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David, Cameron et Sigmund




David, Cameron et Sigmund
L’un c’est David et l’autre Nick. L’un c’est Cameron et l’autre Clegg. Il va falloir apprendre à ne pas les confondre ces deux-là sur les photographies et sous leurs semblables vestes de tweed et pulls en cachemire. Ces deux jeunes adultes bien calibrés, encore roses et lisses, l’un sorti d’Eton et d’Oxford (c’est Cameron) et l’autre de Westminster School et de Cambridge (c’est Clegg).
Ils sont assurément bien proprets sur eux avec leurs joues lisses de futurs dodus. Arrogants comme ces « filles qui ont de la poitrine » moquées par Jacques Brel. On les pressent plus ou moins libéraux sur le plan économique mais plutôt libertaires lorsque se posent des problèmes de société. Déjà ils estiment qu’abandonner la cravate lorsqu’on passe à la télévision est d’une affolante modernité. Ils en viendront bientôt à ne se raser qu’à peine pour achever de convaincre de leur désinvolture très tendance. On connaît ça en Belgique aussi.
Bref, comme dit Céline dans Mort à crédit, « les Anglais, c’est drôle quand même comme dégaine, c’est mi-curé, mi-garçonnet » !
David Cameron et Nick Clegg sont les deux rescapés d’un trio qui comprenait aussi le pauvre Gordon Brown, celui qui aurait volontiers adopté l’indépassable formule de Guy Mollet : « On nous dit que notre politique a échoué, est-ce une raison pour y renoncer ? » Mais en fin de campagne, l’ex-souffre-douleur de Tony Blair paraissait littéralement pris dans des sables mouvants. Plus il s’agitait, plus il s’enfonçait. Pour finir en un pathétique mixte shakespearien puisqu’une brillante journaliste française voyait en lui rien moins qu’un composé de Macbeth, d’Hamlet et d’Othello ! Il y avait de cela, oui. Par exemple Othello, Acte V, Scène II : « J’ai rendu à l’Etat quelques services, on le sait, n’en parlons plus. Je vous en prie, parlez de moi tel que je suis. N’atténuez rien, mais n’y mettez aucune haine (…) Parlez d’un homme qui fut manœuvré et perdit la tête »…
A dire vrai, le scrutin anglais a présenté cette particularité qu’il n’a produit que des perdants ou, à tout le moins, des déçus. Sans doute pour la raison que les citoyens qui s’exténuent à gérer crise après crise profitent de toute élection pour transformer en jeu de massacre le micropouvoir qui, dans les démocraties, leur est conféré.
C’est le syndrome de la grosse boule jetée dans le jeu de quilles politicien. Qu’il en tombe le plus possible de ces quilles ! Et que celles qui n’ont fait que chanceler se débrouillent entre elles après l’autopsie du corps électoral.
En attendant revenons à notre duo d’outre-Manche qui va devoir assumer un oxymore des plus croquignolets.
L’oxymore – on finira par le savoir tant cette figure stylistique prolifère en ces temps équivoques – est un télescopage qui consiste à allier deux mots ou deux notions dont les sens se contredisent. Exemples classiques : se faire douce violence ou encore hâtons-nous lentement.
Par extension, on pourra donc traiter d’oxymore tout attelage antinomique, comme toute combinaison politique alliant des contraires. Exemple inédit : un gouvernement Cameron-Clegg (ou n’importe quel gouvernement belge !).
Car il se fait que ces deux sémillants protagonistes qu’à première vue on imaginerait en clones issus d’une même séquence, professent sur à peu près toutes choses des avis divergents.
