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Education et illusions d’optique : L’échec du multilinguisme en Europe et en France, une leçon pour l’enseignement au Maroc ?




Cette étude socio-pédagogique et géo-linguistique proposée en conclusion d’une rencontre scientifique qui avait pour objet l’analyse d’ouvrages de l’auteur par des universitaires de la Faculté des sciences de l’éducation, le 5 février 2014, eut pour origine différentes sources. Elle a été tout d’abord irriguée par deux conférences qu’il nous a été donné de faire successivement : l’une à la Faculté des Lettres de Rabat dans un colloque international, le 26 mars 2013, et la seconde au CERSEF (Centre d’études et recherches en éducation-formation à Rabat), le 21 décembre 2013. Lesquelles conférences eurent  ensuite une vulgarisation médiatique, entière ou partielle, prise en charge, tour à tour ou simultanément, par les quotidiens et revues suivants : « L’Opinion » du 25 décembre 2013, « La Vérité » du 10 et 24 janvier 2014 , « Milafat Tadla » du 1er, 16 et 31 janvier 2014, et enfin « Libération » du 23 avril 2014, outre « Challenge » du 25 avril de la même année et, plus tard, « Milafat » du 1er mai 2015, suite à une communication de synthèse faite à Beni-Mellal. Et dont la spécificité réside en une approche rétrospective et prospective de nos réformes éducatives et linguistiques hésitantes.
A cet égard, l’étude qui va suivre, encore inédite, constitue donc un prolongement critique et un complément nécessaire à ces approches pour mieux cerner quelques illusions d’optique pédagogique au Maroc  qui versent, au nom d’une diversité mal comprise ou mal assumée, dans un multilinguisme anarchique ou « sauvage » n’ayant aucun fondement scientifique, à l’image mimétique du babélisme européen, rarement dominé. Voire d’une France « plus proche », supposée être une référence, bien qu’elle reste unilingue par excellence, malgré l’effort de ce pays pour combattre l’inanité de ses apprentissages  décevants de langues étrangères, et même de sa propre et seule langue : le français, consacré sociologiquement langue d’élite et prolongé éventuellement par un baragouinage d’anglais, en guise d’ouverture…
Dans ces conditions, on peut s’interroger sur le bien-fondé d’une attitude pédagogique marocaine qui ne semble pas tirer de leçon de son échec importé d’un multilinguisme inefficient, souvent conçu à ou de l’étranger, mais administré, consciemment ou non sans vérification expérimentale, aux jeunes cobayes marocains.
Pourtant il est vrai qu’ aucun pays, en ce siècle mondialisé, ne peut se suffire à lui-même. Et aucun, non plus, n’est porté à croire qu’un «  prêt-à-penser » extérieur l’aidera à résoudre ses  problèmes. Mais, il est toujours instructif de regarder au-delà de ses propres frontières pour prospecter les voies du possible. En l’occurrence vers des sociétés du Nord-méditerranéen, supposées être mieux organisées que la rive Sud, objet de cette étude à travers le Maghreb.
Non pas que le Nord puisse offrir des exemples à imiter. Mais une approche diversifiée, quel qu’en soit le risque, est souvent une source d’inspiration, ou tout au moins un espace de méditation. Elle est, en tout état de cause, susceptible de vérifier ou non l’inanité de modèles étrangers qui, en matière linguistique notamment, apparaissent, quoi qu’on en pense, impropres à l’importation.
C’est ce qui semble se dégager de nos enquêtes pratiques sur le terrain, comme de nos recherches théoriques au CNRS, dont nous essayons de rappeler ici quelques points caractéristiques. Il s’agit en l’occurrence d’une typologie qui se décline en quatre cas de figure assez représentatifs, allant, non seulement du multilinguisme conflictuel au multilinguisme rentier, mais aussi de l’unilinguisme impérial à l’unilinguisme de résistance, pour terminer, enfin, par la fameuse «exception française», tiraillée entre offensive et défensive, que renforce paradoxalement le babélisme européen.
