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Commémoration du 53ème anniversaire de l’ «Intifada du 25 janvier 1959 » : Le Mouvement fondateur du parti de la Rose




Commémoration du 53ème anniversaire de l’ «Intifada du 25 janvier 1959 » : Le Mouvement fondateur du parti de la Rose
L’USFP trouve son origine première dans le «Mouvement du 25 Janvier 1959«, c’est-à-dire la révolte de l’aile gauche de l’Istiqlal contre la direction,
notamment l’attitude de cette dernière vis-à-vis d’un de ses militants, Abdellah Ibrahim qui était à l’époque Premier ministre.
Malgré son statut de
membre de la commission exécutive du Parti de l’Istiqlal, il était
régulièrement critiqué. Ces critiques étaient dues
à l’existence de deux grands courants au sein de
l’Istiqlal, l’aile
conservatrice et nationaliste d’Allal El Fassi, Ahmed Balafrej et M’hamed Boucetta, et celle,
 progressiste, tiers-mondiste et syndicaliste d’Abderrahim Bouabid, Abdellah Ibrahim et Mehdi Ben Barka. Cette opposition se retrouvait aussi dans les structures de l’Istiqlal, dont les organes régionaux étaient acquis
à l’aile progressiste, alors que l’aile conservatrice
gardait le contrôle
sur l’appareil
central. A côté des sections locales, les membres du Mouvement du 25 janvier 1959 disposaient aussi du soutien de nombre
d’organisations de jeunesse, notamment les jeunesses ouvrières de l’UMT, à l’époque unique centrale
syndicale. Parallèlement,
le Mouvement tente aussi
de contrôler le journal de l’Istiqlal (Al Alam) ce qu’il réussit à moitié, puisque nombre de collaborateurs
et journalistes acceptent de le quitter et de fonder un
nouveau quotidien, Al Tahrir dont le premier numéro paraîtra le 2 avril 1959. C’est donc au niveau national que toutes les organisations de jeunesse plus ou moins liées à l’Istiqlal décident de s’en détacher sans faire scission dans l’immédiat. Il
s’agissait, pour les
dirigeants de la révolte, de contraindre leurs collègues des instances dirigeantes à consentir à l’organisation d’un congrès.
Le congrès fondateur du parti de la Rose a eu lieu au cinéma Kawakib à Casablanca, avec la
participation de nombreuses organisations anciennement attachées à l’Istiqlal, dont les Comités régionaux des Fédérations Unies du Parti de l’Istiqlal, les
représentants de l’UMT,
et des délégués de l’Union Marocaine de la Jeunesse
et de l’UNEM. Le congrès déboucha sur une résolution demandant aux signataires «de renoncer à leurs
affiliation et couleur
 politiques, pour fonder, dans un climat de sincère
fraternité, l’Union Nationale des Forces Populaires», tout en s’assignant une liste
d’objectifs.


