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Dans les montagnes du Pakistan, il s'en va à la chasse aux papillons




Dans les montagnes du Pakistan, il s'en va à la chasse aux papillons
Armé de son filet, Jérôme Pagès gravit depuis deux décennies les sentiers montagneux du nord du Pakistan. La tête dans les nuages, ce Français à la silhouette fuselée n'y traque pas des islamistes radicaux mais de jolis papillons, à grand renfort de fruits fermentés... et de fromage Maroilles.
Dans les montagnes d'Ayubia tapissées de cèdres centenaires, le Cachemire à l'horizon, Jérôme cherche ce jour-là la perle rare, une espèce connue en Inde mais jamais répertoriée au Pakistan voisin, royaume des talibans et paradis méconnu des chasseurs de papillons.
"La belle bête! C'est un +citron+, une espèce que l'on retrouve uniquement dans l'Himalaya", s'émerveille le sexagénaire à la barbe blanche, broussailleuse et au rire franc, qui lui donnent des airs de Pierre Richard à lunettes, devant un petit lépidoptère jaune aux reflets vert lime. Belle prise! Mais pas la pièce tant recherchée. Alors il reprend son chemin.
Avec son acolyte Nasir, un petit bonhomme à moustache et au regard lumineux, chiite ismaélien de Hunza, bourgade qui se love dans le creux de l'Himalaya, Jérôme a sillonné ainsi pendant six semaines encore cette année forêts, plateaux et montagnes du nord du Pakistan, escorté par des policiers intrigués, kalachnikov à l'épaule.
Avant le 11-Septembre, ces régions aux lacs émeraude faisaient le bonheur de milliers de touristes étrangers. Depuis, la manne s'est tarie. Et les rares étrangers qui foulent avec leurs chaussures d'aventurier ce sol rocailleux sont suivis à la semelle par les policiers. Dix alpinistes étrangers ont même été assassinés cet été par un groupe islamiste armé dans le piémont du Nangat Parbat.
Les zones accessibles aux rares chasseurs de papillon, comme ce vieux Japonais au corps frêle que Jérôme a rencontré cette année, rétrécissent d'ailleurs comme peau de chagrin à cause de l'insécurité croissante dans le pays.
Cela n'a pas empêché l'entomologiste, son guide et son chauffeur, au volant de sa vieille Jeep Willys vert pomme au charme suranné, de parcourir cette année encore des pans du Khyber Pakhtunkhwa, du Gilgit-Baltistan et du Cachemire, où comme ce jour-là à Ayubia, la police se presse de protéger ce drôle d'ovni.
Dans sa vie de tous les jours, Jérôme est professeur de statistique à l'Agrocampus de Rennes, en Bretagne. Mais la chrysalide universitaire se métamorphose à la fin des classes pour s'envoler dans les montagnes du nord du Pakistan, aux confins de l'Inde et de la Chine, à la recherche de papillons.
Après avoir chassé des années en Turquie, il s'est tourné vers le "pays des purs" en 1994. "L'Afghanistan c'était impossible, l'Iran difficile, donc le Pakistan s'imposait. La particularité du pays, c'est qu'il a des milieux très variés" entre des forêts humides et des zones désertiques, et une gradation entre le niveau de la mer et les hautes montagnes de l'Himalaya.
"Si on chasse en France tout est connu depuis pratiquement un siècle, il n'y a rien de nouveau en papillon de jour, mais au Pakistan on peut toujours espérer, au détour d'un chemin, trouver quelque chose de nouveau", s'enthousiasme celui qui a cueilli, gamin, son premier papillon avec une épuisette à crevettes sur la côte Atlantique, en Vendée.
Et du nouveau il en a trouvé... juste avant l'invasion talibane dans la vallée de Swat, creuset idyllique du nord-ouest du pays où les islamistes du TTP ont imposé leur loi de 2007 à 2009, empêchant les fillettes comme la jeune militante Malala Yousafzaï de se rendre à l'école.
Un an plus tôt, Jérôme furetait à Swat pour découvrir le Graal de sa collection : un large papillon aux ailes marron et ocre, jusqu'alors inconnu, baptisé "Annieae" en hommage à son épouse Annie, et dont des spécimens ont été donnés au Musée de l'Homme à Paris et au British Museum.
Si l'entomologiste cherche les rayons de soleil sur les flancs de montagne, ou les chardons prisés des papillons, il n'hésite pas non plus à attirer son curieux objet de désir avec des fruits fermentés, voire à l'appâter avec du Maroilles, fromage odorant à la robe orangée.
"Quelques jours avant mon départ, ma femme avait acheté un Maroilles... mais il était en dehors des limites. Un Maroilles en dehors des limites, et un voyage au Pakistan. Immédiatement, je fais le lien et je l'apporte" car les papillons sont attirés par les matières en putréfaction, ricane-t-il.
Dans sa besace sur les routes tordues du Pakistan, un quart de Maroilles coule ainsi des heures heureuses. "C'est très étrange, très puissant", dit Nasir en se pinçant le nez. Et l'aventurier français de blaguer: "J'ai chassé avec le Maroilles, mais je n'ai pas eu de succès. Je suis un peu déçu parce que c'est quand même un Maroilles Fauquet..."

AFP
Lundi 9 Septembre 2013

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