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Driss El Khouri ou les errances du temps vécu




Driss El Khouri ou les errances du temps vécu
C’est l’un des écrivains les plus contestés à avoir traversé notre littérature. Il nous fait penser à Choukri, Zefzaf, Khair-Eddine sur qui nous avons lu tant de choses. Driss El Khouri a écrit «Les jours et les nuits», «Les débuts», «La cité de terre», «Ombres», «Espaces», «Œil d’une porte», «La voix et l’écho», «Le calice de ma vie», etc en y mettant beaucoup de lui-même. Les personnages qu’il dépeint, il les avait côtoyés avant de les décrire. Le succès de son ouvrage  «La tristesse c’est mon âme, la tristesse c’est mon cœur» que les critiques ont analysé, lui a donné une sorte d’avant-goût de célébrité. Driss El Khouri est toujours un écrivain que nous admirons. Rares sont ceux qui ont mis tant de choses en si peu de lignes.
L’œuvre de Driss El Khouri est pleine de vie, parce qu’elle fait croire d’être libre. Plus son œuvre s’approche du lecteur, plus celui-ci ressent un manque ou un état de bonheur. El Khouri est un écrivain contre tous  les autres. Il est contre l’imposture qui donne les hommes. Il ne se dérobe à aucune charge, il ne recule devant aucun camouflet. Il a tant d’orgueil  et d’arrogance. Il a servi la littérature marocaine, il a prouvé qu’un écrivain peut quelquefois être plus utile qu’un pédant.
Driss El Khouri est un écrivain remarquable, c’est un styliste de classe. Ses ouvrages méritent de rester dans la mémoire. Il a le courage de dire des choses sans fausse honte. Cet écrivain qui a tant donné à la littérature, n’a cessé depuis son début de nous raconter de belles histoires sur la vie des marginaux qu’il a tant défendus.
Souvent nous lisons ses romans, ses essais, la classe de l’homme apparaît dans le style. Il y a en lui ce goût de jugement et de l’ordre que l’on découvre fréquemment chez ceux qui ont une connaissance  profonde de la littérature. On a toujours besoin d’écrivains comme lui, qui ont à la fois tant de morgue et d’envergure. Ses œuvres séduisent par leur ton de liberté. Il a l’air distrait, mais avec quelle profondeur, il ressent tout ce qu’il touche, et qu’il aime!
Driss El Khouri est l’un des écrivains les plus controversés  mais aussi les plus réputés. Il représente un mouvement littéraire qui a marqué toute une génération. Il fait partie de la pléiade qui a fait la gloire de la littérature marocaine. L’écriture, pour lui, est un voyage, un point d’espoir pour qui ne peut sortir de soi. El Khouri, lui, n’est pas soumis, il lutte, il se débat. Il maudit les ingrats. Il sourit amèrement. Il n’a pas de complaisance pour les grimauds. Il se lamente en secret.
La force de sa personnalité impressionne tous ceux qui l’approchent. Sa franchise toujours mesurée et sa défiance, ont du style, et font de lui une vedette qui défraye la chronique. Il y a en lui une certaine intelligence, mais il suffit de l’observer avec quelque attention pour deviner ce qui couve dans son regard. Si on relit ses œuvres, on retrouve son caractère bref, il a toujours conservé une liberté de pensée et de parole que l’on peut admirer.
Ecrire est une nécessité pour lui. L’écriture accompagne sa vie, la pénètre, l’ordonne et lui fournit cette espèce de conscience intellectuelle qui convient mieux à sa nature. El Khouri se confie aux mots. Il ne s’embarrasse pas par la beauté formelle, il use des ressources difficiles que fournissent les règles de l’écriture. Ce goût de l’authenticité dans les mots est au fond de son œuvre.
