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Détenus ou portés disparus dans l’indifférence générale

Le gouvernement fait peu de cas du sort d’une centaine de Marocains suppliciés en Irak




Rares sont ceux qui connaissent leur histoire et encore plus rares ceux qui s’intéressent à leur sort. Ils semblent aujourd’hui être abandonnés par tous y compris par leur propre pays. Il s’agit des  détenus ou des personnes qui ont été portées disparues en Irak depuis plus de 12 ans sans que personne ne s’en émeuve. Leurs familles attendent toujours et sans espoir aucun leur extradition ou le rapatriement de leurs dépouilles vers la mère patrie.  
Leur calvaire a débuté en 2003, lors du déclenchement de la guerre déclarée à l’Irak menée par les Etats-Unis. Ils faisaient partie des dizaines de milliers de personnes qui avaient été détenues par les forces étrangères sans avoir été mises en accusation ni jugées, et sans avoir eu l’occasion de contester la légalité de leur détention devant une instance judiciaire.

Procès inéquitables
«Il s’agit de six Marocains originaires de Tanger et de Casablanca poursuivis  pour actes de terrorisme et entrée illégale sur le territoire irakien.  Certains d’entre eux s’étaient installés en Irak pour y poursuivre leurs études ou chercher un emploi. D’autres y sont arrivés pour faire le jihad contre l’invasion américaine. Il y a également près de 35 Marocains qui ont été portés disparus dans le  contexte de guerre et de chaos qui a régné sur le pays lors de cette période. Plusieurs ont été arrêtés  pour le seul fait d’être arabes et d’avoir été soupçonnés de vouloir rejoindre les rangs d’Al-Qaïda en Iraq. Certains familles ont reçu des communications téléphoniques leur annonçant la mort des leurs  lors d’une attaque ou d’un attentat et d’autres ont disparu sans laisser de trace», nous a indiqué Abdelaziz Bakkali, coordinateur général de la Coordination des familles des prisonniers et portés disparus marocains en Iraq. Et de poursuivre : « Les procès de ces Marocains ont été menés en un temps record, dans des salles d’audience closes, en présence d’officiers américains et irakiens et sans avoir eu le droit de contacter  préalablement leurs avocats commis d’office. Lesquels ont sollicité la clémence du tribunal sans remettre en cause ses éléments de preuve ni la recevabilité des « aveux » qui lui ont été soumis. Ces mêmes avocats n’ont pas assisté aux interrogatoires. Idem pour les médecins indépendants qui voulaient les examiner».
Un constat observé par Amnesty international qui a révélé dans l’un de ces rapports que ces procès, et particulièrement de ceux qui étaient accusés de terrorisme et, donc, passibles de la peine capitale, étaient quasiment inéquitables. Les tribunaux retenaient souvent, à titre d'élément à charge, des « aveux » obtenus sous la torture et qui étaient, dans bien des cas, diffusés avant l’ouverture du procès par les chaînes de télévision contrôlées par le gouvernement.
Des avocats qui assistaient des prisonniers soupçonnés d’actes de terrorisme ont été menacés par des membres des forces de sécurité, et agressés physiquement par des miliciens. Cette année encore, des juges, des avocats et des membres du personnel judiciaire ont été la cible d’assassinats et d’attaques imputables à l’EI et à d’autres groupes armés.

Torture et mauvais
 traitements

Les conditions de détention de ces prisonniers marocains n’ont également rien de réjouissant. Plusieurs anciens détenus arabes (Libyens, Tunisiens, Algériens, Saoudiens) ont affirmé avoir été torturés et avoir subi de mauvais traitements notamment dans la prison d’Abou Ghraib. Des violations graves de droits de l’Homme qui se sont poursuivies même avec la passation de pouvoirs de juin 2004. Les différents témoignages évoquent  l’utilisation d’électrochocs électriques et les passages à tabac à coups de câbles en plastique. «La situation est plus dramatique puisque certains détenus marocains souffrent de maladies chroniques comme c’est le cas pour Azzedine Boujanane, diabétique, arrêté à l’âge de 19 ans pour entrée illégale en territoire irakien ou pour cet autre détenu qui souffre de problèmes rénaux. Ces prisonniers doivent également supporter les tracas des milices chiites qui profanent allégrement les  symboles de la Sounna et blasphèment le Prophète et ses compagnons », nous a révélé le coordinateur général.  
Selon Amnesty, plusieurs arrestations ont été effectuées sans mandat ni information préalable  des personnes interpellées ou de leurs familles des charges retenues contre elles. Les détenus, et particulièrement ceux qui sont soupçonnés d’actes de terrorisme, étaient maintenus au secret durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois, après leur arrestation, le plus souvent dans des conditions équivalant à une disparition forcée, dans des prisons secrètes contrôlées par les ministères de l’Intérieur et de la Défense et auxquelles ni les représentants du Parquet ni ceux des organismes de contrôle ne pouvaient avoir accès pour procéder à des inspections.
Le document d’Amnesty a indiqué, en outre, que la torture et autres mauvais traitements sont des pratiques courantes dans les prisons et les centres de détention et qu’elles bénéficient de l’impunité. Les agents chargés des interrogatoires torturaient les détenus pour leur arracher des informations ou obtenir des « aveux » qui pouvaient être retenus, à titre de preuve à charge, par les tribunaux. Des détenus seraient morts des suites de la torture.

