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Du hooliganisme au meurtre avec préméditation

Un jeune assassiné lors de la rencontre RCA/Nice




Du hooliganisme au meurtre avec préméditation
La liste des victimes de violence lors des matchs de foot  s’allonge de plus en plus. Un jeune garçon,  Ayaoub El Filahi, âgé de 19 ans, a été mortellement blessé par une pierre les premières heures du samedi dernier après la sortie du match qui a opposé vendredi le RCA à l’équipe française de l’OGC Nice, au Complexe Mohammed V de Casablanca. Une victime qui vient s’ajouter à tant d’autres cas enregistrés dernièrement et qui sont passés sous silence.
Pourtant, le disparu n’a rien d’un adepte d’un club de foot. Etudiant en 2ème année à la faculté de Cadi Ayad à Marrakech, Ayoub est un jeune sans histoire, doué dans ses études. Sa passion pour le foot n’a jamais dépassé les stades virtuels de son PlayStation qu’il aime trop et avec lequel il passe des heures. S’il était à la métropole, c’est pour passer les vacances d’été, loin de chez lui, chez un oncle maternel accompagné de sa mère et son frère. « C’est son cousin qui lui a proposé d’aller assister au match », nous a confié un proche de la famille du défunt. Un match où le destin d’Ayoub sera scellé à jamais.
Le compte à rebours va commencer vers minuit, lorsque le défunt emprunte un triporteur avec d’autres personnes pour revenir chez son oncle. Il était presque 1h15.  Le triporteur avance à grande vitesse traversant l’allée de l’Aude au quartier Polo qui semble reprendre son calme à cette heure-ci où peu de véhicules circulent. Il fait beau et doux. Un lèger air  sur le lieu. Seuls les chants des supporters et le ronronnement du moteur du triporteur brisent le silence qui règne sur les lieux.
De loin, aux abords de la route, se profile l’ombre d’une foule compacte de jeunes qui  ont l’air de rien. Parmi eux, des enfants et des adolescents. « En premier lieu, j’ai cru que c’étaient des supporters rajouis qui rentraient chez eux. C’est pourquoi j’ai ralenti et  commencé à klaxonner, question de fêter la victoire du Raja de Casablanca sur le club niçois. Et c’est à ce moment que j’ai entendu l’un des passagers m’ordonner avec fermeté de ne pas m’arrêter et  d’accélérer  », nous a témoigné Ahmed, le chauffeur du triporteur. En effet, les jeunes en question ont pris le triporteur pour cible.  Un déluge de pierres et de pavés lancés par ces  individus s’abattent sur les passagers. « J’étais le premier à recevoir des jets de pierres. J’ai tenté tant bien que mal de m’esquiver mais une grosse pierre m’a atteint au niveau des épaules et une autre aux bras », se souvient Ahmed. Pas le temps de dire davantage, le voilà interrompu par un autre témoin de la scène. « Ils nous ont attaqués avec bâtons, pierres et   sabres. On ne comprenait  pas ce qui se passait.  On a commencé à crier  mais ils ont continué et continué ». Même propos de cet autre témoin. « On a été 12 personnes assises derrière.  On a été surpris par cette attaque. D’autant plus que les assaillants ont été si proches de nous, à seulement un mètre ou moins du triporteur.  Ils ont été une vingtaine voire une  trentaine à nous caillasser avec une violence inouïe. Personne d’entre nous n’est sorti indemne. On a tous été touchés soit à la tête, soit aux épaules ou aux bras. Heureusement que le chauffeur a eu le réflexe d’accélérer, sinon le bilan aurait été  très lourd ».  
Même le triporteur n’a pas pu résister à la force de frappe des pierres puisqu’il porte encore les séquelles de l’autre jour. «  La scène n’a duré qu’une minute mais elle avait l’air d’une éternité. On a été tellement horrifiés. Certains d’entre nous ont l’habitude de ce genre d’agression et s’en sont bien sortis en mettant leurs  têtes en bas en se protégeant l’un avec l’autre. Ayoub n’a pas l’habitude et c’est pourquoi il a été la première victime.
Une expérience qu’il a payé de sa vie». En effet, Ayoub ne savait pas dans quelle mésaventure il s’est retrouvé.   Comme les autres, il a eu peur mais il est resté figé dans sa place. Un immobilisme qui lui a coûté cher puisqu’il sera touché à la tête par une pierre lancée par un inconnu. « Quand Ayoub a été blessé à la tête, il a perdu conscience et son corps a perdu son équilibre. C’est l’un des passagers qui a essayé de le ressaisir pour qu’il ne tombe pas du triporteur».   
