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Citée comme un modèle de réussite économique et sociale, l’Islande est au bord de la faillite : La fin du rêve islandais




Citée comme un modèle de réussite économique et sociale, l’Islande est au bord de la faillite : La fin du rêve islandais
Citée comme un modèle de réussite économique et sociale il y a peu encore, l’Islande est aujourd’hui au bord de la faillite. Le pays, dont la politique libérale avait misé sur les investissements financiers et le crédit plus que sur l’économie réelle, est la première nation occidentale victime de la crise  financière internationale. En quatre mois, le chômage est passé de 2 % à 8 % et l’inflation dépasse les 15 %. Cette bourrasque économique a contraint le gouvernement conservateur à céder la place à une coalition composée des sociaux-démocrates et des écologistes. Mais les moyens d’action de celle-ci sont limités. Quelle est aujourd’hui la situation économique de l’Islande ?

« Nous avons associé le meilleur de l’Europe et des Etats-Unis, à savoir un système social fort et un esprit d’entreprise qui veut qu’en travaillant, tout est possible. L’Islande ne connaîtra pas de crise économique. » Ainsi s’exprimait, en mai 2008, Geir Haarde, alors Premier ministre islandais. Huit mois après, le pays est quasiment en faillite et le gouvernement a été contraint à la démission.
Célèbre pour ses geysers, l’Islande était citée comme un modèle de réussite économique et sociale. « Heureux comme un Islandais », titrait en juin dernier un reportage du magazine britannique The Observer. En 2007, le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) classait l’Islande au premier rang mondial pour l’indice de développement humain, devant 177 nations. Et pour cause : la plus forte espérance de vie au monde, un taux d’alphabétisation de 99 %, un système de santé excellent et gratuit, une égalité homme-femme parmi les mieux respectées de la planète, une criminalité faible, un environnement préservé, un recours généralisé aux énergies renouvelables, puisque 89 % des Islandais se chauffent grâce à l’eau volcanique souterraine. Sans oublier que c’est l’un des rares pays à ne pas entretenir d’armée ; celle-ci a été interdite il y a 700 ans.
Au plan économique, le tableau était idyllique aussi. L’Islande et ses seulement 320 000 habitants occupaient le sixième rang mondial en termes de Pib par tête. Le chômage était inconnu, l’inflation maîtrisée, le taux de croissance oscillait entre 4 % et 7 %, le revenu moyen des ménages avait augmenté de 45 % en cinq ans. A Reykjavik, la capitale, les boutiques ne désemplissaient pas, les avenues étaient encombrées de 4X4 rutilants et le ciel ressemblait à une forêt de grues. Après avoir reposé pendant des décennies sur la pêche et l’aluminium, l’économie islandaise avait su prendre le virage des hautes technologies. A l’instar d’Actavis, un groupe pharmaceutique devenu en six ans le n°3 mondial des génériques après avoir racheté 23 concurrents. « Nous, le pays du froid, perdu dans les brumes de l’Atlantique nord, avec pour plus proche voisin le Groenland, tenions enfin notre revanche sur les six mois d’hiver glacé et l’isolement international. Nous étions le pays avec la meilleure qualité de vie au monde. On nous enviait », souligne le sociologue Asgeir Gunnarson, dans L’Express.
Cette carte postale de rêve était encore vraie en septembre 2008. Mais début octobre, tout le système s’est effondré. En soixante-douze heures seulement. Face à la crise internationale du crédit, Glitnir, la troisième banque du pays, se retrouve à court de liquidités, incapable d’honorer ses engagements. La panique gagne les épargnants, contraignant deux autres banques, Landsbanki et Kaupthing, à fermer. Le gouvernement les nationalise en catastrophe, mais sans avoir les moyens de les renflouer. Toute l’économie, qui reposait sur le crédit, est alors asphyxiée. La couronne, la monnaie nationale, est dévaluée ; les taux d’intérêt augmentent en flèche, les remboursements d’emprunts des particuliers et des sociétés aussi. Les importateurs ne peuvent plus honorer leurs traites. Un nombre croissant d’entreprises doivent cesser leur activité. En quatre mois, le chômage passe de 2 % à 8 % ; l’inflation flirte avec les 15 %. Le 20 novembre, Reykjavik contracte un prêt de 2,1 milliards de dollars auprès du Fonds monétaire international. C’est le premier pays occidental à solliciter l’aide du FMI depuis le Royaume-Uni en 1976.

Comment la situation économique a-t-elle pu se dégrader aussi rapidement ?

