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Crise du journalisme en Afrique subsaharienne




Il n’est pas facile d’être journaliste en Afrique : mal payé, mal équipé, mal considéré, mal protégé, mal formé, etc. Cette réalité existe dans un contexte où les questions d’actualité deviennent de plus en plus pointues (croissance économique, changement climatique, démocratie et droits de l’homme, etc.) nécessitant une maîtrise particulière de ces sujets. La question est de savoir quelles sont les différentes facettes de cette crise et que faut-il faire.
La majorité des journalistes manquent de formation appropriée. En termes de formation initiale, l’offre principale est du niveau BAC+2 et BAC+3. Ces formations dites professionnalisantes manquent d’apprentissage pratique. Par exemple en RDC en 2010, il n’y avait pas de centre d’application fonctionnel. Jusqu’en 2001, le Mali qui avait pourtant libéralisé entièrement sa presse, n’avait pas de formation diplômante en journalisme. Aussi, le Benin n’avait officiellement créé sa première filière de journalisme qu’au cours de la rentrée 2009/2010. Pis, ce niveau de formation (BAC+2 ou 3) s’avère insuffisant pour comprendre, analyser et rapporter l’internationalisation des politiques publiques qu’impose notre village planétaire : croissance, budget, accords internationaux, crise financière, etc. Comme solution à court terme, il faudrait institutionnaliser les formations continues in situ au lieu de poursuivre des formations ex-cathedra organisées à l’approche des élections.
Par ailleurs, les méthodes de collecte, de traitement et de diffusion de l’information sont désuètes. La génération des enseignants et professionnels en activité n’est pas à jour sur les TIC. Or, les médias sociaux informent à la seconde et rendent caduques les méthodes de la presse traditionnelle. Pis, dans les faits, la plupart de ceux qui pratiquent le métier ne sont pas passés par une école de journalisme. Par exemple, au Rwanda en 2005, l’essentiel des journalistes n’avaient pas dépassé le niveau de la sixième année post-primaire. Au Benin en 2010, seuls 144 professionnels avaient fait la démarche de l’obtention d’une carte de presse sur les 938 personnes se réclamant journalistes à l’Union des professionnels des médias du Bénin (UPMB).
Partout sur le continent, le statut des journalistes du secteur public demeure, dans une grande mesure, celui des « journalistes-fonctionnaires » exerçant comme « soldats » du développement. Leurs sources d’information restent l’administration publique. Ils font la promotion de l’action gouvernementale et s’abstiennent de donner la parole à l’opposition comme en Côte d’Ivoire jusqu’en 2015. Dans le privé, le statut des journalistes est plus dégradant. Ils travaillent et vivent pour l’essentiel dans la précarité sans contrats de travail ni sécurité sociale. Malgré l’existence des « conventions collectives », ils gagnent pour l’essentiel moins de 70 000 FCFA (moins de 100 euros) en réalité (pas de fiches de salaire). En vue d’équilibrer leurs comptes, certains contournent la déontologie professionnelle sur au moins trois tableaux : soit ils se mettent à la quête du sensationnel qui fait vendre, soit ils pratiquent, comme en RDC, « le coupage » qui consiste à se laisser corrompre pour écrire un article ou réaliser un reportage complaisant, soit ils utilisent des méthodes de collecte d’information illégales et diffusent certaines informations sensibles comme la violation du secret d’instruction.
Pour échapper au chômage, le passage par le monde de la presse est une transition pour certains jeunes qui commercialisent leurs voix (animateurs) ou leurs belles plumes. Ces jeunes repartent à la première occasion vers des institutions (entreprises, ONG) qui leur proposent le statut plus avantageux de responsable de la communication. Ces départs fréquents créent une véritable instabilité dans la presse et une confusion du genre entre information et communication. Deux solutions se présentent : l’émergence des entreprises de presse et le renforcement des mesures de sécurité sociale. Pour y parvenir, il faudrait alléger les conditions de création et de fonctionnement de ces entreprises. Le but étant de stimuler l’application des conventions collectives qui attend l’arrivée des mesures d’accompagnement à l’instar de l’exonération des taxes sur les équipements et autres matières premières de presse. En vue de surmonter le problème d’excellence, il revient aux écoles africaines de journalisme en retard de faire certifier leurs formations par exemple par le Réseau Théophraste. On pourrait aussi publier un manuel de bonnes pratiques en vue d’harmoniser la pratique du journalisme et sceller un contrat de responsabilité publique.
Les journalistes africains font surtout face aux problèmes d’infrastructures qui affectent leur productivité. Ils travaillent avec des moyens dérisoires. Dans l’ensemble des pays, les médias à la pointe des technologies sont rares. Les décors sont peu créatifs. La mesure d’audience est inexistante et la concurrence se fait par mimétisme. Les chaînes copient les mêmes programmes vedettes sans tenir compte des différences socioculturelles. Il s’agit donc aussi d’une crise culturelle qui milite en défaveur de la culture africaine. Par exemple, depuis 1989, Canal France International profite de cette faiblesse pour fournir gratuitement aux médias africains des programmes français (séries TV, animation, cinéma, sport, information, etc.). Pour faire face au manque des moyens de production, une coopération interafricaine est souhaitable en vue de créer et d’échanger des banques d’images et de programmes libres d’accès.
Enfin, beaucoup de journalistes sont politisés et instrumentalisés. Ils sont plus lobbyistes et attachés de presse que professionnels de l’information. En Côte d’Ivoire, il prospère un système de « parrainage » politique qui suppose en contrepartie l’attribution d’un droit de regard au «parrain » dans la ligne éditoriale. Par exemple, le journaliste César Etou avait été limogé de la direction de Notre Voie le 18 novembre 2014 suite à la publication d’un article en défaveur de la candidature du parrain Pascal Affi N’guessan engagé dans une bataille interne au Front Populaire Ivoirien (FPI). Ce clientélisme présent dans la presse crée en RDC une catégorie de «parlementaires debout » qui est une instance populaire de régulation. Au lieu de s’occuper de l’autorégulation, les associations de presse sont plutôt antagonistes. Pis, elles s’organisent pour défendre tout «journaliste » en danger (droits) et oublient d’éliminer les mauvais grains et les dérives (devoirs). Il convient de multiplier la création des observatoires de presse pour pallier ces manquements en vue d’aller vers un journalisme aussi bien professionnel que citoyen.

 * Article publié en collaboration avec www.libreafrique.org

Par Louis-Marie Kakdeu PhD et MPA *
Jeudi 15 Octobre 2015

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