1- Du multilinguisme  conflictuel au multilinguisme rentier  
A  cet égard, on peut dire, en guise  d’exemple caractéristique que le multilinguisme conflictuel est à la Belgique, ce que le multilinguisme rentier est à la Suisse. En Belgique, la gestion séparée, sinon séparatiste, de ses langues se reflète négativement dans ses institutions politiques, son organisation économique et son intégration sociale, voire sociétale. D’autant que les frontières linguistiques se superposent ainsi aux frontières géographiques entre deux grandes entités : une Région flamande où domine une langue germano – néerlandaise et une Région walonne, entièrement francophone. C’est ce qui constitue, selon des chercheurs belges «un véritable rideau de fer entre les communautés» dans un pays fédéral de dimensions réduites. D’autant qu’il n’excède guère la superficie de la Bretagne française, soit quelque 30.000 m2 pour plus de 10 millions d’habitants. Or, à cause de ses clivages linguistiques perpétuels, la Belgique est souvent au bord de l’éclatement. Elle ne doit son salut provisoire et sa prospérité paradoxale qu’à deux institutions permanentes quasi-providentielles : sa capitale commune, Bruxelles, qui est aussi capitale de l’Europe, et une monarchie modératrice et médiatrice où le souverain régnant ne prend pas le titre de «Roi de Belgique» mais «Roi des Belges». Ceux-ci le reconnaissent dans leur majorité comme ils l’ont montré récemment, dans une forme de  «Beâa» retentissante qui ressemble à une «allégeance» festive, lors du passage du pouvoir du roi Albert II à son fils Philippe, le 21 juillet 2013. A cette occasion, le  nouveau souverain a su plaider, tantôt en flamand, tantôt en français ou en allemand pour préserver l’unité fragile du Royaume, éprouvée  par les divisions linguistiques et les effets dévastateurs d’un multilinguisme mal assumé, qui ne pourrait donc servir de référence aux pays magrébins.
Mais, à l’inverse de ce multilinguisme conflictuel en Belgique, s’oppose, en Suisse, un multilinguisme rentier dont le caractère pacifique repose sur deux valeurs unitaires liées paradoxalement à la grande finance : le franc lourd et le secret bancaire. Elles sont à la Suisse ce que la fameuse «exception culturelle» et la sacro-sainte  laïcité sont à la France. C’est ce qui attire à ce pays helvétique, des capitaux du monde entier, les meilleurs comme les pires : une accumulation souterraine de richesses matérielles, bien ou mal acquises, que Che Guevara qualifiait de «Tête du monstre», selon l’éminent universitaire et député Suisse, Zigler. Une tête jamais à l’étroit dans un sous-sol réduit à la dimension de ses frontières extérieures. Soit quelque 40.000 m2  pour plus de 7 millions d’habitants dont une grande partie est vouée aux services bancaires avec des idiomes allant de l’anglais aux 4 langues officielles de la Suisse, a savoir, l’allemand, le français, l’italien et le romande. Ces langues demeurent cependant liées à leurs terroirs d’origine qui apparaissent comme des prolongements géo-linguistiques respectifs de pays voisins, en l’occurrence l’Allemagne, la France et l’Italie. Tandis que l’apprentissage et l’étude de chacune d’elles restent, sauf exception, circonscrits aux communautés réduites qui les parlent, ce qui semble assurer la paix linguistique mais ne favorise point la communication interne entre les habitants. Si bien qu’un Suisse francophone de Genève qui s’aventure, à quelques kilomètres seulement, dans une ville germanophone comme Bâle, n’a pas beaucoup de chance d’être compris. C’est ce qui désolait autrefois l’empereur Bonaparte, rêvant d’exporter dans toute l’Europe le modèle français, ultra-centralisé, politiquement et linguistiquement : «Des événements heureux m’ont placé a la tête du gouvernement français, disait-il, et pourtant, je me sentirais incapable de gouverner les Suisses» avec leur Etat helvétique «voué à la ruine». Aujourd’hui cependant, la Suisse persiste et signe avec ses 23 petits cantons souverains, linguistiquement et politiquement. Ils ont chacun son propre gouvernement et son conseil élu, rappelant la «Jamaâ» des Ait Sokhmane et les anciennes fédérations de l’Atlas central au Maroc. Mais la Suisse compense actuellement cette «démocratie  tribale»  ultra-décentralisée, par l’existence d’une capitale fédérale, Berne où siège une «Autorité Suprême» d’un conseil des Etats, élu par les Cantons, et surtout par sa neutralité politique qui fait de Genève  le siège de nombreuses organisations internationales.