La première action à laquelle je devais prendre part dans le cadre de la préparation de ce que nous dénommions l’« Intifada du 25 janvier 1959 » au sein du Parti de l’Istiqlal — et que les dirigeants du même parti taxaient de « scission » — fut ma participation aux travaux d’une commission préparatoire formée par le martyr Ben Barka à Rabat pendant l’été 1958, et ayant pour but de fonder une organisation portant le nom de l’Union Marocaine de la Jeunesse.
Aussitôt rentré de Syrie — où je m’étais rendu pour poursuivre mes études — j’avais repris mon activité au sein du quotidien Al-Alam, organe du Parti de l’Istiqlal. J’avais intégré ce journal pour la première fois en l’été 1957, sur l’instigation de Mahdi Ben Barka, comme c’est indiqué ailleurs. Il était donc normal de reprendre mes contacts avec le martyr. Je ne me rappelle plus ce que Si al-Mahdi m’avait exactement dit en me proposant de participer aux travaux de la commission préparatoire, mais je me souviens que cette action entrait dans le cadre des tentatives visant à déjouer le siège dont le courant proche du martyr — courant dont moi-même me réclamais — faisait l’objet au sein de l’Organisation de la Jeunesse Istiqlalienne, après que le courant conservateur au sein du Comité exécutif du Parti eut réussi à « apprivoiser » cette organisation. Je devais comprendre plus tard que la fondation de l’Union Marocaine de la Jeunesse visait également à préparer les conditions requises pour une adhésion massive de la jeunesse à l’Intifada alors imminente, notamment après l’échec de la commission formée au sein du Parti à résoudre le différend qui scindait ce dernier à propos du Congrès. Autrement dit, cette Union Marocaine de la Jeunesse n’était, dans l’esprit de Ben Barka, qu’un premier pas vers une autre Union : l’UNFP.
De fait, le comité préparatoire de l’Union Marocaine de la Jeunesse devait réunir des membres de différentes organisations de la jeunesse marocaine. On pouvait citer le représentant de la Jeunesse du Parti de feu Hassan Ouazzani, et président de l’AMEJ, feu Mohamed Hihi, le président de l’Association de l’Enfance populaire,  Taïbi Ben Amr, l’auteur de ces lignes, pour la Jeunesse Istiqlalienne, aile de Ben Barka, et des représentants de l’UNEM — Driss Seghrouchni, si ma mémoire est bonne — de la Jeunesse Ouvrière de l’UMT, de l’Association des Edificateurs de l’Indépendance, constituée essentiellement de jeunes de la « Route de l’Unité », ainsi que d’autres dont j’ai perdu le souvenir.
Il s’avéra, dès les toutes premières séances que tint le comité préparatoire, que le représentant de la Jeunesse Ouvrière n’avait qu’un seul but : empêcher la constitution de cette organisation, uniquement parce qu’elle naissait d’une initiative de Ben Barka. Sa mission sera une réussite : le projet tombera momentanément à l’eau, avant que l’UMT ne l’adopte à nouveau, conviant les organisations citées à une réunion qui eut lieu à la Bourse du Travail à Casablanca le 3 avril 1959, et à l’issue de laquelle fut proclamée la naissance de l’Union Marocaine de la Jeunesse. Dans un article que la rédaction d’Al-Tahrir reçut de la Bourse, rédigé par la Jeunesse Ouvrière, on pouvait lire que la naissance était « un pas que n’avait jusqu’ici empêché que le désir constaté chez certains de prendre les rênes des forces de la jeunesse pour les utiliser à des fins personnelles », allusion directe à l’initiative prise par Mahdi un an plus tôt. Dans le même article, on pouvait également lire que « l’Union Marocaine de la Jeunesse sera, aux côtés de l’UMT, un élément constructif dans l’édification d’un Maroc où règnera la justice sociale… »
Furent présent à la réunion de la Bourse des représentants de l’AMEJ, avec à leur tête feu Hihi, de l’UNEM (MM. Seghrouchni et Radi), de l’Union Marocaine de la Jeunesse Démocratique (PDI), de l’Enfance Populaire (Taïeb Ben Amr), des Edificateurs de l’Indépendance, de la Jeunesse Ouvrière, ainsi que de la Jeunesse Israélite.
Par cette présence massive des associations — dont les présidents étaient, à l’exception bien évidemment de celui de la Jeunesse Ouvrière, en contact permanent avec lui — Mahdi voulait surtout couper l’herbe sous les pieds des dirigeants syndicaux, avec lesquels il était en mauvais termes. Je m’abstins, quant à moi — malgré l’insistance de Mahdi — de prendre part à cette « réunion fondatrice », car je savais bien ce qui se tramait sous le couvercle. Secrétaire de rédaction au quotidien al-Tahrir, j’étais au fait de bien des secrets. Inutile de dire que le fameux « couvercle » ne tardera pas à se soulever quand, à l’annonce des noms des membres du Bureau de la nouvelle Association, l’on découvrira que l’Association des Edificateurs de l’Indépendance en avait tout simplement été écartée. Il faut d’ailleurs dire que l’Union Marocaine de la Jeunesse, telle que fondée au siège de l’UMT, sera mort-née, du fait de la sclérose causée par l’appareil syndical, désireux de lui imposer sa domination pour en faire une simple faction secondaire, dépendant de sa propre organisation, celle de la Jeunesse Ouvrière. Cette affaire de l’Organisation Marocaine de la Jeunesse constituera d’ailleurs une des premières manifestations de l’orientation particulière qui devait être celle de l’UMT au sein de l’Union Nationale, avant même que celle-ci fût fondée, de même qu’une preuve de « l’ancienneté » de la tension qui avait toujours marqué la relation du martyr Ben Barka avec les dirigeants syndicaux, tension à laquelle nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir, pour en expliciter les causes et les incidences.

