordiale en ce temps de crise matérielle et éthique. Or, l’Europe s’impose une lourde machine de traduction simultanée où s’enchevêtrent des dizaines de combinaisons, jalonnées d’un coût de fonctionnement des plus élevés. Et, sans doute, la ligne budgétaire la plus importante de toutes les dépenses institutionnelles. Mais les résultats ne sont jamais à la hauteur de ce ruineux investissement à caractère budgétivere. Au Parlement européen, par exemple, les députés s’imposent bien les écouteurs pour déchiffrer la traduction de discours souvent fastidieux. Mais dès qu’ils quittent la salle, ils essaient tant bien que mal de bricoler un langage commun à dominante «globish» pour dialoguer, enfin, ou tout au moins se comprendre autour d’une tasse de café bien méritée, sans passer par les voies sinueuses d’un interprète. En fait, «il y a aussi loin du contact par interprète que du libre usage de nos membres à l’utilisation d’une voiture d’infirme; quiconque s’est trouvé condamné à la surdité et au mutisme pour avoir franchi une frontière ne trouvera pas la comparaison excessive. Les participants des conférences internationales savent également que rien ne peut remplacer le dialogue direct. Impossible à concevoir peut-être sans un véritable désarmement linguistique », écrivait le regretté Pierre Burney, il y a déjà un demi-siècle ou presque, dans  «Langues internationales» publié aux PUF en 1966 à Paris et que nous avons essayé de compléter dans notre «Bilinguisme Sauvage», publié également aux PUF, en 1974-op.cit. (1). Mais dans le même sens, on peut aussi citer, comme exemple d’actualité, les étudiants itinérants d’ERASMUS. Ils se trouvent souvent confrontés à un «choix» cornélien entre la matière scientifique qu’ils projettent d’étudier et le pays d’accueil envisagé, dont ils connaissent peu ou prou la langue, sans pouvoir surmonter les barrières linguistiques qui se dressent parfois comme des remparts infranchissables.
En conséquence de ce Babel européen généralisé, s’accentue encore plus dans toute l’Europe l’illusion d’une idéologie multilinguistique supposée salvatrice qui, sans qu’on en mesure la portée ni les limites, paraît tenir lieu de politique langagière ou de son absence. On écarte ainsi l’idée d’une langue officielle commune par crainte de favoriser l’hégémonie de l’anglais qui est, pourtant, déjà à l’œuvre au niveau mondial. Tout comme on écarte également l’idée de se replier sur l’espéranto qui revendique pourtant la neutralité pour n’avoir jamais été, et ne risque pas d’être une langue nationale d’un pays donné. Plusieurs « solutions » sont proposées cependant, dont aucune ne paraît viable. La France par exemple se rangerait bien au projet de conserver l’officialité théorique de toutes les langues de l’Union européenne, tout en limitant le fonctionnement pratique, comme dans d’autres organisations internationales, à deux « langues de travail » : l’anglais et le français. Mais, c’est perdre de vue les revendications de la langue allemande qui est prépondérante dans toute l’Europe nordique, ou celles de langue espagnole dont la diffusion se classe immédiatement après l’anglais, au déterminent du français, malgré les béquilles sur lesquelles il s’appuie à travers la Francophonie afro-maghrébine (4). Et, en tout état de cause, les « petites » langues européennes n’accepteront jamais d’être aussi marginalisées. C’est sans doute ce dilemme qui pousse à revenir à des « solutions » nationales d’un multilinguisme limité et cependant difficile à réaliser. Parmi lesquelles un projet attribué à la France consisterait à imposer, dans chaque Etat d’Europe, l’apprentissage précoce « d’au moins trois langues » : la sienne et deux autres européennes. Aussi le pays de « l’exception culturelle » espère-t-il, par là que, si le choix de la première langue étrangère ne pouvait être que l’anglais, la deuxième langue pourrait bien être le français. Mais, il s’agit là d’une illusion supplémentaire, car le français perd du terrain dans toute l’Europe au profit de la langue de Shakespeare, y compris dans les pays latino-méditerranéens qui était traditionnellement acquis à la langue de Molière. Au demeurant, un multilinguisme euro-européen, s’il s’accomplissait ainsi, consacrerait à coup sûr une « Europe citadelle » de plus en plus fermée (inter) culturellement sur le monde. En particulier sur ses voisins immédiats sud-méditerranéens dont elle ignore souverainement la seule langue officielle et civilisationnelle, de 22 Etats allant de l’Atlantique au Golfe : l’arabe. Elle s’assure ainsi, aux moindres frais, la nécessaire communication entre les deux rives, dans ses propres langues, que ces pays partenaires apprennent tant bien que mal moyennant un coût élevé, malgré la faiblesse de leurs ressources et au détriment de leurs propres langues. C’est donc le Sud de la Méditerranée, si pauvre soit-il, qui « parle » à son Nord, si riche-soit-il. En non l’inverse (5).
