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Dialogue à distance avec mon petit-fils : Plaidoyer pour les valeurs de tolérance




Avant-propos

Le destinataire de la lettre, objet de ce  propos liminaire, est Nassim, un enfant qui  fait partie de ces milliers de jeunes Marocains de la troisième ou quatrième génération de l’immigration.
Ils sont natifs de tel ou tel pays d’Europe occidentale, ayant  accueilli leurs parents venus s’y installer pour des raisons économiques.
Pendant longtemps, cette communauté expatriée va souffrir dans ces pays d’accueil, pour des raisons sociales et culturelles. Une représentation se répandra au sujet de l’émigration,  parallèlement à une littérature  d’expression française notamment, nourrie d’un certain misérabilisme socio-affectif et de la  stigmatisation des travailleurs étrangers dans un environnement européen souvent hostile, parfois avec des crispations  racistes.
Pour autant,  l’hostilité environnante, avec ses épisodes de haine meurtrière,  n’a pas eu raison de la volonté d’intégration de cette population. Tant s’en faut.  La conquête de ce droit devient même un rêve entêtant pour les jeunes de la seconde génération. La marche de l’égalité qui a réveillé la France à sa diversité a, ainsi, creusé un profond sillon dans la mémoire collective de ses citoyens.
Aujourd’hui, très nombreuses sont les success stories, dans les différents compartiments de la vie économique, sociale et culturelle  de plusieurs pays européens, témoignant de la forte faculté contributive de ces biculturels et, pour l’essentiel,   binationaux,  à la qualité du vivre ensemble  dans ces pays  ainsi qu’à leur rayonnement culturel.
Plus près de nous, les troisième et quatrième générations ont franchi encore un palier dans l’intégration ; elles ne sont plus à cheval sur deux sociétés, ni dans le retranchement culturel. Elles ont «migré» vers une logique d’addition des cultures,  malgré les îlots résiduels de crispations et  de préjugés.  Leurs pays d’adoption sont, désormais, leurs pays d’appartenance.
Un nombre grandissant parmi les Marocains du monde sont dans cette phase de mutation identitaire. Dans les sociétés où ils vivent, ils œuvrent, dans l’égalité avec leurs concitoyens, à construire ce vivre ensemble, à fabriquer du lien social dans leur proximité immédiate, à investir le champ politique et institutionnel. Insensiblement, l’identité d’origine, chaque jour recréée dans les familles, est subvertie par des affluents de la nouvelle identité. Une osmose culturelle qui conforte, chez ces jeunes, la fierté  des origines et l’élan de conquête d’une identité en devenir.
Ce faisant, ces Marocains d’ailleurs instillent dans les sociétés où ils vivent les valeurs culturelles et éthiques qui font l’armature de leur identité d’origine. Un référentiel ou que nous nous plaisons à revendiquer, où figurent les valeurs de partage, tolérance, paix, entente, refus de la haine raciale, etc. et ce, en dépit  de l’intolérance, parfois violente,  qui peut faire irruption,  ici ou là, dans nos sociétés.
La lettre ci-dessous du cher ami Omar El Mouddene, ne prétend à aucune filiation au genre littéraire épistolaire. Elle illustre cependant  un changement intervenu dans la perception de l’émigration. Fini le misérabilisme. Fini le rêve de réinstallation au Maroc. L’intégration s’accélère dans les pays d’accueil, où toutes les identités sont « en fusion». Peu de temps, désormais, pour ceux qui espèrent encore munir leur descendance ancrée en France ou ailleurs en Europe, d’un viatique moral et culturel tiré de notre terroir.
Journaliste et essayiste, l’auteur a beaucoup réfléchi à cette mutation de la problématique  de l’émigration.  Deux de ses enfants résident en Belgique et  y ont pris racine.  Leurs familles sont épanouies. Les petits-enfants attendrissent le grand-père, à la fois par leur affection et leur altérité. En «bon pater familias» marocain, celui-ci tente d’être présent dans l’esprit des siens, jusque dans «sa» postérité!