D’Al-Alam à Al-Tahrir

De retour de Damas en l’été 1958, je réintégrai donc Al-Alam et repris mes contacts avec Mahdi. A Al-Alam, tout le monde suivait de près les développements de la crise au sein du Parti de l’Istiqlal. Quand elle eut atteint son apogée, avec l’approche du jour fatidique du 25 janvier 1959, j’avais gagné Casablanca pour prendre en charge la direction du lycée de l’Ermitage, dont je fus en quelque sorte le fondateur. Ayant avisé un terrain qui faisait partie du parc de l’Ermitage, les responsables du Parti chargés de l’enseignement arabe avaient en effet pris contact avec le gouverneur de la ville -feu Bargache à l’époque- afin d’obtenir de lui l’autorisation de fonder un lycée arabisé sur une partie du parc, propriété de la municipalité. L’autorisation obtenue, ils commandèrent des constructions américaines préfabriquées. Ensuite, contact fut pris avec feu Maâti Bouabid, alors ministre du Travail au sein du gouvernement Ibrahim, afin d’obtenir de lui des équipements pour des classes d’industrie mécanique, ce qui fut également fait. En cette année scolaire 1958-1959, j’assurais les charges de responsable administratif dans ce lycée, où la plupart des enseignants étaient originaires de pays arabes -notamment l’Egypte et la Syrie - et où bien des professeurs universitaires actuels, tels Dr Salem Yafout ou encore Mohamed Ouaqidi, entamèrent leurs études secondaires.
Mes responsabilités au sein de l’école ne m’empêchaient cependant pas de me rendre régulièrement au siège d’Al-Alam, ni de rester en contact avec mes collègues du journal, dans le cadre de la préparation du soulèvement projeté.
Une semaine avant l’Intifada, des collègues prirent contact avec le directeur du journal, feu Abdeljalil Qabbaj, pour le mettre au fait de notre appartenance à l’aile de Mahdi. Quelle ne fut notre surprise de l’entendre nous répondre qu’il était avec nous, que Si al-Mahdi était pour lui le vrai patron du journal depuis la fondation de celui-ci.
Aussi, proposâmes-nous à Mahdi d’étendre notre Intifada pour lui faire englober al-Alam lui-même, avec tous ses rédacteurs et techniciens, lui assurant que l’affaire était, pour ainsi dire, dans le sac. Le martyr refusa : « Nous aurons notre journal à nous, répondit-il. Vous pourrez tous y travailler. » Quant à la raison de cette décision d’abandonner Al-Alam pour fonder un nouveau journal, elle aura besoin d’un autre contexte pour être explicitée.
La grande majorité des rédacteurs et techniciens d’Al-Alam intégreront donc le nouveau quotidien du nom d’Al-Tahrir. Certains, pour des raisons personnelles parfaitement concevables, ne pourront cependant nous y rejoindre. C’est durant la période de préparation pour le lancement du nouveau quotidien que je fis la connaissance d’Abderrahmane Youssoufi, qui présidait — en tant que rédacteur en chef — les réunions tenues au siège des Fédérations unies du Parti de l’Istiqlal. Ce local, auparavant celui de la Fédération du Parti de l’Istiqlal à Casablanca, occupait une place stratégique à l’étage au-dessus du Café de France, dans un immeuble surplombant la grande place et la non moins grande artère portant toutes deux le nom du défunt souverain Mohammed V. C’est au cours de l’une de ces réunions que Si Abderrahmane nous donnera un premier avant-goût de ses facultés d’observateur lorsque, sur une proposition de lancer le journal un premier avril, il lança, mi-figue, mi-raisin : « Surtout pas : les adversaires risquent fort de dénommer notre journal le poisson d’avril ! ». Le journal paraîtra le 2.

