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Conte de Noël pour adultes : La paonne et le macaque




Je suis bien fait, j’ai la jeunesse, l’argent et la beauté. Qui plus est pour ma renaissance, je suis devenu le président des States. Les chefs des autres pays se couchent à mon ombre qui ne rechignera pas à les protéger, sous la bannière étoilée des Etats-Unis. Selon Mme Laudy Student, on n’a qu’une seule vie. S’il a la chance de la parfaire, c’est O.K pour lui.
Moi, Bassou, ancien berger et soldat, métis culturel et brun de peau, je vais vous conter mon histoire. Je suis un résistant de la Seconde Guerre mondiale et des batailles de l’âge et autres combats contre les maladies. Je suis différent de ce blondasse de foire. Mais je n’ai rien contre lui ! Autant qu’un macaque des forêts d’Itzer serait jaloux d’un orang-outan de cirque ou de la lointaine Bornéo. J’ai ma philosophie, même si je n’ai pas étudié. Je vais vous raconter mon histoire.
Il connaît le paradis sur terre, d’autres sans trop y croire, y vivent l’enfer. Ce n’est pas si mal pour les arrivistes comme lui. Pour ma part, je suis né sans en comprendre le but ni le pari. J’ai vécu dans la foule sous-développée, en parfait inconnu, à peine si je me reconnais. Encore que je ne sois pas tout à fait maître de moi-même, de mes pulsions et de mes envies. Ce corps que je dirige mal et qui m’a été attribué, ici, là, dans ce pays, répond mal à mes souhaits. A ma place vous auriez aimé être comme lui. N’est-ce pas ? Moi, j’éloigne de mon ego cette envie et cette possibilité.
Victime des cataclysmes, des tempêtes et des tsunamis, épuisé comme les siens par la fuite devant les maladies. Haï et pourchassé, l’émigré dort dans l’oubli de soi, loin du campement, isolé. Il rêve qu’il est une feuille tombée d’un arbre, un cèdre, chassé par les vents de sa forêt. Il gît. Il grelotte. Il se réveille au son du clairon. Un brin de conscience lui revient. Le perdu, un molosse amaigri, insensible, affaibli et rabougri, ne tient que par deux doigts à la vie. Le voilà, déçu à l’emporte-pièce, engagé dans l’armée, parmi ses fantassins étrangers.  Esclave échappé, mercenaire à deux sous ou goumier.
Par réflexe inné, d’où le tire-t-il donc? Tel un soldat courageux, ce qu’il est advenu, intrépide et têtu, il se rappelle ses campagnes vitales et se souvient de sa campagne natale. Lui qui allait si près des lignes et des campements ennemis. Il titube, il tombe, aplati entre ses cuisses endolories. Vit-il encore? Peut-il encore agir et réussir quelque combat corps à corps ? Peut-on compter dessus? Non, plus jamais pense-t-il intérieurement. Il doit reprendre des forces, afin de se mettre debout, des médicaments et manger !
Il dort encore malgré la trompette. Oui, il est malade, il est aux arrières, un moment de répit-maladie, avant de se lever. De se recharger, comme disait Mme Paonne, son infirmière gaouriya. Ah s’il pouvait la prendre comme femme et se sauver avec elle de ce guêpier, ce front de guerre face au trépas ! Non, ce serait un crime de lâcheté ! Une fois rattrapé, c’est le peloton d’exécution. On le passera par les armes pour haute trahison, sans autre procès.
Inquiet du réveil, au milieu du bruit, des bombes et des ennemis. Le soldat Bassou est fini. Le novice extrait du douar rural, berbère de surcroît ou à moitié, il le croit du moins, est un mulâtre aux yeux verts qui en est bien fier. Il ne comprend rien chez ces héros de la guerre, la mondiale de première ! Ni chez les adorateurs d’Eros qu’il est venu défendre. Encore moins en mystique, en lecture, en culture ou en philosophie. Pourtant, Bassou est l’archétype, archaïque de l’inculture. Il est une définition de la béatitude simplifiée. Il est la sagesse innée. Unique reliquat de la civilisation fossile qui l’a formaté et stratifié. C’est un être simple, good, agharas agharas !
L’instruction, laissez-la aux instituteurs et à leurs fils des missions. Ils iront se parfaire dans les capitales d’Europe. Pour revenir aux affaires de leurs pères ou pour rester, et demeurer français, ou espagnols, avec leurs souvent belles et tendres moitiés.
Lui, Bassou, il ne parle pas, même s’il agit comme il peut ou comme il le doit dans cette nouvelle vie. Il baragouine seulement, en fauve, en dialectal ce qu’il sent en berbère. Il perçoit surtout, tout ce qui bouge, tout ce qui chante et qui danse, autour de lui. Il voit la taille et les courbes, qui l’invitent. Ce sont les seules faiblesses qu’il se connaît. Mais là, il est ici pour combattre et non pour s’exciter ou fantasmer ! Lui qui a laissé, femmes du terroir et terres en jachère, à l’appel du drapeau français !
Il en a souvenir et il tremble de terreur pour se retrouver à philosopher, avec les bribes de culture qu’il a pu engranger. Les moutons qui se sautent, l’herbe, les courbes érotiques des montagnes beiges et des nuages roses qui passent avant les étoiles, là au-dessus des berges des ravins. Le monde, la vie, Dieu ! Il se secoue tout seul, il tremble. L’épidémie reprend les vits. Elle touche les mâles, les premiers volontaires à s’engager. Les laboureurs, les pâtres des clairières, les bergers des monts et des herbeuses et humides prairies.