Cher Nassim,
Mon petit,


J’ai tenu à t’adresser cette lettre comme un cri du cœur. Des versions différentes en ont été adressées  séparément à mes autres petits-enfants Omar et Yasmine.  Une fois grand, tu auras, tout comme eux, la latitude de la lire,  et si le cœur t’en dit, de la conserver, en souvenir de ton grand-père. J’y pense, non sans émotion, car je suis, à présent, au soir de ma vie. Je suis, désormais, très sensible au temps qui passe, à l’âge qui avance. A l’évidence, l’heure du grand voyage peut survenir à tout moment.
Mais j’ai voulu aussi laisser libre cours à mes pensées affectives. Rares sont en effet les occasions de t’en faire part. Peut-être, le présent message réussira-t-il à te sensibiliser à sa valeur affective. Du moins, lui accorderais-tu cette valeur,  au-delà  d’une simple relique épistolaire.
Je suis, parfois, guetté par un sentiment de  regret, quand je pense ne pas t’avoir légué le moindre patrimoine qui vaille. Mais, chaque fois,  le motif de regret se dissipe. Car, j’ai la certitude que,  grâce à tes propres aptitudes,  tu réussiras à compenser  cette « vacuité successorale » que j’ai évoquée.
Assurément, l’acquisition du savoir et la quête scientifique, ainsi que l’accès aux meilleures sources de la  culture universelle,  seront,  pour toi, une véritable assurance contre l’adversité, et un facteur de résilience. En somme, un atout décisif pour réaliser tes rêves dans la vie.
A l’évidence,  tu fais partie des enfants privilégiés. Né dans une famille éprise de culture, ta mère tout comme ta grand-mère (chères Véronique Schmitz  et Mme Françoise Cousin…) en éducatrices averties, acquises aux vertus de la pédagogie et aux bienfaits de l’école, sont ainsi en mesure de t’assurer une éducation équilibrée, c'est-à-dire le prérequis et le socle de toute vie réussie.
Ce sont donc deux mamans, et non une seule, qui mutualisent leurs attentions pour protéger ton univers,  sous l’œil bienveillant  de ton père Nabil, responsable et  tout dévoué à ton bien-être,  ne ménageant aucun effort pour te doter, dès à présent, des atouts nécessaires à ton développement futur et, notamment, à la conquête de ton autonomie à l’âge adulte.
Sur ce registre  de socialisation, un autre nom s’impose : celui de tante Anne Schmitz,  également très présente à tes côtés, toujours  au plus près de tes attentes. Etre sensible et généreux, esprit passionné, c’est pour moi une artiste sortie droit de la  légende  des divinités antiques, venue s’insérer dans la lignée  des grands créateurs : Phidias, Cézanne, Van Gogh, Picasso, et d’autres de la même veine. J’ai cru avoir entraperçu son goût très prononcé pour le fantastique.
En même temps, il m’a été donné d’apprécier sa bonté de cœur et sa sensibilité, traits de sa personnalité profonde qui transparaissent de nombre de ses peintures.
Un encadrement idéal pour tout enfant de ton âge ! Un enfant élevé dans un milieu aussi raffiné et poétique, en porterait, à n’en pas douter, la vie durant, les bienfaits et les vertus.
J’ai peut-être été un peu trop long.  Je suis tenté de m’en excuser.
Je ne cherche nullement à imprimer de la gravité à mon propos, ni une quelque tonalité testamentaire. Prends ce témoignage d’affection plutôt comme un modeste vade mecum, destiné à favoriser ton épanouissement, à t’aider à bâtir une personnalité forte, aguerrie aux retournements de la vie et à l’adversité.
Tu feras ta propre expérience de la vie. Tu apprendras à relativiser les choses, à tout relativiser, y compris ce qui semble s’imposer avec la force de l’évidence ; car, il n’existe aucune vérité. Encore moins de vérité absolue. Tu veilleras  à demeurer prudent en  toutes  choses de la vie,  et dans tes relations avec autrui, sans pour autant, te retrancher dans l’isolement, au risque de te priver de tes proches et amis. De nos temps, la solitude guette les individus. Les sociétés modernes atomisent la collectivité. La césure du lien social isole l’individu jusqu’au sein de sa famille. Prends garde à ne pas succomber à la formule «L’enfer c’est les autres».  