Driss El Khouri a aimé les lieux publics parce qu’ils ont tenu dans sa vie une place considérable et lui ont donné le goût de la vie. C’est ce goût qui le rend passionnément curieux de ce que les gens peuvent receler d’insondable. Il a toujours été en proie à cette curiosité qu’il a exercée d’abord sur lui-même ainsi qu’en témoignent ses œuvres. S’il aime à parcourir les lieux publics, c’est pour les peupler de tous les faits de l’homme. Cette essence commande toute son œuvre. Ce n’est pas en vain qu’il évoque le souvenir d’un lieu, d’un être humain, ce n’est pas en vain qu’il se souvient d’un ami cher, d’un événement quelconque.
1960-1970, c’étaient les années délirantes. A cette époque, El  Khouri était jeune, il consacrait son temps aux délices de la vie. La joie et les plaisirs étaient des choses sacrées pour lui. Parmi les plaisirs, avant tout, il y a la lecture, l’écriture et les voyages. Depuis cette période, on peut le voir sous tous les cieux, sous tous les climats  qui appartiennent au feu de joie; cela devait être agréable d’écrire les beaux livres, d’avoir les plus belles amitiés. Le voilà vedette, recevant les hommages. Sa curiosité le poussa à s’informer des hommes et des choses. Sa mémoire exercée depuis l’enfance à voir de nouvelles figures est devenue une faculté infaillible. Il met un nom sur un visage et plus jamais il ne l’oublie. Ses itinéraires varient au gré de sa curiosité passionnée pour les hommes et les choses.
Derrière le masque de Driss El Khouri, une personnalité apparaît qui n’a plus l’apparence de l’écrivain gai. Ses yeux sont tristes, il a connu tous les accrocs, il a vu toutes les figures. Il sait, à présent, que la peine des hommes  excède beaucoup leurs joies, même chez les plus heureux. Dans le monde de l’écriture, les hommes à l’esprit obtus, les écrivaillons le préoccupent car ils représentent les futilités de la vie culturelle. El Khouri aime les gens simples, les intellectuels humbles, leurs vies qui lui rappellent ses années d’errance. Partout où il passe, il est salué, assailli par ses admirateurs. Chez lui, il est à l’abri, introuvable pour un temps, pour sauver sa vie privée qui est à l’âme ce que l’humidité à la plante.
 « Les débuts» est une œuvre pleine d’images d’une grande intensité, comme si le nouvelliste était résolu à s’imprégner sur-le-champ de cette expérience et à sauvegarder le fruit de ses observations. Il veut voir les gens avant que leur mode de vie ne disparaisse. Il lui tarde de participer à une vie mondaine. Il se réjouit de voir les noceurs, les pédants et les écrivassiers. Frappé d’une curiosité étrange, il joue ce que l’on peut appeler son rôle de curieux érudit, défiant les usages et s’efforce de franchir les vastes espaces pour surprendre les salonnards et leurs propos calomnieux. Seul, il erre à travers les lieux  en quête d’un espace idéal.
Pour comprendre sa personnalité, il faut étudier l’homme et son temps. Ses premiers écrits étaient le fruit d’expériences profondes puisées de son vécu. « Les débuts» se situe à la charnière de cette évolution; c’est un ouvrage écrit avec retenue et clarté. Au point de vue littéraire, tout ce qu’El Khouri a fait auparavant n’a servi que de prologue à cette œuvre. Ce qu’il a écrit par la suite n’ajoute guère à sa réputation d’écrivain ou de nouvelliste, mais contribue à son statut de pionnier pour une génération d’écrivains.
A le voir, l’œil vague, l’allure noble, on dirait un vieux rêveur résigné. L’expression de son visage trahit une âme solitaire, innocente et généreuse. Il va silencieux, un peu las, triste et doux. Il semble aspirer au repos définitif qu’il goûte  aujourd’hui. Cet écrivain avait publié des œuvres, établi des textes avec autant d’exactitude. Il avait commenté et préfacé des ouvrages avec autant de conscience. Sa tâche d’écrivain est faite. Rien ne le retient plus en ce monde, et la vieillesse ne lui semble pas trop importante.