Dans cet imbroglio linguistique européen, la France occupe pour le Maghreb, une place aussi privilégiée que déroutante, compte tenue d’une histoire commune. Elle est privilégiée, certes, dans la mesure où c’est vers ce pays que s’orientent la plupart des étudiants et chercheurs maghrébins dont une partie a fait de la Sorbonne et de Paris des sources incontournables d’inspiration. Elle est privilégiée également, car c’est bien à Paris, carrefour de l’Humanité, où se concentrent des lieux de sciences et de culture, comme le CNRS, l’UNESCO, le Louvre ou l’Institut du Monde arabe, dirigée depuis 2013 par Jack Lang qui, à l’instar de ses prédécesseurs, continue d’en faire une vitrine-phare pour l’Europe et la Méditerranée. Mais la France apparaît, aussi, de plus en plus déroutante à de nombreux intellectuels et hommes publics maghrébins. On s’étonne, à cet égard de ses difficultés grandissantes à pouvoir « lire » ou déchiffrer les cultures du monde dans leur nouvelle version planétaire, différenciée et diversifiée. On cite ainsi, sans ironie, ces coups d’éclats à répétition qui jalonnent la vie française contre une culture vestimentaire féminine sud-méditerranéenne, assimilée abusivement à un déstabilisant « signe » religieux. Surtout lorsqu’on s’abrite, en l’absence d’arguments sociologiques on éthiques appropriés, derrière un laïcisme réducteur, aussi étranger à la laïcité qu’une mythique « burqa » ou un réel foulard dit « islamique », le sont à l’islam. A ce titre, on ne peut s’empêcher de penser que la France n’honore pas ses engagements pour la « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles » dont elle était pourtant l’initiatrice, avant d’être votée massivement à l’UNESCO le 20 octobre 2005. Il en est de même pour la « diversité linguistique » qu’elle proclame à cor et à cri à l’extérieur, mais qui, à l’intérieur de l’Hexagone, semble toujours tiraillée entre une « exception culturelle » singulière et un unilinguisme défensif. Pourtant la France est sans doute le pays d’Europe qui propose aux élèves de l’enseignement secondaire le choix le plus large de langues étrangères, dépassant même la douzaine. Mais elle semble aussi le pays qui réussit le moins ces études linguistiques, bien que celles-ci se réduisent finalement au seul anglais pour 80 à 90%. Et, malgré d’interminables et vaines tentatives de multilinguismes « précoces », qui restent sans grande efficience pédagogique ou sociale, depuis la réforme René Haby en 1974, jusqu’à nos jours. Et les rapports annuels des inspections générales, consultables à la Documentation française, restent toujours alarmants. Une analyste de presse, Claudine Proust, en rappelle indirectement la teneur à l’occasion de la polémique créée par le projet Floraso d’introduire l’anglais dans les universités françaises, non seulement comme matière enseignée pour elle-même, mais aussi comme langue d’enseignement, à l’instar de la plupart des universités européennes. On peut y lire notamment que « la polémique semble d’autant plus improbable que le pays se flagelle régulièrement devant son piètre rang universitaire dans les classements internationaux et celui, guère plus reluisant de ses élèves en langues. Les années passent, la France reste un cancre en anglais, tance Education First, organisme de séjours linguistiques, qui classe la France 23e sur 54. Aux scores du test international, TOEFL, elle est même 69e sur 109 dans le monde. Alarmant, car ne pas maîtriser l’anglais constitue un sacré frein professionnel » conclut Claudine Proust (« Aujourd’hui en France », 22 mai 2013)