Pour ton propre relationnel, tâche de tout mettre en œuvre pour mériter la sympathie des gens  autour de toi. Exerce-toi à la prise d’initiative parmi les tiens et dans tes différents milieux de vie. Conforme-toi aux nobles valeurs de la tolérance, de la lutte contre la haine, la violence et le fanatisme religieux.
Fais tiennes, en toutes circonstances, les valeurs du respect des personnes, des lois, des religions, et  de tous les courants de pensée : bouddhistes, hindouistes, juifs, chrétiens, musulmans et laïcs, etc. Aucun de nous n’a choisi de venir à la vie. Nous nous y trouvons sans l’avoir voulu, et peut-être même  contre notre gré, comme s’y hasardent quelques philosophes et psychologues. Ces derniers interprètent  ce cri précoce du nouveau-né, comme un signal de l’angoisse qu’il ressent confusément, en arrivant à la vie, existence éphémère dont le propre est l’imparable finitude. C’est cette échéance de la mort qui fait de la vie une parenthèse illusoire.
C’est le lot de tous les vivants. Comment alors échapper à une telle obsédante interrogation existentielle ? Assurément pas en te détournant de la vie. D’autant que ce que je formule comme spéculations ne repose sur aucune certitude. Ne vis pas donc aux prises avec de tels questionnements philosophiques.
Ce serait une manière de t’enfermer dans la tourmente permanente alimentée par des conjectures se reproduisant, toujours plus absurdes ; toujours aussi vaines.  Prends-en donc ton parti et vaque aux sollicitations de la vie,  en essayant de vivre en équilibre avec ses contrariétés, en harmonie avec ton milieu. A ce sujet,  Instruis-toi des réflexions des grands penseurs, de l’histoire de l’humanité jalonnée de conflits sanglants, mais aussi des belles réalisations qui ont façonné la civilisation universelle.
Garde toujours ta fierté identitaire chevillée au corps, cultive l’attachement raisonné à tes racines, et une de tous les instants à l’égard des membres de ta famille, là où ils se trouvent. Rien ne devrait jamais te conduire à prendre tes distances vis-à-vis d’eux.
Je m’ouvre à toi sur ces questions sensibles, sans aucune envie de jouer au directeur de conscience, mais plutôt en totale lucidité, non dénuée d’affection certes, mais soucieuse de l’objectivité. Je me suis efforcé d’écrire un propos clair et transparent sur un sujet qui les requiert, sans céder à la tendance paternaliste, souvent irrésistible en pareille circonstance.  
Je suis persuadé que,  l’âge venant, tu te feras ta propre opinion de ces grandes catégories intellectuelles qui résument  toutes les  significations qui s’attachent à la valeur humaine, à la vie, à l’histoire des peuples. En dépit de leur appartenance idéologique respective et de leur diversité culturelle, tous les peuples consacrent les hommes d’exception ayant marqué leur histoire, célèbrent leurs créateurs nationaux, poètes ou écrivains ; bref,  ils «panthéonisent» les génies qui ont donné un essor à la création et à la liberté et qui ont ainsi l’élan créatif de l’homme. C’est pourquoi, ces hommes-là  se trouvent gravés, à jamais, dans la mémoire collective de leurs peuples.
En somme, je veux te dire combien je suis fier de vous et de cette relation filiale qui vous rattachent à moi, votre grand-père. Seule cette distance géographique qui nous sépare,  constitue une véritable contrariété. Elle  me cause  du chagrin. Une pensée noire, alors,  m’effleure l’esprit : devoir, un jour, quitter ce monde avec, en travers de la gorge,  cette  soif, jamais assouvie, de t’avoir durablement à mes côtés.  
C’est que le plus terrible dans la mort ne réside nullement, dans la perte, toujours cruelle, d’êtres chers, mais bien dans le mystère qui entoure à jamais la destinée des disparus.  Ce mystère est au cœur de la peur archaïque de la mort.
Je ne saurais clore cet écrit, sans te dire, à toi ainsi qu’à mes autres petits-enfants, que je vous aime tous, et vous souhaite tous les succès et toutes les performances dans tous vos projets de vie.
Ton grand-père, Omar El Mouddene
(Casablanca- Alwatan Alan  24/07/2014)

Traduit par Mokhtar Settar
Mercredi 2 Septembre 2015

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