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Comprendre le cinéma marocain

Pourquoi les spectateurs désertent-ils les salles obscures? Que faire pour attirer de nouveau le public ?




Comprendre le cinéma marocain
L’Association Racines a organisé, mercredi 5 février, au cinéma ABC, une nouvelle rencontre-débat, qui s’est articulée  autour de la situation actuelle du cinéma au Maroc.
Organisée sous le thème «Où en est le cinéma ?», cette rencontre, tenue dans le cadre de la quatrième saison des “Mercredi de Racines”,  a connu  la participation de Noureddine Lakhmari, réalisateur et scénariste marocain,  et Hassan Belkady, exploitant de salles de cinéma à Casablanca.
Lors de son intervention, Hassan Belkady a  vivement déploré la situation actuelle des salles de cinéma au Maroc, en mettant l’accent sur la baisse notable de leur nombre.  « En 1980, on comptait 280 salles de cinéma au Maroc. Aujourd’hui,  il n’en reste plus que 40. En plus des 80 salles qui sont malheureusement fermées, à l’heure actuelle.  Bien évidemment, le nombre de spectateurs a aussi très nettement  diminué, puisqu’on est passé de 50 à 4 millions d’entrées par an. Et il faut bien reconnaître qu’il s‘agit là d’un constat affligeant»,  a-t-il indiqué. Et d’ajouter : « En plus, nous avons été soumis à une TVA de 20 %, ce  qui est absolument déraisonnable, puisque dans le monde entier, cette TVA  ne dépasse pas 5%. Ce n’est pas ce genre de mesure qui pourra encourager les propriétaires à garder leurs salles de cinéma ouvertes au public».
Concernant l’inscription récente du cinéma ABC au patrimoine de la ville de Casablanca, ce qui signifie que cette salle ne peut, désormais, ni être transformée  ni démolie, Belkady s’est  montré pleinement satisfait. «Je souscris à cette initiative. Je pense que c’est une bonne décision de vouloir conserver ces salles devenues mythiques. Puisque cela empêchera les propriétaires de les démolir, pour pouvoir construire des immeubles à leur emplacement. Ce qui serait nettement  plus rentable pour eux”, a-t-il précisé.
De son côté, Noureddine Lakhmari a  porté l’attention sur le fait que l’Etat doit s’impliquer de manière directe,  en ayant ses propres salles de cinéma. «On parle aujourd’hui de diminution du nombre de salles de cinéma. Mais elles appartiennent  à qui, ces salles ? Au secteur privé, bien entendu.  Alors que dans  un pays comme la Norvège, où j’ai  vécu pendant  de longues années, les salles de cinéma appartiennent à  l’Etat, et aux communes en particulier. Des communes qui ont les moyens et qui injectent régulièrement de l’argent pour préserver leurs salles de cinéma. Tandis que chez nous, il n’y a que certains propriétaires de salles, qui sont  de vrais passionnés, et qui se battent pour les sauvegarder. Mais il faut bien avouer que cette absence totale  de l’Etat complique davantage la situation. »     
Mais si le nombre de salles obscures ne cesse de diminuer, dans notre pays, les chiffres de la production cinématographique, quant à eux, ont considérablement évolué. Noureddine Lakhmari a un avis tranché à ce propos : «Il est vrai, dit-il, qu’aujourd’hui on produit une vingtaine de films par an. Mais de quoi parle-t-on dans ces films ? Je ne cherche nullement à dénigrer mes confrères, mais il est temps de soulever ces questions.  On doit reconnaître que les films que l’on produit actuellement sont loin de s’adresser à la majorité des Marocains. On reste cantonné dans des stéréotypes. Je vais même dire que cela relève plutôt de l’artisanat cinématographique». Et d’ajouter : «Il est temps de produire des films qui parlent de la vie de tous les jours, dans la ville, dans la rue.   Des films où on peut découvrir la société marocaine, avec toutes  ses contradictions. En reflétant notre identité, et en assumant pleinement nos défauts et nos complexes. C’est avec ce genre de films qu’on réussira à intéresser le public aux productions nationales. Car s’il y a des films, tel que ‘‘Ali Zaoua’’, ‘‘Marock’’, ‘‘Casanegra’’, ‘‘Road to Kaboul’’ ou ‘‘Zéro’’, qui  ont connu des succès éclatants, l’année même de leur sortie, c’est parce qu’ils étaient destinés au public marocain en premier.  Je reste donc intimement persuadé que si l’on parvient à produire des films  dans cette perspective, des films où l’on parle la darija, telle qu’elle est pratiquée dans la rue, sans complexes ni tabous , et surtout sans autocensure, on arrivera alors  à toucher le public et à le faire revenir aux salles de cinéma qu’il a désertées».  
Pour le réalisateur de « Casanegra », le problème du cinéma marocain ne réside pas uniquement, comme certains aiment à le répéter, dans la vétusté des salles, ou dans les DVD piratés. Pour lui, il y a aussi le problème épineux de l’écriture cinématographique. « Je pense même, affirme ce réalisateur, que  nous autres,  cinéastes et  scénaristes, nous n’écrivons pas bien nos films,  et que nous ne nous adressons pas réellement aux Marocains, à travers nos œuvres. Tout en sachant que notre pays regorge de talents dans ce domaine. Il y a même des films marocains  qui se sont hissés au box-office, pratiquement au même titre que « Batman », « Spiderman » et autres grosses productions américaines. Je pense donc que la vraie question que l’on se doit de poser est la suivante : Qui est  vraiment le scénariste marocain ? Et de quoi a-t-il vraiment envie de parler ? ».
Concernant le financement  de l’écriture du scénario, Noureddine Lakhmari a souligné qu’il s’agit là d’un sujet primordial. Pour lui, un scénariste ne peut pas s’atteler à l’écriture s’il ne dispose pas d’un budget conséquent : «Le rôle du producteur est fondamental dans l’écriture du scénario. Alors qu’aujourd’hui les grandes maisons de production nationales ne s’intéressent à votre projet que si vous avez déjà perçu des subventions du Centre cinématographique marocain (CCM). Ainsi le scénariste se retrouve seul, et  sans moyens en quelque sorte. Il n’est certainement pas possible de créer des œuvres de qualité quand on est seul», a-t-il constaté.
« L’Etat doit absolument investir dans l’écriture de scénario, ou solliciter la contribution  du secteur privé. Peu importe, pourvu que l’on mette les moyens nécessaires à disposition des scénaristes. Il faut aussi qu’ils aient le temps d’écrire. On ne peut pas  demander à quelqu’un d’écrire un scénario, s’il n’a pas de temps pour le faire.  Et le temps c’est de l’argent, a-t-il conclu.
 Il est à rappeler que cette rencontre-débat s’inscrit dans le cadre de l’étude, dirigée par l’Association Racines,  sous le thème « Diagnostic et état des lieux des arts et de la culture au Maroc ».  Une étude mise en route en septembre 2012 et qui vise à inventorier les structures actives, ainsi que les lieux de formation, de création et de diffusion dans différents domaines des arts et de la culture.   

Mehdi Ouassat
Samedi 8 Février 2014

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