Au cœur de la bataille
du 25 janvier

La lutte au sein du Parti de l’Istiqlal aboutira au Mouvement du 25 janvier, mouvement que conduiront Mahdi Ben Barka, Fqih Basri et Abderrahmane Youssoufi, avec le concours des dirigeants de l’UMT, et qui sera couronné par la tenue de « congrès régionaux extraordinaires du Parti de l’Istiqlal » dans la plupart des villes marocaines, à l’issue desquels la majorité des bases du Parti proclameront la fondation des Fédérations Indépendantes du Parti de l’Istiqlal, autrement dit, des fédérations se déclarant indépendantes du Comité exécutif du Parti. Ces congrès régionaux ratifieront un communiqué expliquant les mobiles et objectifs de ce mouvement, un communiqué préalablement mis au point par les dirigeants du Mouvement et distribué aux appareils du Parti chargés de la préparation de l’Intifada.
J’avais été depuis 1955, bien avant ces événements, parmi la jeunesse liée à la 11ème Mouqataa (section locale) du Parti de l’Istiqlal, point de ralliement des partisans de Mahdi à Casablanca. Le siège de cette section, situé au cœur des quartiers connus pour abriter une résistance particulièrement active, donnait sur l’avenue Suez, rebaptisée El-Fida après l’indépendance. Les deux responsables principaux du bureau de cette branche locale étaient feu Si M’barek et Si Zaghloul, deux résistants qui entretenaient des rapports directs avec Mahdi.
Casablanca connaîtra donc, à l’instar des autres villes du Royaume, des rassemblements populaires, qui seront au nombre de trois. Le premier, se tiendra au cinéma Chahrazade sous la présidence du Fqih Basri ; le second, encadré par l’auteur de ces lignes, aura lieu au cinéma Kawakib, le troisième, enfin, dirigé par feu Abdelouahab Sidqi, enseignant lié aux milieux de la Résistance, se tiendra dans une salle de cinéma du centre-ville. Abderrahmane Youssoufi présidera, lui, une réunion à Tanger, tandis que Mahdi en fera de même à Rabat, pour regagner dans l’après-midi Casablanca, où il présidera un festival géant réunissant les militants de la ville tout entière. D’autres militants présideront les rassemblements tenus dans les autres villes.
Les « décisions approuvées par les congrès régionaux extraordinaires du Parti de l’Istiqlal le 25 janvier 1959 » prendront la forme d’un communiqué -préalablement rédigé par les dirigeants du Mouvement et distribué aux responsables chargés de l’organisation du soulèvement- dont lecture aura été donnée devant les congrès avant que ces derniers le ratifient.
Voici le texte du communiqué :
« Le Congrès régional extraordinaire de la section locale du Parti de l’Istiqlal et des diverses organisations relevant du Parti, réunies aujourd’hui à … :
- Vu la nécessité absolue de réunir toutes les forces nationales en cette période difficile que traverse le Maroc dans sa lutte pour la libération, la justice et la démocratie ;
- Vu l’ampleur des dangers menaçant l’unité et l’identité du pays, les tentatives successives des colonialistes pour remettre la main sur le Maroc, aidés en cela par la scission que favorisent la liberté et les moyens d’action dont disposent encore les seigneurs féodaux et autres collaborateurs du colonialisme, ainsi que par le manque de conscience manifesté par certains éléments qu’aveuglent l’ambition et le désir de domination ;
- Vu que le devoir de chaque dirigeant est de servir l’intérêt national, non d’utiliser le patriotisme populaire à des fins d’intérêts personnels étriqués, de tendance nettement féodale :
- Constate avec regret l’incapacité du Comité exécutif du Parti de l’Istiqlal — incapacité dont résulte un vide redoutable au niveau de sa direction — et condamne le manque de conscience dont font preuve certains membres dudit Comité, qui semblent prendre le patrimoine du Parti pour une propriété personnelle, qu’ils utilisent de manière abusive, faisant souvent concurrence aux intérêts nationaux eux-mêmes, comme en attestent la ligne éditoriale assignée dernièrement aux quotidiens Al-Alam et Al-Istiqlal ;
- Condamne l’inadmissible indulgence à l’égard de certains membres du Parti qui, par leur comportement au sein du gouvernement, de l’administration ou des organisations politiques, portent gravement atteinte à l’intérêt national ou aux droits des individus, ce qui cause un préjudice certain à la réputation du Parti ;
- Dénonce les obstacles opposés à la tenue — pourtant maintes fois décidée depuis 1955 — du Congrès national, seul à être à même de fournir au Parti une direction et un programme conformes aux désirs de la nation ;
- Proclame l’indépendance des sections locales de la région de …, vis-à-vis de la direction centrale incompétente et de son représentant l’inspecteur régional, et proclame également son intention de procéder à une auto-organisation démocratique, afin d’assurer aux citoyens un nouveau cadre de travail, et de leur insuffler la foi, l’abnégation et l’enthousiasme nécessaires à la continuité de la lutte pour la réalisation des objectifs nationaux ;
- En appelle à tous les patriotes sincères, pour faire face à la campagne de mystification menée par les seigneurs féodaux, les traîtres et autres arrivistes, collaborateurs — délibérés ou inconscients — du colonialisme, afin de mobiliser les masses populaires et de les préparer à la renaissance bénie imposée par l’étape décisive que traverse le pays vers la réalisation des objectifs nationaux, consistant à se libérer du joug militaire et économique, pour entreprendre l’édification d’une démocratie réaliste. »
Suivaient des formules de soutien aux mesures économiques libératrices décidées par feu Abderrahim Bouabid, alors vice-Président du Conseil et ministre de l’Economie nationale au sein du gouvernement présidé par Abdallah Ibrahim, qui occupait lui-même le poste du ministre des Affaires Etrangères. Le communiqué s’achevait en saluant ce gouvernement et en affirmant l’attachement au Roi Mohamed V.
Deux mois après leur fondation, les Fédérations Indépendantes du Parti de l’Istiqlal tenaient à Tanger leur congrès national, à l’issue duquel fut proclamée la constitution des Fédérations Unifiées du Parti de l’Istiqlal, et l’élection du Secrétariat général de ces Fédérations, formation où figuraient notamment Mahdi Ben Barka (secrétaire chargé de l’organisation), Fqih Baçri (Affaires politiques) et Abderrahmane Youssoufi (Information et Presse). Abdallah Ibrahim et Abderrahim Bouabid, participaient quant à eux au gouvernement, en tant que personnalités nationales, non comme dirigeants du Parti. Or, le gouvernement avait été constitué, comme chacun le sait, plus d’un mois avant l’Intifada.

