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Dans le Nord de l'Afghanistan, la Route de la Soie est au point mort




"Certains jours, il n'y a aucun train" sur le pont reliant Afghanistan et Ouzbékistan, bâille un douanier d'Hairatan. Autrefois ville-frontière grouillante de marchands, cette ancienne étape de la Route de la Soie périclite depuis deux ans et entraîne tout le Nord afghan dans sa déprime économique.
"Le chamelier s'est levé, il a préparé la caravane. Il veut partir. Ô voyageurs! Pourquoi dormir?", clamait le poète mystique Roumi, enfant de Balkh, la province où se trouve Hairatan et par laquelle passait l'une des Routes de la Soie. Huit siècles plus tard, le sommeil a gagné Balkh et de voyageurs, Hairatan n'en voit plus beaucoup - la faute à l'insécurité et au départ des troupes étrangères.
"Il y a encore trois ans, il fallait attendre cinq ou six jours pour qu'un bateau se libère et fasse traverser nos marchandises sur le fleuve Amou-Daria, de l'Ouzbékistan vers l'Afghanistan. Il y avait un véritable engorgement", se rappelle Mohammed Afzal Joya, importateur de jus de fruits et de détergents ouzbeks. "Aujourd'hui, il n'y a plus aucun bateau", se lamente-t-il à Mazar-i-Sharif, grande ville la plus proche d'Hairatan.
"Si deux trains de marchandises traversent le pont (qui enjambe l'Amou-Daria, ndlr) en une journée, c'est le Pérou!", renchérit le chef de la gare de triage d'Hairatan, qui ne souhaite pas donner son nom. Derrière lui, les wagons frappés de caractères cyrilliques attendent un hypothétique chargement.
Seul point de passage entre l'Afghanistan et l'Ouzbékistan, Hairatan est un bon baromètre de l'activité économique du Nord de l'Afghanistan. C'est par là, et par les quatre autres ports d'entrée frontaliers du Tadjikistan et du Turkménistan, que transitent matériaux de construction, farine ou produits ménagers exportés de l'Asie centrale vers l'Afghanistan.
Or l'économie afghane est aujourd'hui bien mal en point. Son marché du travail peine à absorber une main-d'oeuvre jeune et souvent peu qualifiée. Selon le ministère du Travail, le chômage affecte 22% de la population active, tandis que 16% occupent des emplois précaires.
Car mis à part le safran, un peu de coton et du raisin, l'Afghanistan ne produit pas grand-chose. Et le peu qu'il exporte se heurte à des "taxes prohibitives" prélevées par les pays d'Asie centrale, selon le vice-président de la Chambre de commerce de Balkh, Mir Abdel Wahab Delsouz. Il accuse les voisins de l'Afghanistan de "retenir (nos) marchandises en gare ou dans les ports", par peur de la concurrence.
Au final, le constat chiffré est alarmant. "Les échanges commerciaux entre l'Asie centrale et l'Afghanistan ont chuté de 60% entre 2010 et 2015", explique M. Delsouz, rapporte l’AFP.
Le manque de perspectives économiques pousse les Afghans à entreprendre par milliers le périlleux voyage vers l'Europe.
La déprime se ressent sur un marché de Mazar-i-Sharif où Hasibullah vend de la farine importée du Kazakhstan, via l'Ouzbékistan et Hairatan. "Les clients ne viennent plus comme il y a 3 ou 4 ans. Il n'y a plus de travail. Avant, ils m'achetaient 50 kg d'un coup, aujourd'hui, c'est plutôt 4 kg", se plaint-il.
Entrepreneurs et responsables politiques s'accordent à dire que la fin de la mission de combat de l'Otan, fin 2014, a sonné le glas pour l'économie locale, qui avait connu une renaissance avec la chute du régime des talibans en 2001. D'après Hajji Walid Akbarzada, importateur de matériaux de construction, l'aide au développement s'est tarie avec le départ des militaires.
"Avant, les étrangers avaient beaucoup de programmes d'aide et on leur construisait des locaux. Mais ils sont partis et il n'y a plus aucun projet", dit ce chef d'entreprise qui fait venir des barres à mines et des structures métalliques d'Ouzbékistan. Son chiffre d'affaires a chuté de 70% entre 2012 et 2015 et il a dû licencier 20 de ses 26 employés.
A cela s'ajoute l'insécurité. Les 80 km de route asphaltée qui mènent de Mazar à Hairatan sont sûrs, mais les talibans affrontent les forces afghanes à Jowzjan, à l'ouest de Balkh, et surtout à Kunduz, à l'est.
A en croire Mohammed Eisa Amiri, un ancien chef de guerre reconverti dans l'import-export avec l'Asie centrale, l'insécurité fait frémir les marchands ouzbeks, même si elle ne touche pas Hairatan. "Ils n'ont plus confiance en nous à cause des talibans et de Daech. Ils ne veulent plus s'impliquer en Afghanistan", dit-il.
"Les étrangers sont partis en emportant leur argent. Si le monde continue à ignorer l'Afghanistan, nous allons retourner à la guerre civile, comme en 1992", prévient-il. "Moi, je suis prêt à reprendre les armes si notre région est menacée par les talibans", lance-t-il d'un air fier.







Libé
Dimanche 3 Juillet 2016

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