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Corne de l’Afrique : une sécheresse prévisible




Une catastrophe humanitaire a de nouveau frappé la Corne de l’Afrique. Plus de 11 millions de personnes ont un besoin urgent d’aide alimentaire. Dans les zones les plus touchées, plus de la moitié des enfants souffrent de malnutrition. C’est une terrible nouvelle. Les images d’enfants sous-alimentés, la peau sur les os, hantent nos esprits. Et pourtant, cette situation n’était-elle pas prévisible ? Est-ce vraiment la sécheresse qui est responsable de cette nouvelle crise alimentaire ?
Il y a un an déjà, les météorologues prévoyaient des pluies anormalement faibles en Afrique de l’est. Les maigres récoltes allaient entraîner une hausse des prix et une réduction des réserves alimentaires. Les troupeaux se seraient regroupés autour du peu de pâturages et de points d’eau restants, engendrant une plus grande propagation des maladies ainsi qu’une baisse de la production laitière et un taux de mortalité élevé des animaux.
Ces prévisions sont finalement devenues réalité et ce, malgré un système d’alerte efficace. Nous savons pourtant qu’il est possible de détecter à temps ces graves périodes de sécheresse. Les crises précédentes nous l’ont enseigné. Alors pourquoi la plupart des dirigeants africains et internationaux semblent avoir ignoré ces avertissements qui leur auraient permis de réagir à temps ? A l’heure actuelle, toute aide peut sauver des vies, mais n’arrive-t-elle pas un peu tard ? Tant que nous ne comprendrons pas que prévenir vaut mieux que guérir, des images d’enfants mourant de faim nous parviendront encore.
Parmi toutes les informations diffusées ces dernières semaines, celles qui traitent des énormes flux de réfugiés venant de Somalie sont les plus fréquentes. Dabaab est le plus grand camp de réfugiés du Kenya qui compte aujourd’hui plus de 533 000 personnes. Presque toutes ont fui le conflit somalien. Et pourtant, 2,4 millions de Kenyans ont également besoin d’aide. Surtout le nord et l’est du pays qui sont particulièrement touchés par cette crise alimentaire. Dans la région du Turkana, 37,4 % des enfants souffrent de malnutrition.
Le Turkana est essentiellement composé de terres arides, qui ne sont pas adaptées à l’agriculture. La plupart des habitants vivent donc de l’élevage. Depuis toujours, les éleveurs turkanas subissent des périodes de sécheresse dont la fréquence s’accentue à cause du changement climatique. Les Turkanas ont eux-mêmes développé des mécanismes d’adaptation qui leur permettent de survivre durant ces périodes. Afin de trouver de l’eau et des pâturages, ils se déplacent avec leurs troupeaux car souvent les zones de pluie se trouvent seulement à une dizaine de kilomètres de chez eux. En effet, début 2011, certains endroits du Turkana ont connu une diminution de la pluviométrie de 20 % par rapport au taux de précipitations normal, tandis que d’autres régions ont enregistré une augmentation de 80 % à 120 %. Grâce aux moyens de communications traditionnels, les éleveurs guident leurs animaux jusqu’aux meilleurs points d’eau et de pâturages. Ils savent comment affronter ces périodes de sécheresse récurrentes. Si aujourd’hui ils sont dépendants de l’aide alimentaire, cela est dû à d’autres problèmes.
D’une part, les éleveurs transhumants - nommés également pastoralistes - constatent une réduction graduelle des pâturages, année après année. Or, ces pâturages sont essentiels pour la nutrition des animaux durant les périodes de sécheresse. Une grande partie de ces pâturages sont aujourd’hui investis pour l’agriculture d’irrigation, la conservation de la nature ou sont accaparés par des entreprises privées.
D’autre part, le gouvernement ne reconnaît pas le rôle économique des pastoralistes et accorde très peu d’attention à leurs problèmes. La politique d’un grand nombre de pays africains vise la "modernisation" des communautés pastorales en les incitant à se sédentariser. Les preuves que le pastoralisme est la seule façon durable et économique d’exploiter des régions arides ne manquent pourtant pas.
Enfin, des conflits frontaliers et entre différents clans entravent la liberté des éleveurs en limitant leur accès à l’eau et aux pâturages. Et inversement, au plus les ressources naturelles sont rares, au plus les conflits sont nombreux. Chaque mois, ce sont des dizaines voire des centaines de personnes qui meurent lors des rapts de bétail.
C’est ainsi qu’une sécheresse aboutit à une crise humanitaire. La population, qui vit principalement de l’élevage, reçoit peu de soutien, le commerce de bétail est entravé, les soins vétérinaires sont inadéquats et mal coordonnés et les régions sont inaccessibles à cause de conflits ou d’un manque d’infrastructures. Prendre, à temps, des mesures en faveur du bétail serait plus durable et moins coûteux que de solliciter de l’aide alimentaire pour des enfants sous-alimentés. En effet, des animaux en bonne santé fournissent du lait et des revenus aux familles d’éleveurs.
Comment agir lorsqu’une sécheresse menace ? En stimulant les pastoralistes à vendre des animaux qui sont encore en bonne santé et qui rapportent de l’argent, on évite que le bétail meure de déshydratation, de malnutrition ou de maladies, ou qu’il soit vendu à un prix dérisoire. Dans le pire des cas, des agences d’aide peuvent acheter les animaux affaiblis à un bon prix, payer la population locale pour la transformation de la viande et ensuite distribuer les produits animaliers sous forme d’aide alimentaire. La réparation et la mise en place de points d’eau ainsi que le stockage de céréales pour l’alimentation des animaux les plus importants du troupeau peuvent également sauver des vies humaines et améliorer durablement les conditions de vie des éleveurs. De cette façon, tous leurs animaux ne sont pas perdus. La crise terminée, ils peuvent reprendre leur vie comme avant sans dépendance vis-à-vis de l’aide alimentaire.
L’aide d’urgence doit aller de pair avec l’aide au développement. Il est nécessaire de pouvoir répondre à temps aux alertes de sécheresse tout en s’adaptant aux moyens de subsistance des communautés touchées. Selon un proverbe turkana, "Lorsque le bétail est frappé par la sécheresse, les maladies ou les pillages, c’est tout le village qui souffre". En soutenant l’élevage, nous pouvons limiter l’impact négatif des prochaines périodes de sécheresse et améliorer les conditions de vie des familles d’éleveurs.

* Vétérinaires Sans Frontières

Par Josti Gadeyne
Lundi 8 Août 2011

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