Mais, face à ces déceptions linguistiques et culturelles, nationales ou européennes, la France trouve dans sa coopération francophone avec le Maghreb une compensation et un champ de satisfaction irremplaçable, notamment au Maroc, dans un « partenariat d’exception ». C’est ainsi qu’à l’issue de la visite officielle de François Hollande à Rabat les 3 et 4 avril 2013, une Déclaration conjointe entre les deux pays souligne, en particulier dans ses leviers 16 et 17 que « les deux parties saluent la qualité et la densité de la coopération culturelle les unissant (…). Elles réitèrent, par ailleurs, leur engagement pour le respect de la diversité culturelle, linguistique et de défense de la pluralité d’une offre culturelle et éducative. Elles se félicitent de la mise en place prochaine, à l’issue des travaux du groupe de travail conjoint, de filières bilingues dans l’enseignement marocain, et se réjouissent de la signature d’un accord visant à l’amélioration de la formation à l’enseignement de la langue française dans le système éducatif marocain ». Il est à noter cependant que cette déclaration sur « la diversité linguistique » et « la pluralité culturelle et éducative » semble engager beaucoup plus le Maroc que la France, sans réciprocité aucune. Notamment lorsqu’il s’agit du renforcement à sens unique de la langue française et du bilinguisme arabo-français au Maroc, qui s’y imposent déjà dans l’enseignement marocain. Et souvent, avec un coût matériel, social et pédagogique exorbitant, extrêmement difficile à supporter, avec les piètres résultats qui en découlent, pour une société marocaine dont la satisfaction des besoins vitaux sont encore au-dessous de la moyenne pour la majorité de la population (supra, I). Or, si la langue française est pratiquement généralisée à tous les niveaux du système éducatif marocain malgré la gêne qu’elle entraîne pour le projet d’un enseignement intégré arabo-amazigh, et l’introduction incontournable de l’anglais, la langue arabe en revanche, idiome de toute la rive Sud-méditerranéenne, n’arrive même pas à 0,1% dans le seul enseignement secondaire en France qui culmine, en revanche, à 80 ou 90% pour l’anglais. D’autant que « les jeunes Français ne sont ni moins doués que les jeunes Maghrébins pour ne pas affronter obligatoirement les deux grandes langues de la Méditerranée, le français et l’arabe, ni mieux dotés de par la seule culture française, pour se passer de l’apport méditerranéen », avons-nous écrit dés 1984 dans la contribution à une réforme de l’enseignement en France initiée par le regretté Jacques Berque et proposée en 1985 à Jean-Pierre Chevènement alors ministre français de l’Education, avant d’être répercutée au niveau du Conseil de l’Europe en 1989 et 1991 (6).