Un triple renversement

Le premier numéro d’Al-Tahrir parut, nous le disions plus haut, le 2 avril 1959, un peu plus d’un mois après l’Intifada du 25 janvier. Entre-temps, j’avais rejoint la rédaction de l’hebdomadaire Al- Taliaa, organe de l’UMT, qui prenait en charge la publication des nouvelles de l’Intifada, et rendait compte des activités des Fédérations Indépendantes, en attendant la parution de Al-Tahrir. Quand le quotidien parut enfin, il affichait, en première page, une colonne permanente, placée à gauche de l’éditorial, intitulée Bonjour. Je rédigeais moi-même et publiais sous le pseudonyme de Issam - prénom que je devais donner, douze ans plus tard, à mon premier-né -  cette colonne satirique qui jouissait d’une popularité immense, du fait de la franchise -inconnue à l’époque, comme de nos jours d’ailleurs- qui marquait ses propos.
Le sujet évoqué dans le premier Bonjour, paru dans la première édition d’Al-Tahrir, était justement la parution de ce journal. Celui paru dans le second, daté du vendredi 13 avril 1959, 24 ramadan 1378, reflète les conditions dans lesquelles nous vivions et les aspirations que nous caressions à l’époque.
En voici le texte :
« Le Maroc traverse aujourd’hui une étape critique de son histoire. Il subit une expérience des plus difficiles que puisse connaître un peuple luttant pour se frayer une voie vers un avenir meilleur. Or, il est entendu que les Marocains — à l’instar de tout autre peuple aspirant à édifier son avenir sur des bases solides — ont le droit de vivre de telles expériences, étant la seule voie conduisant à un avenir meilleur et une vie plus digne.
Cet enfièvrement qui s’empare de certains, cet esprit vif qui pousse certains à vouloir briser sans tarder les chaînes qui les entravent, cette indécision et cette consternation qui se lisent sur certains visages, sont tous des signes naturels de la période difficile et de l’expérience éprouvante que nous traversons. Naturels, étant donné que nous vivions tout simplement un renversement, ou plutôt des renversements multiples, autant sur le plan psychologique que sur celui social ou économique.
Dans le Maroc d’aujourd’hui, en effet, les conceptions — autant que les critères — changent, bouleversant des postulats dont personne n’avait jusque-là mis en doute l’exactitude ni la pertinence, nous faisant découvrir subitement des réalités tellement douloureuses, tellement insoutenables, que nous en arrivons à nous demander comment nous avions pu les tolérer durant tout ce temps.
Dans le Maroc d’aujourd’hui, la nature de la société, autant que les valeurs qui fondent nos rapports sociaux, sont toutes remises en cause, car il est inadmissible que les relations personnelles ou familiales continuent à former l’ossature et le cadre délimitant nos rapports et notre réflexion.
Dans le Maroc d’aujourd’hui, nos systèmes économiques et la façon dont les richesses nationales sont redistribuées, sont également remis en question, car nous éprouvons au fond de nous-mêmes un sentiment d’injustice à voir le fils du pauvre voué à rester démuni, et celui du riche promis à plus de richesse, et car les méthodes et comportements qui confèrent invariablement la raison au plus fort et le tort aux autres, doivent à jamais disparaître.
Ces conceptions et critères qui changent, et ces systèmes que gagne l’évanescence, constituent l’essence même du triple renversement que nous endurons.
Certains d’entre nous sont donc en droit de se sentir déroutés ou indécis ; d’autres, de s’ébranler pour se soulever ; d’autres encore, de se tenir là, interloqués devant ce qu’ils voient et entendent.
Le courant populaire est pourtant en marche. C’est un courant révolutionnaire, qui ne prête aucune attention aux hésitants, ni aux indécis, car il croit fermement que la voie qu’il a choisie est celle de la victoire, celle menant à un avenir meilleur. » (Al-Tahrir, second numéro ; 3 avril 1959).