 Il reste que, au-delà de cette ouverture enviable caractérisant la Suisse, ni ses institutions politiques internes qui plongent leurs racines dans la complexité particulière d’une Histoire ancestrale, ni son multilinguisme juxtaposé qui en est le corollaire, ne peuvent être un produit d’importation comme le croient naïvement certains linguistes maghrébins. Il en est de même, par ailleurs, lorsque des linguistes français essaient de convaincre le Maghreb d’adopter définitivement si besoin est – et sans réciprocité- le bilinguisme arabo-français en se référant au bilinguisme intégré  franco-allemand d’Alsace ou franco-italien de la Vallée d’Aoste. Mais on oublie que ces bilinguismes ne sont pas de même nature que le premier, plus complexe, et qu’il s’agit là, en outre, d’un phénomène frontalier souvent attaché à des circonstances géographiques et historiques qui l’ont produit et donc difficilement généralisable, même en France. Un cas peut-être aurait pu servir de modèle au Maghreb, c’est le Liban. Il semble avoir réussi, non seulement à préserver, développer et ancrer solidement dans une société pourtant multiconfessionnelle, sa langue nationale arabe, mais aussi à pratiquer un multilinguisme intégré de langues étrangères notamment franco-anglais, ce qui est rarissime. Mais il ne faut pas perdre de vue non plus que ce pays, fortement urbanisé d’à peine 10.000 m2  pour environs 4 millions d’habitants, tient, historiquement, d’un héritage phénicien pluriel qui remonte à plus de 3000 ans. Il tient aussi, culturellement, de la Renaissance arabe du 19e siècle et de la modernisation de sa langue arabe dont il était le principal initiateur. Il est enfin un carrefour humain et, sociologiquement, une société essentiellement tertiaire. Et, à cet égard, il peut donc avoir pour vocation, faute de matières premières, l’entretien et le développement de plusieurs langues, comme en Suisse, afin de mieux assurer, en temps de paix, les services qu’il propose à un public cosmopolite inter- arabe et international en voyage d’affaires dans un va-et-vient continuel.
 Ce n’est évidemment pas le cas de grands pays terriens, comme la France (plus de 60 millions d’habitants) ou le Maroc (plus de 30 millions) dont la tendance unilinguiste qui en découle reste prédominante, en dépit des lois ou des discours sur la diversité qu’ils entretiennent. Mais ce phénomène qui tire vers l’uniformité par opposition à la multiplicité, semble encore plus présent dans des pays dominants à forte concentration humaine. En particulier dans des rapports de force inégaux qui favorisent souvent un unilinguisme impérial susceptible de provoquer ainsi un unilinguisme de résistance.
2- De l’unilinguisme impérial à l’unilinguisme résistant
Chaque fois qu’on évoque un unilinguisme impérial, on en attribue la domination à l’Amérique anglophone. Mais avant de devenir une réalité mondialement marquante, la langue anglaise qui en est la colonne vertébrale a d’abord plongé ses racines au Royaume-Uni. Son développement exponentiel s’est alors nourri de trois sources essentiellement : une source académique dont le mérite revient aux célèbres universités britanniques d’Oxford et de Cambridge dans la formation des élites ; une source populaire qui a servi de relais et facilité la diffusion de la langue sous des formes accessibles à l’intérieur, comme à l’extérieur des frontières ; enfin l’expansion coloniale qui a porté la langue de Shakespeare, ou son esquisse, au-delà des mers jusqu’aux terres les plus reculées des cinq continents. Une telle expansion ne s’est pas arrêtée à la fin du système colonial. Au contraire, elle a trouvé dans le Commonwealth un allié et un continuateur qui, dans cette Association anglophone, lie la quasi-totalité des anciennes colonies à la couronne britannique de Sa Gracieuse Majesté, par une commune et libre allégeance symbolique. Parmi ces Etats au nombre d’une cinquantaine, figurent de grands pays comme le Nigeria en Afrique ou l’Inde en Asie qui compte à elle seule plus d’un milliard d’habitants. S’y ajoutent, en outre, des continents entiers ou presque, comme la Chine ou une partie importante du monde musulman, qui ont adopté l’anglais comme leur première langue des échanges extérieurs. D’autant que cet idiome a trouvé aux Etats-Unis, depuis la fin de la Grande guerre en 1945, une base quasi-unique d’une communication mondialisée et une caisse de résonance soutenue alors par une puissance économique sans précédent. Puissance servie par un unilinguisme impérial, considéré moins onéreux et plus productif qu’une dispersion linguistique anarchique, plus coûteuse en éducation, sans être culturellement et socialement efficiente.
