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De l’égalité au théâtre









Le jeu des acteurs est précis : pas de cabotinage ni de fioritures dans leur interprétation



De l’égalité au théâtre
Il arrive parfois, quand on va au théâtre, que le cœur exulte, que l’esprit se mette en éveil et nous procure un sentiment d’intelligence et de clairvoyance sur notre vie et sur celle qui nous entoure pour nous rappeler notre devoir de fraternité planétaire. C’est sans doute ce qui est arrivé à tout spectateur qui est allé voir The Spirit Level on stage le 9 juin au Théâtre national Mohammed V. Un spectacle comme on en voit rarement dans notre paysage théâtral si l’on excepte quelques réalisations  du jeune théâtre marocain. Ce spectacle, coproduit par le Théâtre Anfass  du Maroc et Jordbro Varldsorkester de la Suède, a permis à un public, certes restreint parce que les deux rangées latérales ont été sacrifiées pour une meilleure vision d’après la conception de mise en scène, de vivre un moment de théâtre inoubliable, d’apprécier un spectacle d’une rare facture esthétique et technique.
Pensé comme un projet interculturel où l’universalité prime sur le local, The Spirit Level on Stage (Mizane Lma Fouq Al Khachba) est inspiré du livre «Pourquoi l’égalité est-elle meilleure pour tous?» de Richard Wilkinson et de Kate Pickett avec une dramaturgie conçue par les dramaturges Issam El Yousfi et Bodil Persson. Il traite du thème de l’égalité à tous les niveaux de la vie sociale et politique des peuples de la terre. 
Au début du spectacle, une structure gigantesque baignant dans une lumière bleue, représente un homme aux dimensions énormes qui occupe toute la scène. On entend à peine son souffle, léger mais stressant et inquiétant. Il va  doucement s’élever vers les cintres  par le moyen d’une machinerie très subtile, et va rester là, suspendu au-dessus de la scène, jusqu’à la fin du spectacle. Puis, entrent cinq personnages, deux hommes et trois femmes, enguenillés presque, interprétés par Hajar Chargui et Jamal Nouaman côté marocain et José Figueroa, Nina Jeppsson et Moa Westerlund côté suédois. Ils se mettent derrière une immense table oblongue qui s’avèrera par la suite être une structure modulaire qui sera l’élément central du jeu des acteurs. Les personnages s’asseyent derrière la table, à égale distance les uns des autres, et font un constat, avec calme et froideur, selon lequel : «L’inégalité croissante entraîne un cercle vicieux où la richesse et le pouvoir sont de plus en plus concentrés dans les mains d’une minorité, laissant le reste d’entre nous se battre pour des miettes».
« Pourquoi ça ne change pas ? », se demandent les personnages, chacun dans une langue différente (arabe, suédois, anglais, espagnol, français), alors que les deux musiciens traversent lentement la scène, jouant de leurs instruments. Le ton est donné. The Spirit Level on Stage raconte l’inégalité de plus en plus omniprésente dans le monde d’aujourd’hui. Tout le long du spectacle alors que la structure monumentale reste suspendue sur leur tête, ces personnages ne vont pas cesser de dénoncer les inégalités, de mettre le doigt sur le dysfonctionnement de la société moderne, tantôt par le moyen de la chanson (rapp, poésie,…),  tantôt par le moyen du geste ou de la danse mais rarement par le moyen du verbe car celui-ci n’intervient que rarement et devient par conséquent plus incisif et plus convaincant.
Que signifie cette structure gigantesque représentant un homme couché qui s’élève vers le ciel alors que des hommes et des femmes, comme vous et moi, déguenillés « gesticulent »  sous lui et revendiquent l’égalité et l’amour. Sont-ils des pantins désarticulés (les personnages marionnettes de Gordon Graig ?) sous l’emprise du monstre omniscient et omniprésent suspendu sur leurs têtes? Est-ce la mondialisation qui, au lieu d’apporter justice et équilibre, a fait en sorte que le fossé se creuse davantage entre les riches et les pauvres, toutes catégories confondues. Est-ce le système superpuissant qui écrase ? Est-ce la dictature qui annihile toute prérogative d’égalité des chances au sein des sociétés humaines? Nous sommes tout près de le penser.