Progressisme et réaction

Parmi les exemples que je peux citer à ce propos, illustrant la bataille que nous menions alors sur le plan intellectuel et théorique, figure également ce commentaire, que je publiai sous la même rubrique Bonjour dans le numéro du 6 avril 1959, et dont l’objet était d’expliciter le sens des deux concepts principaux que nous mettions en œuvre pour exprimer le « contenu sociopolitique du Mouvement du 25 janvier » en rapport avec la situation antérieure, ceux du progressisme et de la réaction.
En voici le texte :
« Dans mon pays, les gens sont aujourd’hui de deux sortes. Les uns, croyant en l’idée, oeuvrent pour sa réalisation et en font un critère d’évaluation et de jugement. Les autres, croyant en des personnes, se mettent au service de leurs idoles et se livrent entièrement à elles, se félicitant quand ils les ont satisfaites, et se faisant des reproches quand ils croient leur avoir un tant soit peu déplu. A notre sens, la ligne frontière entre ces deux sortes d’individus est exactement celle séparant le progressisme d’avec la pensée réactionnaire.
Progressistes, les premiers le sont — ou du moins le sont-ils plus que d’autres — étant donné que de s’attacher à une idée suppose un certain niveau de conscience et de maturité, que d’œuvrer pour sa réalisation exige une volonté et une détermination à toute épreuve, et qu’enfin, pour faire de cette idée un critère d’évaluation et de jugement, il faut savoir se départir des pulsions de l’intérêt comme de la passion, ce qui implique une parfaite maîtrise de soi.
Réactionnaires, les seconds le sont parce que, pour croire aveuglément en une personne — quelle qu’elle soit — il faut être soi-même dépourvu de personnalité, et que d’être inconditionnellement au service d’une personne, disposé à la satisfaire et la défendre — qu’elle ait tort ou raison — c’est renoncer à sa propre condition d’homme libre, pour revêtir celle de l’esclave sans dignité ni volonté ni raison d’être. Ensuite, parce que mettre volontairement son propre sort entre les mains de cette personne et faire de ses points de vue un critère d’évaluation et de jugement, signifie que l’on vit, par l’esprit, aux époques reculées, quand le chef de la tribu ou de la famille décidait du sort de tout le groupe qu’il dominait, quand l’humanité allait, horde de loups, là où ses chefs la menaient.
Cependant, je ne signifie point par là qu’il faille perdre la confiance que nous avons les uns en les autres. Ce que je voudrais, c’est que nous ayons une pensée libre et des critères pertinents, à l’aune desquels nous puissions jauger le bien-fondé de tel ou tel principe, peser l’aptitude et la bonne volonté de telle ou telle personne, que nous ne nous comportions pas en sourds-aveugles, incapables de discernement, comme certains se plaisent à le faire aujourd’hui. » (Al-Tahrir, 6 avril 1959).