M. Nick Clegg – patron de ces libéraux-démocrates dont on pourrait dire ce que Montaigne écrivait des centristes de toutes obédiences : « ce sont des pots a deux anses, on peut les saisir à gauche et à dextre ! » – fit preuve de réticence à l’égard de l’engagement de son pays en Irak et aujourd’hui il se montre fort circonspect pour ce qui est de la présence de soldats anglais en Afghanistan. Il est également hostile à une nouvelle génération de centrales nucléaires. Il serait acquis à une régularisation massive des travailleurs clandestins. Il préconise un gel pour le remplacement des sous-marins nucléaires de la flotte britannique. Et surtout il reste un ardent europhile, denrée rarissime outre-Manche, en particulier parmi les proches de M. Cameron.
C’est dire que ce dernier est d’ores et déjà douloureusement écartelé entre son nouvel allié et ses séides sur les bancs conservateurs.
Et que nos deux compères auront intérêt à se prêter de temps à autre à une analyse freudienne.
Ce n’est pas par hasard que je me permets de formuler ce conseil à l’intention de nos chers amis britanniques.
Car il aurait fallu que je sois aveugle et sourd pour ne pas être étourdi par les véhémences de la controverse qui s’est développée ces jours-ci autour d’un neurologue et psychiatre autrichien dont Nabokov avait dit un jour, négligemment : « Freud ? N’est-ce pas ce médecin viennois qui a collé de vieux mythes grecs sur nos parties génitales ? »
Le moins qu’on puisse en dire est que les tornades d’arguments féroces décochés ou essuyés par M. Michel Onfray auraient justifié qu’on les traîne, lui-même et ses contradicteurs, sur quelque divan, pour y voir plus clair.
Pour ce qui me concerne, Docteur, mon premier contact avec les théories freudiennes remonte à ma préadolescence. Je feuillette une revue vaguement grivoise, sans doute un vieux Playboy, et tombe sur un dessin qui, sur fond de colonnades grecques esquissées, représente trois personnages. Une femme affriolante dont une sorte de tunique dissimule à peine les formes rebondies croise deux jeunes gens, eux aussi en tunique. L’un d’eux se retourne et sa mine extasiée montre à suffisance l’effet que la dame lui fait. Mais l’autre, goguenard, le tire par la manche et lui décoche : « Laisse tomber, Œdipe. Elle pourrait être ta mère!»
Après, bien sûr, comme tout honnête homme, j’ai lu au moins une dizaine de quelque trente ouvrages rédigés par Freud et deux biographies que j’ai crus basiques, celle de Stefan Zweig (Stock) et celle d’Irving Stone (Flammarion). De quoi certes posséder une notion pas trop vague de l’inconscient, de la régression, du trio infernal (le Ça, le Moi et le Surmoi), du transfert, de la castration et toutes ces sortes de choses. Mais pas assez pour que j’ose – sans complexe ! – me lancer dans l’échauffourée qui défraie la chronique.
Tout au plus me permettrais-je de rappeler que ce n’est pas d’hier que la psychanalyse et Freud ont été contestés, déniés, accusés de tous les maux et même littéralement vomis. Ce n’est pas nécessairement mauvais signe.
Quoi qu’il en soit, le réquisitoire de Michel Onfray m’a incité à reprendre une fois encore dans ma bibliothèque la brochure de Freud intitulée Malaise dans la culture (Puf, Col. Quadrige, 89 pages).
Ne serait-ce que pour relire le dernier paragraphe, ce que je fais de temps à autre lorsque la conjoncture comprend trop de volcans qui fument et de pétrole qui suinte. Trop de traders frénétiques, d’idiots utiles, de curés libidineux ou de libéraux flamands de ceux qui nous obligent à voter alors que nous aimerions tant avoir envie de voter.
Ce dernier paragraphe, le voici :
« La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d‘agression et d’auto-anéantissement. A cet égard l’époque présente mérite peut-être un intérêt particulier. Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’aux derniers. Ils le savent, de là une bonne part de leur inquiétude présente, de leur malheur, de leur fond d’angoisse. »

* Journaliste et romancier belge


PAR YVON TOUSSAINT *
Jeudi 27 Mai 2010

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