« Nous avons reproduit à l’échelle du pays le comportement d’un trader qui perd de l’argent, mais essaie de se refaire en réinvestissant à chaque fois et perd toujours davantage. C’était une gigantesque fuite en avant », soupire l’économiste Gunnar Haraldsson.
Privatisées en 1990, les banques se lancent dans une politique ultra-libérale, investissant massivement à l’étranger (la petite taille du pays l’explique) et finançant sans contrôle les projets de leurs clients. Un laxisme d’autant plus facile que les banques appartiennent généralement à des industriels. Le Monde raconte ainsi l’histoire extravagante de Björgolfur Gudmundsson, un entrepreneur qui a fait fortune en Russie en vendant des cocktails vodka-soda. De retour au pays, il acquiert la banque Landsbanki grâce à laquelle il finance ses investissements dans la pharmacie et la téléphonie mobile en Europe de l’Est, rachète des supermarchés et des enseignes de mode en Grande-Bretagne, avant de s’offrir le club de football de West Ham. Aucune affaire n’est rentable, mais chaque investissement est censé sauver le précédent. « Gudmundsson est à la fois un cas extrême et représentatif. De nombreuses entreprises islandaises sont bien gérées, mais les banques ont en effet créé une culture de l’endettement et de la frénésie d’investissement sans que personne ne prenne conscience des risques. La finance a pris le pas sur l’économie réelle. Comme si l’on vivait dans un monde virtuel », explique Gunnar Haraldsson. Entre 1998 et 2005, les investissements islandais à l’étranger sont ainsi multipliés par 85. Le Danemark soupçonne les banques de Reykjavik de blanchir l’argent de la mafia russe. Aucune preuve ne vient étayer cette crainte. Pour cause : les établissements islandais prennent seuls des risques inconsidérés.
Parallèlement, le pays vit à crédit. Les particuliers s’endettent pour s’offrir de belles voitures, de grandes maisons, des vacances… Les banques proposent des crédits immobiliers sur quarante ans sans apport personnel. Pour honorer leurs emprunts, les gens ont un deuxième, voire un troisième travail. « Une blague voulait que le premier emploi serve à nourrir sa famille, les autres à payer ses dettes », sourit Hafsteinn Halldorsson, un ingénieur de 48 ans, interviewé par La Croix, aujourd’hui ruiné. Pour contourner les taux d’intérêts élevés en couronne islandaise, les banques libellent les emprunts en euro, en dollar, en franc suisse et même en yen.
Début 2008, plusieurs capitales européennes tirent la sonnette d’alarme. L’endettement des banques islandaises est douze fois supérieur au revenu national du pays ; les emprunts en devise représentent 550 % du PIB. Les investisseurs étrangers commencent à quitter le pays. Mais à Reykjavik, la Banque centrale n’intervient pas, et les autorités politiques se taisent. « Le climat d’euphorie nous a rendu aveugle. Nous étions persuadés que ce n’était qu’une mauvaise passe », confesse aujourd’hui l’ancien Premier ministre Geir Haarde.
Mais lorsque la banque Glitnir se retrouve en cessation de paiements le 7 octobre, bientôt suivie de deux autres établissements, l’effet boule de neige est terrible.

Quelles sont les conséquences sur l’économie réelle ?

En une journée, la Bourse de Reykjavik a perdu 90 % de sa valeur, privant de fonds les entreprises. La couronne a été dévaluée de 60 % ; seule la monnaie zimbabwéenne a fait pire cette année. La dévaluation a entrainé un renchérissement du crédit. Les particuliers et les entreprises ont vu leurs mensualités doubler voire tripler. Et impossible de vendre leurs biens : le marché de l’immobilier s’est effondré et il n’y a plus d’acheteurs pour les voitures. Pour écouler leurs stocks, les magasins accordent des rabais de 60 % voire 80 %. Pour éviter que les gens ne vident leurs comptes en banque (ce qui aurait aggravé la crise), le gouvernement n’a laissé ouvert que les comptes-courants ; les comptes d’épargne sont bloqués, à la fureur des clients. Le taux de croissance – 4 % en 2008 – devrait être de - 9,6 % en 2009. Les firmes et les banques étrangères ne veulent plus travailler avec l’Islande. On l’a dit : faute de moyens financiers et de débouchés commerciaux, les entreprises réduisent – voire cessent – leur activité. En quatre mois, le chômage passe de 2 % à 8 %.
La presse multiplie les témoignages de citoyens ruinés. Ragnar Kristjansson possédait une exploitation agricole et des parts dans un hôtel à Pittsburgh. « Je ne peux plus exporter ma récolte ni recevoir d’argent des Etats-Unis. Ma banque a fait faillite. Je me retrouve sans revenu alors que mes mensualités sur ma maison, mes terrains et mes tracteurs ont triplé », raconte-t-il à l’envoyée spéciale du Monde. Son voisin, Jön Odsson, est désespéré : « J’avais une retraite par capitalisation. J’ai perdu toutes mes années d’épargne. Par contre, les traites sur mon appartement ont doublé, alors que ma banque a fermé. » Dans L’Express, Sigurdur Agustsson, un commerçant de la ville de Fludir, raconte : « Mon fils fait ses études en Allemagne. Comme beaucoup de ses amis, il va devoir les interrompre. Avec la dévaluation de la couronne, les bourses d’étude ne valent plus rien. Je ne peux pas lui envoyer d’argent, les banques n’ont plus le droit d’effectuer des transferts de fonds vers l’étranger. »
Tout le pays semble entrer en hibernation. L’ampleur de la dette ébranle le généreux système social dont les Islandais étaient si fiers. Comment indemniser les 8 % de chômeurs – et sans doute davantage dans les prochains mois – alors que le chômage était inconnu ? Comment maintenir la gratuité des soins alors que les caisses de l’Etat sont vides ? Comment assurer la qualité de l’enseignement si les professeurs perdent leur poste ? Comme le résume l’économiste Gunnar Haraldsson : « Notre croissance était fragile. Elle reposait sur des emprunts massifs à l’étranger avec une monnaie surévaluée. La crise financière internationale n’a eu aucun mal à renverser ce château de cartes. Une économie sans argent, ça ne fonctionne pas. »

