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De la responsabilité de protéger




En ces temps de crises qui partout se déclenchent et s'entremêlent, atteignent leur paroxysme ou pourrissent sur pied, nous sommes littéralement sommés de prendre attitude, de nous déterminer, voire de nous mobiliser pour participer au grand hourvari des opinions, des thèses sitôt énoncées, sitôt contrariées, de tous ces credo et ces a priori assénés avec d'autant plus de conviction qu'ils sont éminemment précaires.
Car, avouons-le, qu'il s'agisse, par exemple, des avantages ou des périls dans la mise en œuvre d'une politique nucléaire, des embardées déconcertantes du monde arabo-musulman ou même de l'imprédictible avenir institutionnel de la Belgique, il arrive bien souvent que la modestie de notre compétence en la matière n'ait d'égale que la véhémence que nous mettons à exprimer un avis.
Ce faisant, nous tentons, certes, de nous aligner sur les myriades d'experts et de consultants dont les avis se croisent comme autant de balles traçantes. Et comme ces personnes se contredisent à l'envi, elles nous permettent de ne choisir dans l'abondance de leurs exégèses que ce qui nous plaît ou nous arrange et de négliger tout le reste.
Mais qu'est-ce donc qui fabrique notre opinion et la rend si péremptoire alors que c'est sa précarité qui devrait nous préoccuper ? Sans doute un indistinct mélange d'intérêts et d'idéalismes s'inscrivant plus ou moins profondément dans nos gènes d'Européens repus et sécurisés, alors que l'avenir de la planète serait plutôt aléatoire.
Un exemple parmi tant d'autres pourrait être l'impact d'un éventuel ensablement libyen sur un prix du pétrole auquel nous tenons comme à la prunelle de nos yeux. Ou sur le déferlement de marées humaines du côté de l'île de Lampedusa alors que nous ne pouvons tout de même pas – après « toute la misère du monde » – accueillir toutes les victimes de l'ubuesque Kadhafi. Sans compter, pour faire bon poids, la recrudescence d'un « terrorisme » aux mille visages lesquels sont, il faut bien le dire, assez souvent barbus ?
D'où la tentation de réclamer la cuvette de Ponce Pilate pour se laver les mains dans son eau sale. D'où les réticences innombrables à se mêler de la tragédie libyenne, même si c'était avec une infernale impudence que M. Kadhafi et les siens aiguisaient leurs couteaux pour faire couler dans les rues de Benghazi des « rivières de sang ».
On le rappelle à l'envi, le délicat problème des interventions militaires ou paramilitaires, ne date pas d'aujourd'hui.
De Guernica au Rwanda en passant par Srebrenica et tant d'autres charniers, les sites abondent qui sont propices à commémorer la lâcheté humaine.
Les tyrans comme les génocidaires se sont d'ailleurs habitués à cette indulgence et disposent d'un attirail judiciaire sophistiqué ainsi que d'une foultitude d'appâts économiques et commerciaux pour tempérer les états d'âme.
Sans compter que les plus impudents partenaires des méchants se recrutent aussi bien dans les rangs des capitalistes patentés que dans ceux des syndicats les plus rugueux. Aussi bien à gauche qu'à droite.
En tout état de cause, la réticence à sauver la vie de candidats martyrs est étayée par une batterie d'arguments dont voici quelques échantillons.
– Pourquoi voler au secours de Benghazi alors que tant d'autres endroits nécessitent une aide internationale aussi vitale ?
Au moins pour deux raisons. La première est que sauver quelques milliers d'individus d'une mort bestiale vaut mieux que de n'en sauver aucun, sous couleur d'une scrupuleuse égalité de traitement. La seconde, que si quelques interventions judicieusement choisies donnent à penser à tel ou tel tyran ivre de sang que son impunité n'est plus absolument garantie, cela pourrait faire réfléchir à deux fois les moins délirants d'entre eux.
– Quand on s'engage, on ne sait pas jusqu'où cela va nous mener. Le précédent de l'Irak est évidemment de nature à faire craindre le pire. Attention au guêpier ! Et d'ailleurs, les dernières informations n'indiquent-elles pas que les troupes de Kadhafi sont loin d'avoir perdu la main ?
Sans doute, mais n'est-ce point le moment d'énoncer l'aphorisme du moment qui est : « Le risque zéro n'existe pas » ? Si les démocraties entretiennent des armées, ce n'est pas seulement pour SE protéger. C'est aussi pour s'en servir, sans dérobade, dès lors que le motif est valable. Et il se fait que la lutte contre l'inhumanité, que l'efflorescence de tous ces mini-génocides, en est précisément un, de motif valable.
– Si « l'Occident » continue de se mêler de ce qui ne le regarde pas, c'est bientôt le monde arabe tout entier qui va lui tomber dessus pour ingérence intolérable. Et cela au lieu de nous remercier d'avoir assuré cette magnifique « responsabilité de protéger des populations prises pour cibles » qui est le nouveau nom du « devoir d'ingérence ».
Il est possible en effet que, malgré les appels sans équivoque d'un peuple libyen en danger de mort, ainsi que les tentatives d'embarquer dans l'affaire le plus d'Etats arabes possibles, nous fassions figure demain, abusivement, d'inamendables mêle-tout, mâtinés de néo-colonialistes. Soit. Assumons s'il le faut ce statut. Et prenons acte du fait que l'intervention de l'alliance avec les cautions ambiguës du monde arabo-musulman et de l'Afrique et les abstentions équivoques de la Russie et de la Chine, a pu s'articuler. Jusqu'à faire admettre aux hésitants qu'elle était bien la pire des solutions… à l'exception de toutes les autres.
A l'évidence, rien n'est joué. Le problème est d'intensifier l'aide aux rebelles sans crisper certaines parties prenantes. Et comment, si le sort leur était favorable, agrémenter de directives politiques le succès militaire, ce qu'est censé faire le « groupe de contact » mis en place.

C'est l'épilogue et lui seul qui justifiera ou non les initiatives occidentales et validera les différentes argumentations élaborées.
J'espère que même ceux qui ont des doutes sur l'issue de l'affaire, ceux qui détestent et donc récusent les va-t-en-guerre franco-anglais et leurs suiveurs, que même ceux-là forment des vœux pour que le colonel Kadhafi disparaisse à tout jamais de l'écran.
Décidément je préfère les « belles âmes » aux vilaines. Et les « droits de l'hommistes » aux esprits forts dont les ricanements expriment surtout leur égoïsme foncier.
Ah les belles âmes ! Victor Hugo disait qu'elles « ont des illusions comme l'oiseau a des ailes ». Ça porte haut et loin, les ailes.

* Journaliste et écrivain, ancien directeur et rédacteur en chef
du « Soir » 

Par Yvon Toussaint *
Mercredi 6 Avril 2011

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