Il reste que l’idéologie impériale d’un anglo-américain généralisé comme langue unique, trouve un prolongement géographique, de proximité naturelle, au Canada voisin. Il s’agit d’un grand pays fédéral d’une dizaine d’Etats passablement autonomes, dont un seul est francophone : le Québec. C’est ce qui explique l’engagement de cette « Belle Province » pour un unilinguisme de résistance. « Ce qui revient à dire, clame dans un colloque international un éminent universitaire et député québécois, André Gaulin, que la langue française du Québec ne jouit d’aucun prestige en Amérique ». Car, « ce nègre blanc y est une langue niée, occultée, humiliée ». Et elle est pour le Québécois « sa langue arabe, ses langues africaines ». On ne peut donc s’étonner que les lois linguistiques québécoises soient des plus contraignantes et exclusivement tournées vers leur langue française autochtone : afin de  « ne pas faire entrer le loup d’une langue étrangère dans la bergerie d’une langue nationale », ironisait un autre chercheur québécois le regretté Gilles Dorion. Si bien qu’au Québec, le Bill.101 par exemple y a instauré officiellement le monolinguisme français dans tous les domaines, éducatifs, administratifs et économiques pour ne pas se laisser « avaler » par la mer anglophone qui l’entoure. Et la police de la langue y veille. Même dans la vie sociale, elle arpente les rues pour faire respecter cette loi auprès de commerçants récalcitrants, jusqu’au niveau de la hauteur des enseignes lumineuses. En définitive, on exclut au Québec tout bilinguisme franco-anglais qui risque de tourner à l’avantage de la langue dominante, l’anglais, comme c’est le cas au Maghreb avec le bilinguisme arabo-français qui, au contraire, tourne à l’avantage du français. C’est ce que confirment de nombreuses études lorsque deux langues assurent les mêmes fonctions pédagogiques ou culturelles dans des rapports de forces inégaux au sein d’un espace donné. Il y a là, sans doute, une leçon à retenir pour d’autres contrées, comme le Maghreb, qui héberge une ou plusieurs langues étrangères dans des fonctions vitales de culture ou d’éducation de façon dominante, au-delà de simples apports adjuvants, toujours nécessaires. Mais, si les pays maghrébins semblent décontenancés par la suprématie du français au Maghreb, la France en revanche plus que le Québec, reste préoccupée par l’hégémonie de l’anglais au niveau international. D’autant que l’influence de cette langue ne se limite pas au contentieux démographique d’un Québec francophone de quelque 7 millions d’habitants, immergé dans une Amérique anglophone de plus de 300 millions d’individus. Au contraire, la langue de Shakespeare ou son double plane sur d’autres horizons qui déstabilisent le chant même du coq gaulois. Aux Nations unies par exemple, la communication écrite et orale s’effectue en anglais et 90% des documents traduits sont diffusés dans cet idiome, bien que le français soit théoriquement une deuxième langue de travail et malgré la traduction simultanée en séances plénières des six langues officielles de l’ONU à savoir, outre l’anglais et le français : l’espagnol, l’arabe, le russe et le chinois. Il en est de même pour la plupart des organisations spécialisées des Nations unies, comme à Genève, sauf à Paris où l’UNESCO conserve la prépondérance de la langue française depuis sa création en 1945. Cet organisme a aussi bénéficié de l’apport de deux universitaires exceptionnels : le Français René Maheu, l’un de ses premiers directeurs, ancien professeur au Collège Moulay Idriss de Fès et son ami le Marocain Mohamed El Fassi, l’un de ses premiers présidents du Conseil d’administration unescovite, ancien recteur de la prestigieuse Qaraouyine, de Fès également. Cependant, il n’en reste pas moins vrai que l’hégémonie de l’anglais ne cesse de se renforcer dans les affaires et les échanges internationaux. Elle est confirmée, en outre, pour 80% dans Internet et les technologies modernes. Et, pour les références scientifiques, elle est à hauteur de 70% dans les sciences humaines et 90% en sciences exactes. Si bien qu’un nombre de plus en plus important de chercheurs et universitaires français abandonnent leur langue pour publier, s’ils le peuvent, en anglais ou, tout au moins, baragouiner quelques mots en « golbish »  dans les colloques et conférences, au grand dam de leurs collègues africains, présents, tétanisés d’avoir misé, à tort, sur leur unique formation francophone.