Cette crise économique a-t-elle des conséquences politiques ?

Tout descendants de Viking qu’ils sont, les Islandais sont des pacifiques. La criminalité est faible, les rares bagarres ont lieu à la sortie des pubs le samedi soir, les manifestations sont peu fréquentes. Après la faillite des trois principales banques du pays, une cinquantaine de personnes se sont rassemblées devant l’austère bâtiment gris du Parlement, au centre de Reykjavik. La colère restait modeste, la confiance importante. Au fil des semaines et des faillites, les manifestations – organisées tous les samedis à 15 heures – rassemblaient environ 400 personnes, essentiellement des retraités et des mères de famille venues avec leurs enfants, qui se dispersaient dans le calme au bout d’une heure. De quoi désespérer Hordur Torfason, à l’origine du mouvement : « En France, face à une telle crise, face à une telle incompétence des dirigeants et des entrepreneurs, tout le pays serait dans la rue. Ici, quelques personnes scandent sagement des slogans, avant de repartir vaquer à leurs occupations. C’est la preuve de la désaffection des jeunes pour la politique ; c’est la preuve aussi que les Islandais n’ont pas réalisé l’ampleur de la crise. »
Tout change le mardi 20 janvier. Ce jour-là, 5 000 manifestants, furieux de l’inaction des autorités, envahissent les bureaux du Premier ministre, les maculent de peinture rouge, allument des brasiers. Pendant deux jours et deux nuits, la manifestation vire à l’émeute. La police – dotée de boucliers seulement une semaine avant – fait usage de gaz lacrymogènes. C’est la première manifestation violente depuis soixante ans dans ce pays sans armée. Jamais depuis 1949 et le mouvement de contestation contre l’adhésion de l’Islande à l’Otan, les forces de l’ordre n’avaient eu à affronter une foule en colère.
Le 26 janvier, le Premier ministre Geir Haarde démissionne. Après dix-huit ans au pouvoir, les conservateurs sont remplacés par une coalition gouvernementale composée des sociaux-démocrates et des écologistes, et dirigée par Johanna Sigurdardottir. Ancienne ministre des Affaires sociales, cette dernière est unanimement respectée pour son train de vie modeste et son engagement en faveur des défavorisés. Mais la marge de manœuvre du nouveau gouvernement est limitée. Il va surtout gérer les affaires courantes jusqu’aux élections législatives anticipées qui auront lieu le 25 avril. Néanmoins, il s’est engagé à accorder des aides d’urgences aux entreprises et aux familles les plus en difficulté, et à « s’appuyer sur de nouvelles valeurs sociales ». Les postes-clés de l’économie ont été confiés à des experts, non à des politiques. « Nous avons des atouts : une population bien formée, des industries performantes, des capacités énergétiques, un savoir-faire en matière de hautes technologies, un secteur de la pêche dynamique », plaide Jön Asbergsson, le président du Conseil des investissements. Plusieurs pays nordiques ont accordé une aide financière à Reykjavik. « Le vrai patron de l’Islande désormais, c’est le FMI », entend-t-on avec résignation dans la capitale. Certains suggèrent que le pays se rapproche de l’Union européenne. « Si nous avions été membres de l’UE avec l’euro pour monnaie, tout ceci ne serait pas arrivé », défend le député écologiste Steingrimur Sigfusson.
Car cette crise économique se double d’une crise morale (voir article ci-après) : la honte d’avoir cédé aux sirènes de l’hyper consommation, le sentiment d’avoir gâché les opportunités d’un pays dont les habitants sont éduqués et travaillent beaucoup, l’impression d’avoir oublié les valeurs de l’Islande (écologie, famille, frugalité, esprit communautaire) pour chercher à s’enrichir, le sentiment aussi d’avoir été trahi par la classe dirigeante. Dans ce pays majoritairement luthérien, l’une des premières mesures du nouveau gouvernement a été de laisser les églises ouvertes jusque tard dans la nuit pour que les citoyens puissent trouver un réconfort spirituel et demander l’aide de Dieu.

Par Jean Piel (MFI)
Jeudi 26 Février 2009

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