(*) Paru dans le premier numéro de la série «Mawaqif» de Mohamed Abed al-Jabri daté de novembre 2004

Le Mouvement du 25 janvier vu par ses instigateurs

 Mehdi Ben Barka
Dans la cadre d’entrevues réalisées avec des dirigeants marocains et publiées sous le titre « Où va le Maroc ? », la revue La Vie Française posa au martyr Mehdi — dans un dialogue reproduit par Al-Tahrir du 5 avril 1959 — la question suivante : « Quel changement estimez-vous que le Mouvement du 25 janvier aura apporté ? »
Voici la réponse de Mehdi :
« Le Parti de l’Istiqlal, ayant évolué de l’état d’un mouvement de libération vers celui de Parti gouvernemental, s’est vu obligé de faire face à de nouvelles tâches. Vous savez bien que l’édification d’un Etat moderne implique des responsabilités aussi bien nationales qu’internationales, ce qui, à son tour, exige la mobilisation des masses populaires, afin de former les citoyens, pour les préparer à assumer les tâches qui les attendent. D’autre part, la charpente même du Parti a évolué, de sorte que, depuis 1952 déjà, il était devenu nécessaire de changer les conditions de travail, qui n’étaient plus celles de 1944. D’autres forces — forces syndicales, forces de la Résistance et de l’Armée de Libération, masses rurales — sont apparues, exigeant de nouveaux cadres, une nouvelle organisation et surtout un nouveau programme. Il n’était plus possible de continuer à vivre dans le cadre des rassemblements théoriques idéalistes. »

Abderrahmane Youssoufi
Abderahmane Youssoufi s’exprimera, quant à lui, sur les raisons du soulèvement du 25 janvier, lors d’un rassemblement de jeunesse organisé au siège de l’UMT dans le cadre des festivités commémorant l’événement. Al-Tahrir reprendra, dans sa livraison du 8 avril 1959, son discours dont voici un extrait :
« Concernant la crise qui sévit au sein du Parti, la plupart des adhérents se sont élevés contre les instances dirigeantes, qui ont fait preuve d’une incompétence manifeste.
En 1944, le Parti de l’Istiqlal était celui des masses populaires, ouvriers, artisans et commerçants. C’est durant cette période que se forma une conscience nationale. Seulement, les dirigeants se montrèrent incapables de suivre le rythme des masses. Quand, en 1950, le Roi et le peuple s’étaient unis pour revendiquer l’indépendance du pays, il fallait s’attendre à des heurts entre patriotes et forces coloniales. Or, en cette année même, ainsi que durant l’année suivante, les dirigeants du Parti allaient donner leur premier signe de faiblesse. En effet, et au lieu de les voir à la tête des masses populaires, ce sont ces dernières que l’on verra prendre l’initiative, devant l’inertie des dirigeants. Puis, quand les autorités de l’occupation décidèrent de déposer et d’exiler le roi, pensant ainsi décapiter le Mouvement national, advinrent les événements du 20 août 1953. Les masses populaires, en l’absence du roi légitime et des dirigeants du Parti, sauront pourtant faire preuve d’une autonomie et d’une maturité admirables, choisissant par elles-mêmes la voie qui devait conduire à l’indépendance. Celle-ci enfin obtenue, les masses croyaient encore que les dirigeants du Parti étaient aussi droits et aussi probes qu’ils se devaient d’être. C’est le contraire qu’elles découvriront, quand elles verront ces dirigeants utiliser les fonds -pourtant fournis par le peuple-  à des fins personnelles. Il devenait évident qu’un changement devait s’opérer au sein du Parti, dont les dirigeants, pris ainsi en faute, perdaient la confiance des masses. D’où le Mouvement du 25 janvier 1959. Il apparaît donc clairement que la crise qui secoua le Parti était une crise fondamentale due au fait que les masses populaires — lasses de travailler pour voir les seigneurs féodaux cueillir le fruit de leur labeur — ont retiré leur confiance aux dirigeants. Au lieu de rester aux mains de quatre personnes qui se la lègueraient de père en fils, cette direction a été confiée par les masses à soixante personnes, dont des ouvriers, des artisans et des fonctionnaires (il s’agissait des soixante membres du Conseil national des Fédérations Unies).