Le spectacle est mis en scène par l’inébranlable Asmae Houri qui, à chaque fois, nous étonne par des propos scéniques intelligents et mûrement réfléchis. Car le théâtre pour elle, comme dans sa vie, est rigueur, responsabilité et exigence de qualité autant esthétique que technique ou thématique. Rien n’est gratuit chez cette jeune metteure en scène qui passe son chemin, sans bruit, dans la douceur, le regard lucide mais percutant. Dans The Spirit Level on Stage, comme dans ses précédents spectacles, tout est signifiant. Jusqu’à la musique qui accompagne le spectacle, de bout en bout, composée et interprétée par deux musiciens hors pair, Rachid Bromi et Mickael Vinsa. Jusqu’à la scénographie, ingénieuse et fonctionnelle, conçue et réalisée en Suède par Sören Brunes et Pelle Witsäter. Jusqu’à la technique utilisée pour le jeu des comédiens basée essentiellement sur la biomécanique parce qu’elle répond  aux desseins du sujet traité, elle n’est pas aléatoire comme c’est souvent le cas dans notre théâtre, par mode ou par simplification. Elle est immanente de la problématique abordée par le spectacle.
Dans The Spirit Level on Stage, tout est calme et volupté. Un théâtre reposant loin des gesticulations et des cris inutiles. Les gestes sont doux, mesurés, «mécaniques» presque, dirions-nous. Les corps se frôlent mais ne se touchent pas. Ils s’entrelacent à peine, s’enroulent les uns autour des autres, dans une harmonie et une précision dignes des grands danseurs. Ils racontent dans le silence et la sérénité même si le sujet est grave et handicapant. Des gestes enveloppés dans une musique aussi douce et mélodieuse que les gestes et les paroles (rares) qui la prolongent - ou le contraire, on ne sait pas-. Quant aux voix, elles sont tout simplement magnifiques et justes.
Les silences, nombreux dans le spectacle, ne sont pas seulement des césures qui cadencent le spectacle. Ce sont des moments de théâtre, intenses et signifiants. Ils sont parfois longs et donc angoissants. Ils introduisent la gêne chez le spectateur. Une manière comme une autre d’obliger - ou d’inviter plutôt - le spectateur à une prise de conscience sur un sujet aussi discriminatoire que l’inégalité. Le silence voulu par Asmae Houri intervient de manière brusque. La musique s’arrête net et les gestes sont suspendus pour un moment avant de reprendre pour nous introduire dans un nouvel univers tantôt musical, tantôt gestuel et d’autres fois verbal et souvent les trois en même temps.
Le jeu des acteurs est précis. Pas de cabotinage ni de fioritures dans l’interprétation. Il est facilité par cette structure tournante qui leur permet d’évoluer dans une chorégraphie subtile imaginée par Louise Kvarby. La direction des acteurs est maîtrisée. Ils jouent, ils dansent et ils chantent. C’est du théâtre total cher aux adeptes d’Antonin Artaud.
Je ne peux m’empêcher néanmoins de me poser la question sur la chute du spectacle. Après avoir protesté, dénoncé, crié l’injustice et l’inégalité handicapante ; après la tentative des suicides non aboutis, après ce « debout et lutte ! » chanté par Rachid Bromi dans une belle mélodie vers la fin du spectacle, les personnages tentent et réussissent parfaitement de se mettre en équilibre sur la balançoire. L’homme aux dimensions démesurées peut enfin descendre des cintres et se poser nonchalamment sur la scène, tel un deus ex machina venant régler tous les problèmes où se débat l’humanité. Le temps est-il à l’optimisme et à l’espoir de voir un jour l’égalité rétablir l’équilibre entre les hommes? En tous les cas, «nous avons besoin d’une morale civile qui nous aide à respecter nos différences et non pas les condamner, une morale civile qui promeut l’égalité des citoyens, indépendamment de leur sexe, ethnie, religion, couleur ou statut social. Nous avons besoin d’égalité, de dignité, de liberté, d’écoute et surtout d’un débat constructif pour revendiquer nos droits et nos besoins. », dit le personnage dans la langue de Molière.
La fin du spectacle est d’un optimisme déconcertant en effet. Elle invite à l’amour et au partage. Et pour cela, nous avons «besoin de l’autre», «besoin de toi comme lumière éclairant mon chemin», disent en chœur les personnages chacun dans sa langue et dans toutes les langues. N’est-ce pas là une belle leçon de fraternité, d’interculturalité, d’humanité à partager entre les peuples de la terre dans l’égalité qui nous éclaire plus que toute autre manifestation, hélas de plus en plus empreinte d’intolérance et d’extrémisme ?
N’en déplaise aux détracteurs de ce genre de théâtre pour qui «cela n’est pas du théâtre», The Spirit Level on Stage est le genre de théâtre qui rend intelligent, qui pose des questions et ne se pose nullement en donneur de leçons, un théâtre qui fait appel à notre sensibilité et nous procure quelques moments de bonheur, ce qui est la fonction même du théâtre.
 

Par Ahmed Massaia Ecrivain et critique de théâtre
Lundi 29 Juin 2015

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