« A quelques mètres de la scène, je me suis arrêté pour constater les dégâts et c’est  à ce moment-là que j’appris qu’Ayoub a été grièvement atteint à la tête. Son sang coulait à flot.  On a arrêté un taxi pour l’emmener à l’hôpital Mohamed Bouafi. C’était l’établissement sanitaire le plus proche. En route,  il a repris conscience deux fois mais il n’a pas pu tenir jusqu’au bout. Il est décédé à l’entrée de l’hôpital sous le regard impuissant de son frère et malgré les tentatives de réanimation».
Cependant, Ayoub n’a pas été la seule victime de la violence. Vers 2h00, d’autres victimes affluaient sur l’hôpital Bouafi. Il s’agit de trois personnes agressées à l’arme blanche au niveau de la tête et des épaules. Des agressions commises au même endroit où le triporteur a été attaqué. Elles font partie d’au moins 30 autres personnes qui ont été agressées à l’arme blanche cette nuit dans ce lieu dont six ont été grièvement blessées. Mais, il n’y a pas que le quartier Polo qui a été le théâtre de scènes de violence.
 D’autres agressions commises contre d’autres supporters rajaouis ont été enregistrées à d’autres zones de la ville. Said  est témoin d’une attaque à l’arme blanche à l’entrée de l’autoroute Casa-Rabat au niveau de la route d’El Jadida. « On a emprunté la route d’El Jadida pour raccourcir le trajet. On a été 10 supporters entassés dans une fourgonnette. A l’entrée de l’autoroute, des dizaines d’individus  sont sortis de nulle part armés de sabres et de bâtons et ont pris notre voiture pour cible. On a tous paniqué. Imaginez une foule de jeunes armés jusqu’aux dents qui s’abattent sur vous, même les plus durs vont craquer à ce moment », nous a-t-indiqué.
Saïd et ses compagnons ont eu aussi la vie sauve grâce à la vigilance du chauffeur qui a rebroussé chemin au bon moment. Mais d’autres n’ont pas eu cette chance et ont été victimes de coups et blessures. Des événements qui interviennent alors que les triste souvenirs du 11 avril dernier, survenus avant un match qui avait opposé le Raja de Casablanca aux FAR de Rabat  sont encore vivaces.
Pour Ahmed, l’incident de la nuit de samedi n’a rien d’innocent. Notre source estime qu’il s’agit d’un meurtre avec préméditation. « Il s’agit bien d’un guet-apens. Les agresseurs ont été en place en attente  du passage des supporters.  Il ne s’agit pas d’une simple coïncidence», nous a-t-il confié. Selon lui, cette volonté délibérée de tuer s’est manifestée clairement à travers les armes portées par les agresseurs. « S’armer d’un sabre et de bâtons est la preuve irréfutable que ces gens ne jouent pas et qu’ils sont là pour nuire à la vie des autres », a-t-il poursuivi.
Mais qui sont ces assaillants ? Les spéculations vont bon train. Les supporters rajouis accusent les Wydadis d’être derrière ces incidents. Des accusations que réfute le club du WAC catégoriquement. Certains estiment qu’il s’agit d’un conflit entre les Rajouis eux-mêmes. Une bagarre a éclaté entre les supporters rajouis du quartier Derb Sultan et celui de Hay Hassani lors du match et s’est poursuivie dans les boulevards et les artères de la ville.
Pourtant, quelle que soit soit la version des uns et des autres, ce n’est pas la première fois qu’on enregistre ces actes de violence. Ils surviennent souvent après chaque match du RCA ou du WAC. D’ailleurs, les supporters des deux clubs ont identifié depuis peu certaines zones de la ville comme des points noirs tels Derb Ghalef, boulevard l’Aude et l’autoroute où il ne faut pas s’aventurer à la fin d’un match.
A l’entrée de l’hôpital, la mère d’Ayoub et son frère sont côte à côte. Ils tentent tant bien que mal de refouler leur peine. Il fait froid. Et la lumière, capricieuse, plonge de temps à autre la salle dans une pénombre macabre, traversée par un silence lourd et pesant.
Aujourd’hui, on ne garde d’Ayoub que quelques séquences vidéo prises quelques heures avant le match. Habillé en polo bleu et en short rouge, il avait l’air heureux. Un large sourire se dessine sur son visage. Son frère, son cousin et les quelques passagers qui l’accompagnent eux aussi semblent heureux. En effet, un match du Raja est un événement qu’on fête dans la  joie et la bonne humeur mais qui peut tourner à n’importe quel moment en cauchemar.

Hassan Bentaleb
Lundi 29 Juillet 2013

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