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Derrida et Khatibi : Une amitié pensante d’une double langue




«Nous nous sommes rencontrés, Jacques Derrida et moi, en septembre 1974, à Paris, dans un café de la place Saint-Sulpice. Il m’offrit son livre « Glas » qui venait de paraitre. De mon côté, je lui avais envoyé avant notre rencontre, en service de presse, deux ouvrages édités en même temps, au début de la rentrée littéraire : « La blessure du nom propre » et « Vomito blanco ». Depuis cette date et jusqu’à son décès en octobre 2004, nous avions entretenu une relation plus ou moins continue, amicale et fidèle, comme un point de repère dans le temps à vivre ».
Par ces mots, Abdelkébir Khatibi (2007 :7) a commencé son ouvrage intitulé : « Jacques Derrida, en effet » et publié aux éditions Al Manar deux ans avant son décès. L’ouvrage porte sur sa couverture des dessins de Valerio Adami, un grand ami de Derrida.
Cet ouvrage peut être considéré comme une représentation d’une amitié pensante exceptionnelle entre deux penseurs universels. Une amitié pensante basée sur le dialogue et la différence comme pensée et comme pratique. Une amitié qui ne rejette pas l’autre mais qui essaye de créer un dialogue direct ou indirect avec lui dans la sérénité, le respect mutuel et l’amabilité absolue.
C’est dans cette perspective que l’ouvrage « Derrida, en effet » s’inscrit. Il est à noter par cette occasion que Derrida a déjà publié : « Le monolinguisme de l’autre » (1996), un ouvrage qui est en quelque sorte un échange indirect avec Khatibi sur la question de la langue. Dans sa dédicace, Derrida définissait Khatibi comme « acteur et donc, s’il le veut bien, co-auteur de ce « dialogue » avec le monologue.. ».
Dans cet ouvrage, Derrida évoque sa participation à côté de Khatibi dans un colloque international en Louisiane tout en adressant la parole à son ami même s’il n’est pas présent :
« Ceci - qui venait de s'ouvrir, tu t'en souviens -, ce fut donc un colloque international. En Louisiane, ce qui n'est pas, tu le sais, n'importe où en France.
Généreuse hospitalité. Les invités ? Des francophones appartenant, comme on dit étrangement, à plusieurs nations, à plusieurs cultures, à plusieurs Etats. Et tous ces problèmes d'identité, comme on dit si bêtement aujourd'hui. Parmi tous les participants, il en fut deux, Abdelkébir Khatibi et moi-même, qui, outre une vieille amitié, c'est-à-dire la chance de tant d'autres choses de la mémoire et du cœur, partagent aussi un certain destin. Ils vivent, quant à la langue et à la culture, dans un certain « état »: ils ont un certain statut. » (pp.25-26)
Les arguments de Derrida sur la langue prennent comme point de départ la conception de la langue en relation avec l’autre comme conçue par Khatibi ; une conception qui est bien illustrée dans « Amour bilingue » (1983). En effet, les deux penseurs ont des points de vue différents sur cette problématique.
Si Derrida (1996 :15) affirme qu’il n’a qu’une langue  et que cette langue n’est pas la sienne, Khatibi en revanche insiste sur le fait qu’on ne parle jamais une seule langue.
Khatibi n’a jamais cessé d’exprimer son admiration de la pensée de son ami Derrida, de ses méthodes scientifiques et critiques notamment le concept de la « déconstruction » que Khatibi allait utiliser dans le but d’inventer une autre méthode qui n’est que « la double critique ». Cette « double critique » serait très utile non pas seulement dans la critique de la pensée occidentale mais aussi de la pensée métaphysique arabe et islamique.
« Derrida, en effet » est donc un ouvrage que Khatibi a publié en hommage à son ami de toujours. Cet ouvrage comprend quatre textes dont deux ont été prononcés en la présence de Derrida :
- Le point de non-retour
- Lettre ouverte à Jacques Derrida
- Le nom et le pseudonyme
- Variations sur l’amitié
A propos de l’amitié qui lie ces deux grands penseurs, Khatibi souligne que :
« L’amitié pensante ne se volatilise pas après le décès de l’un des amis. Elle continue, se réincarne singulièrement à travers le deuil, dans l’épreuve même de l’esprit et ses exorcismes. » 

Par Mourad El Khatibi
Mercredi 11 Novembre 2015

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