On a contesté à Driss El Khouri sa franchise. On lui a reproché son caractère versatile, on a relevé plusieurs tares chez lui, on a dénigré ses œuvres. Mais ces reproches ne découragent pas sa fidélité à l’écriture et à la création. Du moins, il se garde, de ces critiques, des grâces légères, du sourire facile. Pourtant il n’est ni rancunier ni sévère. Il croit au bien. Il a la conviction d’être un écrivain extrêmement attaché à ses idées et à ses goûts.
Driss El Khouri est un écrivain mû par l’inspiration du moment. Tout ce qu’il a écrit durant quarante ans, l’origine s’en trouve dans une impression auditive et visuelle. C’est par l’oreille, l’œil voire la pensée que naissent ses œuvres. C’est du moins ce que l’on peut percevoir dans ses premiers écrits. Toutes œuvres romanesques ne peuvent prendre corps que dans cette vie quotidienne. Jamais, il n’a retracé une existence dont le réel ne correspond pas à ses états d’âme ou à des constatations personnelles.
Ses romans se distinguent par leur talent de critique : ils vont jusqu’à ridiculiser les  milieux intellectuels, ils s’attaquent à l’hypocrisie; ils dénigrent le népotisme. Ses quelques écrits ont évoqué les instincts de la nature corrompue, du désir vague et de l’incertitude de l’homme. Sur le plan littéraire, son style, ses tendances, sa mémoire et ses anecdotes l’ont fait comparer à Choukri et Zefzaf  qui racontaient avec verve les incidents croustillants auxquels ils étaient mêlés.
Cet écrivain a toujours éprouvé dans ses errances, le temps vécu. Ce vécu pèse à la fois sur lui, dans sa contradiction, la mondanité et la solitude. C’est bien pour cela qu’il est mondain et solitaire. La cité qui lui donne le plaisir et l’écriture est très supportable. Il n’est mondain que quand il désire la mondanité, il n’est solitaire que quand il désire la solitude. Alors que les autres écrivains insistent sur la notoriété. C’est cette particularité qui nous attache pour toujours à Driss El Khouri et nous fait sentir combien il s’est accompli plus dans la solitude que dans la mondanité.
L’itinéraire de Driss El Khouri reflète les contradictions de notre époque et les alternatives d’une génération qui prend conscience de ses réalités. L’aspect créateur de son œuvre se révèle toujours par l’inspiration et l’ardeur. Il poursuit son chemin. Il écrit sans répit, s’inspire de tout. Avec constance, il s’attache à ce qui devient le sens même de sa vie: l’écriture. C’est à travers l’écriture qu’il est entièrement lui-même. C’est dans ses romans qu’il a formulé ses angoisses, ses frustrations et ses rêves.
Romain Rolland disait un jour à l’écrivain Charles Vidrac: «Je ne me mêle point de politique; et maintenant moins que jamais. A mon âge, on n’a plus le droit de perdre le temps». Dans ce propos, Romain en tant qu’écrivain se tournait vers le soleil, vers la littérature pleine de vie saine. Pour Driss El Khouri, les vrais écrivains ne sont pas des messagers de politique. Ce sont des esprits éclairés qui créent les conditions d’un essor spirituel et culturel de millions d’hommes, qui vivent dans la misère et l’ignorance.
Toute cette œuvre, il l’a écrite, non seulement en auteur, mais en acteur qui prend part aux combats qu’il évoque. Jamais il n’a séparé l’écriture de la vie. Dans son œuvre, elles forment un tout. C’est dans cette perspective de combats que Driss El Khouri apprécie l’activité intellectuelle qui ne devient un devoir et un bonheur que pour ceux qui ont cette vocation.

Par Miloudi Belmir
Mercredi 4 Janvier 2012

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