C’est sans doute, à la suite d’une telle contribution, suivie d’autres apports sociologiques et pédagogiques publiées aux PUF peu après, en 1992, dans un livre intitulé «Arabisation et langue française »/op.cit.(2) que Jacques Berque nous écrit une lettre encourageante suggérant d’envoyer l’ouvrage à trois anciens ministres français de l’Education et dont on peut lire quelques passages significatifs suivants : «Votre livre est celui d’un analyste profond et objectif, qui ne perd jamais le contact du réel et offre des perspectives utiles à qui voudrait suivre ses suggestions », nous écrit donc Jacques Berque. « Ce constat de ma part à moi, dit-il, qui connais tous vos écrits et vous ai lu en manuscrit, n’a rien pour surprendre. Mais j’avoue que j’ai éprouvé avec plaisir la force de ses développements en maints endroits. Votre étude du bilinguisme est définitive (…). Nos augures feraient bien d’en méditer les sévères quoique amicales mises en garde (…) Envoyez-le à Jospin, à Lang et à J.P. Chevènement(…). En France, tout ce qu’on agite sous le nom de Francophonie n’est que spectacle, lucratif pour certains, alors que ce qu’il faudrait, c’est appuyer les forces créatives de l’idiome et les démarches qui érigent la langue française à hauteur d’une planète en devenir. Le fait-on?...», s’interroge, en définitive, Jacques Berque.
Venant d’un savant de dimension mondiale, cette interrogation ne peut se limiter à la langue française, ni d’ailleurs à la langue arabe, uniquement. Elle s’étend symboliquement à d’autres langues et aux rapports de force linguistiques internationaux. Si bien que le Maghreb, qui regarde souvent vers l’Europe, risque d’avoir beaucoup de mal à trouver dans ce Vieux Continent, sinon un modèle d’importation du moins un sujet d’inspiration en matière de pédagogie linguistique entre un Babel européen sans efficience et un unilinguisme français sur la défensive. C’est dire que notre interrogation initiale sur l’utilité réelle ou supposée du multilinguisme en éducation, reste sur la trame. On essayera d’y répondre avec plus de détail dans une étude ultérieure revenant sur le plurilinguisme comme antidote du multilinguisme.  Terme clef dont il faut rappeler la dimension épistémologique pour conclure ce texte et anticiper sur d’autres. Aussi, le multilinguisme vers lequel se dirige le Maroc, consciemment ou non, n’aboutit en fait, qu’à une juxtaposition, mal agencée et mal assumée de différentes langues qui s’ignorent mutuellement.
Ce multilinguisme stérile où l’on ne retient finalement aucune langue sauf ce qui sépare,  risque ainsi conçu  de conduire à une division sociétale dangereuse, même si l’on croit avoir calqué sa méthode sur un ou d’autres pays étrangers supposés plus avancés. En revanche, le plurilinguisme dont s’éloignent de plus en plus les structures pédagogiques marocaines, aurait été, pourtant, plus positif et plus fécond. Il est néanmoins plus exigent et plus difficile à atteindre, dans la mesure où il doit réunir dans une même et seule personne (ou société !) de façon équivalente et bien   assumée, deux ou plusieurs langues. C’est ce qui serait, en définitive, une meilleure garantie, pour entretenir une pluralité d’expressions cultuelles durables plus conformes à l’idéal proclamé de la diversité marocaine. Le peut-on ?...
 Nota Bene :
Biblio-sommaire du même auteur sur le même thème
I/ Publications particulières :
1) Bilinguisme sauvage au Maroc, Paris, PUF, 1974 (Tiers-Monde)
2) Arabisation et langue française au Maghreb –id-1992
3) Francophonie-Monde arabe, Paris, l’Harmattan, 2001
4) Dialogue de sourds et communication langagière –id-2006
5) Langages du Maghreb et Education –id-2007
6) Le Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens, Casa, Wallada, 2008
II) Etudes internationales :
a) UNICEF/1970 –L’enfance et la jeunesse dans le développement
b) UNESCO/1990 – Le Maghreb entre langage oral et expression écrite
c) BIE (Genève) 1992 –Education, culture et développement
d) Etudes académiques sur la culture, le développement et les finalités de l’éducation, publiées à l’Académie  de Varsovie en 1977, en Allemagne en 1984 et à l’Académie de Carthage en 2001.


 

Par Pr. Ahmed MOATASSIME EX. CNRS –Sorbonne – Paris
Mardi 9 Février 2016

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