Nombreux sont ces mâles qui tombent ou explosent, là si près de lui. Miracle pour ce coriace d’entre les boujadis ! Nombreux sont ceux qui comme lui, tremblent sous le déluge du froid et des pleurs retenus. Beaucoup sont de juvéniles adolescents, obligés par le caïd de prendre les armes pour sauver le Protectorat français. Sa belle-mère, sa marâtre est une Européenne, c’est l’armée. On le lui a dit, on le lui a répété à vomir ou s’enivrer.
Il a été sur plusieurs fronts européens pour défendre la liberté des maîtres ! Dont celles des femmes gouverneures des enfants du Sultan de cet empire. Les préceptrices des princes, comme cette Mme Student, la nièce du futur Maréchal Lyautey.
Lui, si majestueux quand il est debout avec son tarbouche rouge, son fez, ou son totémique watani, de beige ou de gris fendu, n’a de volonté que celle que lui inspire son sérail. Brimé qu’il est sous les décrets édictés à signer. Mécontent et parfois rebelle aux exigences hautaines des chefs des colons. Le vrai précepteur de la monarchie est le Résident Général qui représente la métropole. A la monogamie des mariages forcés, on ne peut pas échapper. Le sultan des Maures a les mains tristement enchaînées. Depuis les accords d’Anfa signés de commun avec les généraux des pays alliés, face à l’envahisseur allemand, il attend du destin des jours plus brillants : la libération, l’autonomie sans partage, l’indépendance de son pays.
Le roi Bassou, lui, le sait. Il est dans la tête du soldat qui rampe dans le labyrinthe boueux des tranchées, en tentant d’échapper aux tirs nourris des ennemis. Bassou est un loup solitaire, prisonnier du duel impérialiste qui se fait la guerre et des compromis qui s’agitent entre sa tête, son organe et ses pieds. Il fait froid dehors et en lui aussi
Des querelles torpides se réveillent et l’agitent de l’intérieur. Il mène deux combats.
Le froid et les peurs, les pleurs et les cris étouffés. Le sang se répand en torrents délavés. La rage comme la honte bouillonnent en lui. La neige tombe comme un rideau de cinéma est-ce la défaite, la mort en cette nuit de Noël qui ne connaît pas de répit ? Qui sortira vainqueur de la guerre. Nul ne le sait. La vivra-t-il en vainqueur pour rentrer chez lui ? Le silence luit. La neige étend son blanc linceul dans l’accalmie. Pléonasme chéri ! Sous son manteau frigide, les soldats ennemis sont rassemblés et réunis. Bassou étouffe. Il délire si près de l’apoplexie. Il pense au dernier repas pris avec sa lubie.
Replié, il se blottit, les mains entre les jambes, un embryon il semble en mal de chaleur utérine. Dans un dernier effort, il tente de secouer la cape de neige qui le recouvre. Il peine à se lever. Il titube. Il marche comme à l’envers. Il sent l’apoplexie revenir. Il se sait bien usé. Il est insensible des pieds. Il les bouge avec peine, comme des sabots de bois dans la neige. Lors de l’instruction, on lui avait parlé des soldats de Napoléon morts par millions dans l’hiver russe. Alors il doit avancer, ne serait-ce que pour s’échauffer.
Il se sent à moitié nu, dans une vague d’oublis. Serait-ce cet Alzheimer qui viendrait le guetter ? Il est bien jeune pourtant. La paralysie est là. Il tient le fusil sur l’épaule gauche et l’arme d’entre les jambes entre les doigts de sa droite, en train de le réveiller aussi. Nari, enneî naâsse* ! Zut, le chose dort ! On lui avait dit que le sexe chez l’homme est la dernière partie à mourir du corps. Alors il masse son ultime partie pour rester plus vivant et vivace encore. Pour rester vigilant, il regarde çà et là et tout autour pour se réchauffer sans être troublé par les autres zombies. La hampe est prête à lever son drapeau et à sourdre. Il doit s’arrêter pour ne pas perdre ses ablutions. Car il prie en bon musulman qu’il demeure. Il tient à la vie et son truc de zizi marche encore.
Bassou est là, à peine visible, sous son casque rouge, pâlot et fendu. Il vient d’échapper à une balle perdue ou à un tir de sniper. Il a failli gerber sa cervelle. Le casque l’a sauvé encore une fois. Halte. Il s’arrête. On vient de sonner la trêve. La guerre est finie. Il est parmi les vainqueurs. Il revient chez lui à son village parmi les siens et son troupeau. Il va regretter l’infirmière du camp la dame Paonne. La nation a failli faire un héros de plus. Le blessé est resté valide et fier d’avoir combattu pour la liberté parmi les alliés. Bassou est encore vivant et fier de raconter ses batailles et ses conquêtes occidentales au café maure de son village d’Itzer.

Par le Dr Idrissi My Ahmed
Mercredi 28 Décembre 2016

Lu 1208 fois


1.Posté par DR IDRISSI MY AHMED le 28/12/2016 00:47
Merci de votre ouverture , amis de Libé.
Bonne et heureuse année 2017
pour vous, vos lecteurs
et pour le parti USFP.

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