«Le français, chassé des sciences!» Tel est le cri d’alarme du titre d’un ouvrage collectif d’études universitaires, édité à Paris dès 1981 où la préface s’ouvre sur cette harangue : à savoir  « qu’il n’est pas facile d’intervenir scientifiquement à propos de questions qui, comme celles de la langue, touchent à l’identité, c’est-à-dire aux valeurs vitales. On est sur le terrain de la guerre civile, qui prend naturellement les formes de la tragédie, parce qu’il n’y a pas de compromis entre ceux qui acceptent de pactiser, de collaborer, et ceux qui prennent le parti de la résistance» écrivait, en exergue, le préfacier, feu Pierre Bourdieu, alors professeur au Collège de France et chercheur mondialement connu. Il faudra donc «choisir entre le camp des résistants et le camp des collaborateurs», face à cet «envahissement culturel» dira à son tour, dix ans après, le philosophe Michel Serres qui, sans le vouloir peut-être, lève quelque peu le voile sur les incertitudes de ce qu’on appelle  « l’exception française »….(3)
3-  De  « l’exception » française à l’unilinguisme défensif
« L’exception » française apparaît à l’étranger comme un concept indéfinissable : une véritable  « exception » au sens propre et au figuré. Aussi pour mieux cerner l’unilinguisme défensif qui en découle, il serait instructif d’en évoquer tout d’abord deux variantes essentielles. Elles peuvent signifier tantôt une « exclusion culturelle » réelle en s’adressant à l’Europe et aux Etats-Unis, tantôt une « diversité culturelle » théorique en s’adressant à l’Afrique francophone ou aux pays arabes sud-méditerranéens.
Dans le premier cas, il s’agit d’une  « exclusion culturelle » lucrative, baptisée « exception culturelle ». Elle consiste pour la France à faire soustraire, les produits audiovisuels américains de la compétitivité internationale et des régulateurs commerciaux envisagés entre l’Europe et l’Amérique afin de protéger ses propres produits audiovisuels d’une concurrence américaine défavorable. D’autant que l’ensemble de l’Europe ne peut revendiquer que 25,5% de part de ce marché contre 54,5% pour les Etats-Unis. C’est ce qui explique sans doute les coups d’éclat français à répétition, dont le dernier remonte à juin 2013. Il s’agissait d’imposer à l’Union européenne des restrictions à tout traité de libres échanges entre la Commission de Bruxelles et les Etats-Unis, malgré les sarcasmes provoqués à Londres et à Washington pour ce « caramel français » (ou « fudge » en anglais). Si bien que pour le président de la Commission européenne, alors José Barroso, estimant draconiennes les exigences hexagonales,  « l’exception culturelle » française est « totalement réactionnaire ». Tandis que José Maria Aznar, alors ancien dirigeant espagnol, cette  « exception », disait-il, est le « refuge des cultures en déclin ».
Plus pacifique, en revanche, lorsque cette « exception » française s’adresse aux Arabo-Africains en termes théoriques de « diversité culturelle ».C’est donc sans difficultés que ces pays aient soutenu massivement, à l’UNESCO, la proposition de la France pour une « convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Celle-ci fut votée par 126 Etats le 20 octobre 2005, après une « Déclaration » datant du 2 novembre 2001, malgré une forte opposition israélo-américaine. Interprétée du côté français, cette Convention serait une référence providentielle pour la protection de ses industries culturelles au niveau international, dont le marché excède 20% du commerce mondial, selon le rapport 2002-2003 sur la « francophonie dans le monde». C’est ce qui permet, selon les mêmes sources, plus de 50 milliards de bénéfice pour des exportations du Nord Francophone, la France et la Canada, en dépit de lourdes charges qui pèsent sur les importations du Sud francophone démuni, comme l’Afrique. Mais interprétée dans ces pays, en conséquence, la convention unescovite leur semble, à cet égard, receler des ambiguïtés, bien qu’ils l’aient votée sous la pression «amicale» de la France. Certains analystes africains y ont vu, a postériori, une instrumentalisation mercantile à l’extérieur et, à l’intérieur de leurs frontières, un risque possible vers « l’ingérence culturelle ». D’autant qu’il est souvent « recommandé » à ces pays à l’issue de chaque sommet de la Francophonie, de « favoriser au sein des populations de l’espace francophone à la fois une connaissance et un attachement à la langue française » dans l’absolu ou presque. Mais, tout en pensant aux « langues partenaires » de façon apparemment accessoire, ce qui ressemble à une « diversité » à sens unique renforçant ainsi, au détriment des idiomes africains, une langue française de plus en plus sur la défensive (3).
A cet égard pour comprendre ce caractère défensif de l’unilinguisme français qui en déroule, on ne peut faire l’économie d’évoquer quelques esquisses de son histoire mouvementée, les conditions internes de son expansion ou de son rayonnement et les circonstances internationales qui ont contribué à son recul actuel.
(A suivre)

Par Pr. Ahmed MOATASSIME EX. CNRS –Sorbonne – Paris
Lundi 8 Février 2016

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