Silence assourdissant des autorités marocaines
« Ces Marocains ont été condamnés à de lourdes peines. Deux d’entre eux ont écopé de la peine de mort et deux autres à des peines d’emprisonnement de 20 ans. Mon propre frère a été condamné à 8 ans de réclusion avant qu’il ne voie la durée de son emprisonnement augmentée en mars 2010 sans procès et sans nouvelles charges contre lui alors qu’il devrait être extradé vers le Maroc. Pire, les responsables marocains n’ont pas demandé son extradition. Le même sort guette Boujanane en attente de son transfert qui est reporté d’un jour à l’autre à cause de la complexité des procédures administratives et de l’indifférence des autorités marocaines», nous a expliqué Abdelaziz Bekkali.   En effet, les autorités marocaines gardent jusqu’à présent un silence assourdissant. Ni le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération ni celui des MRE et des Affaires de la migration ni même celui de la Justice et des Libertés n’ont jugé urgent ni prioritaire d’intervenir. « J’ai contacté le ministère des Affaires étrangères et j’ai réussi à avoir un rendez-vous avec le secrétaire général de ce département avant le Sommet arabe à Bagdad  pour l’inciter à évoquer ce sujet avec les responsables irakiens en marge de ce sommet. Mais il n’a rien fait. Par la suite, j’ai demandé audience  à  l’ancien ministre et l’actuel chef de la diplomatie marocaine, mais aucun d’entre eux n’a voulu me recevoir », nous a confié notre source qui estime qu’il y une incompréhensible  indifférence à l’endroit de la question des prisonniers marocains à l‘étranger. « Les détenus marocains en Irak sont emprisonnés depuis 12 ans et 4 mois et ils n’ont jamais reçu de visite d’un quelconque responsable marocain malgré leurs appels de détresse et ceux des membres de leurs familles. D’ailleurs, ils ne sont pas les seuls puisqu’on n’a jamais vu un ambassadeur marocain visiter ses concitoyens emprisonnés à l’étranger. Même le CNDH n’a rien fait de concret en la matière. Tout ce qu’on a eu, ce sont des promesses d’intervention ».
Pourtant, ces familles ne demandent pas la lune. Elles exigent l’application du droit international relatif aux droits humains qui stipule que nul ne peut être détenu sans raison légitime et que toute personne accusée d'une infraction a droit à un procès équitable. « Si ces personnes sont coupables, qu’elles soient jugées mais dans le respect des normes internationales. Nous demandons donc à notre pays d’assumer ses responsabilités en établissant des contacts avec la Commission internationale de la Croix-Rouge en vue de gérer ce dossier conformément aux dispositions du droit humanitaire international et en mettant en œuvre l’accord de Ryad relatif à la coopération judicaire et notamment son article 36 relatif à l’extradition des suspects et des condamnés. On demande également la conclusion d’un accord commun entre le Maroc et l’Irak permettant aux personnes condamnées par les tribunaux irakiens de purger leur peine dans le Royaume. Des efforts  ont certes été menés par certains acteurs et associations œuvrant dans le domaine des défense des droit de l’Homme mais ils restent insuffisants au regard du fait qu’il n’y a pas de prise de position officielle sur ce dossier», nous a indiqué Abdelaziz Bakkali.    

Attente et désespoir
Aujourd’hui, les familles de ces détenus et portés disparus veulent croire que demain sera un autre jour. Mais cet espoir semble s’estomper d’un jour à l’autre. « On vit dans la peur et l’attente. On est pris de panique chaque fois qu’un groupe armé commet un attentat-suicide ou attaque une prison ou que les autorités irakiennes exécutent un prisonnier arabe», nous a-t-il confié. Une situation des plus traumatisantes à vivre puisqu’il n’y a pas de contacts avec ces détenus et que l’accès à  l’information est impossible. «Même le chargé d’affaires du Maroc en Irak refuse de répondre à nos appels osant même dire aux familles qu’il n’avait pas de temps pour s’occuper de ce dossier», a-t-il lancé. Et de conclure : «On vit une vraie tragédie. On a l’impression que ces détenus et ces portés  disparus ne sont plus considérés comme  des citoyens marocains».

Hassan Bentaleb
Mercredi 24 Août 2016

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