Abdallah Ibrahim
Abdallah Ibrahim, alors Premier ministre, accordera au quotidien français Le Monde une interview qu’Al-Tahrir reproduira dans son édition du 31 mai 1959. A une question du correspondant du quotidien, concernant les raisons résidant derrière les différends qui opposaient les uns aux autres les dirigeants du Parti de l’Istiqlal, il répondra en ces termes :
« Ce différend date d’assez longtemps. Nous devons rappeler à ce propos un fait qui revêt à nos yeux une importance capitale. En 1950, alors que j’étais chargé des Affaires syndicales au sein du Parti de l’Istiqlal, une affaire importante vint à être débattue. De nombreux ouvriers s’étaient en effet affiliés à des centrales syndicales. Or, ce droit d’affiliation était dénié aux Marocains, dont seule la CGT s’aventurait à accepter l’adhésion. La question était de savoir si nous devions exhorter les adhérents de notre Parti à s’y affilier — afin de les faire profiter d’une formation syndicale et s’exercer à l’action militante, en attendant qu’il soit possible de constituer un syndicat marocain légal — ou s’il était préférable de s’abstenir, afin d’éviter à nos militants de tomber sous l’influence des idées communistes. Je fus, avec quelques amis, partisan de la première solution, à laquelle s’opposaient les dirigeants du Parti. Ainsi naquit le différend. Les événements du 8 décembre 1952 devaient prouver la pertinence de notre point de vue, tout comme ceux des Carrières centrales devaient démontrer l’unité existant entre les causes ouvrière et nationale, et établir que les objectifs de l’élite sont les mêmes que ceux des classes laborieuses. Je me rappelle que d’entendre les ordres émanant — à l’époque — des dirigeants du Parti, me confirmait la pertinence de notre point de vue. Lors des réunions tenues avec les adhérents du Parti à tous les niveaux, ces dirigeants ne trouvaient mieux à dire que d’évoquer les gloires de notre pays du temps des Almohades ou des Saadiens, ou de sermonner les gens, sans rien faire pour les préparer à une lutte réelle et positive. De cela, nous eûmes la preuve incontestable en 1954, quand, libérés après le rappel du général Guillaume, Résident général du gouvernement français au Maroc, nous devions constater le profond mécontentement que créaient chez les adhérents du Parti le comportement de ses dirigeants et leur incapacité à œuvrer — quand survint l’exil du roi — selon les intérêts du pays en déclenchant la lutte directe. Quiconque s’obstine à nager à contre-courant de la révolution, se verra dépasser par les masses populaires. C’est exactement ce qui advint dans ce cas de figure. »
Concernant l’existence de deux tendances au sein du Parti de l’Istiqlal, Abdallah Ibrahim répondra :
« On ne peut pas vraiment parler de deux tendances. Vous avez d’une part des hommes — les véritables leaders du Mouvement national — qui continuent à toujours aller de l’avant, menant la lutte à la tête des masses ; d’autre part, des personnes qui, s’accrochant au passé, prennent sa défense, alors que ce passé révolu est à présent loin de concorder avec la réalité des choses dans notre pays.
Je voudrais préciser à ce propos que j’assume la tâche de Premier ministre parce que Sa Majesté le Roi m’a personnellement choisi, non en qualité de représentant de quelque parti politique. Aussi, je préfère rester à l’écart des différends, et je suis même tenu de le faire, afin de préserver ma neutralité politique. »
Enfin, à une autre question, Ibrahim répondra : « La volonté populaire est issue de la volonté de Sa Majesté le Roi. Or, Sa Majesté se considérant — sans jeu de mots — comme le porte-parole des aspirations des masses populaires, ne désirant qu’à l’être, et se refusant à défendre des intérêts outre ceux de son peuple, il était normal qu’elle partageât notre point de vue. »

Abdelhadi Boutaleb
Abdelhadi Boutaleb accordera, pour sa part, une interview à la revue La Vie Française, dans le cadre de la série « Où va le Maroc ? » publiée alors par cette revue. Commentant le Mouvement du 25 janvier 1959, le membre du Bureau politique du PDI dira, dans ce dialogue reproduit par Al-Tahrir du 18 avril 1959 :
 « Le Parti de la Démocratie et de l’Indépendance (PDI), qui œuvre pour l’instauration d’une démocratie politique, sociale et économique, estime que la monarchie doit être renforcée par des systèmes démocratiques parlementaires, un Parlement et une Chambre de Conseillers, à condition que le gouvernement soit responsable devant le Parlement. Il affirme également que les ouvriers affiliés à son Parti resteront membres de l’UMT. (…) Le Maroc doit traverser une nouvelle étape, avec des partis dotés d’une idéologie et d’une méthodologie d’action. S’il apparaît que des partis donnés ont des objectifs communs, ils se doivent de s’unir pour les atteindre. »

Libé
Mercredi 25 Janvier 2012

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