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Chérifa Kersit, une voix de la montagne




Chérifa Kersit, une voix de la montagne
Le Moyen Atlas est une région qui manque d’infrastructure d’envergure, en mesure d’assurer son développement socioéconomique. Elle fut longtemps négligée et livrée à elle-même, subissant les aléas de la marginalisation et se voyait de surcroît, blâmée pour des tares dans des contrées berbères découlant de cette exclusion. Les mêmes tares ne semblent guère offusquer ailleurs. Ce fut une injustice envers ces contrées berbères qui sont en réalité une richesse, car on ne saurait faire preuve d’amnésie sur le legs de son passé bien enraciné. Les vents semblent aujourd’hui avoir tourné sous l’effet d’une dynamique du renouveau, enclenchée depuis une décennie. Une dynamique qui s’active sans relâche dans l’abolition de la notion préjudiciable du «Maroc inutile» où l’on colmatait les brèches de la précarité à «Coups de résignation». L’imminence d’une mise à niveau de la zone du Moyen Atlas, repose désormais sur la politique de régionalisation conçue pour cette attente et qui est l’une des conséquences d’une dynamique porteuse d’espoir. On constate dans cet ordre d’idées que la rue vit, par les temps qui courent, au rythme d’un courant en vogue qui s’emploie à plafonner les revendications sans prendre conscience qu’une barre a été placée plus haut et nous défie tous ensemble : nous sommes à présent tenus de fournir les préalables exigés par le nouveau mode de gouvernance qui pointe du nez, à savoir le changement des mentalités et des comportements citoyens pour réussir celle du territoire. Le statut du spectateur qui se sentirait berné est à troquer contre celui d’acteur agissant pour que soient conjugués, dans le sens du devoir et de la responsabilité, les efforts des élus potentiels à ceux du simple citoyen afin de relever le défi, sans quoi on aurait tout raté par incapacité.
Sur un autre plan, la région du Moyen Atlas, qui mérite une implication dans l’édification du Maroc nouveau, porte dans ses entrailles les racines des peuplements qui avaient marqué l’Histoire du pays comme en témoignent ses nombreuses grottes. Mais cette région n’a pas encore livré tous ses secrets sur son passé lointain. Son présent est, quant à lui, prometteur sur bien des plans. Le Moyen Atlas est connu pour la qualité de ses sites et la beauté de son paysage. Il reste susceptible de nous faire rêver à condition de pouvoir amorcer un voyage dans ses profondeurs. Il m’arrive de le faire et je le referai encore pour vous faire découvrir les merveilles de l’une des contrées berbères du Moyen Atlas. Il est vrai que cette région revêt une dimension particulière et affective à mes yeux du fait que nos origines sont un ancrage porté en bandoulière, et ne sont tellement présentes que lorsqu’on est ailleurs. Ces origines m’interpellent par intermittence comme un murmure de nostalgie auquel je cède, le temps d’une évasion, laissant le vide graduellement s’étaler pour que le regard se détourne, la pensée s’exile et le corps s’évanouit. Il se régénère près d’un lac dans l’harmonie d’une nature scellée de silence qui respire le terroir et la civilisation berbère. Puis je referme les yeux et sa voix m’envahit pour vibrer dans mes sens, l’esprit envoûté. Une voix de montagne. Elle surplombe les cimes et se déverse d’une vallée à l’autre comme un torrent d’émotions. C’est la voix d’une mémoire qui nous parvient d’ailleurs pour sauvegarder une culture plusieurs fois millénaire. La voix de montagne sait offrir sa tendresse. C’est aussi la voix d’une composante de notre identité dans la richesse de sa diversité. Elle dépeint des hommes et des vies pastorales, des guerriers indomptables morts pour une nation, des amours naissants et des cœurs écorchés, des enfants qui grandissent au gré du destin et des femmes résignées qui ne font que vivre. Les séquences de la vie d’un banal quotidien redeviennent si magiques sous l’éclat de sa voix.
Cette voix si captivante par sa grâce, modulable au gré des émotions est l’expression d’une dame qui n’a d’égale que sa simplicité. C’est la voix de Chrifa, virtuose de l’Atlas, désormais érigée en patrimoine national pour l’authenticité de son art puisque sa voix en est un et que l’art exprime des émotions qui trouvent écho dans nos profondeurs. La voix de CHRIFA ne s’élève que pour émouvoir. C’est une artiste-née et authentique, ayant consacré sa vie à une passion qui fait partie de son être. Elle a pris dès sa tendre enfance, le chemin de la chanson en affichant sa vocation lors des fêtes de son village. Sa conviction en son talent et sa détermination lui ont permis de surmonter bien des embuches tout au long de sa carrière avant de s’imposer en diva de la chanson berbère, qui excelle dans l’art de ‘’ Tamaouite.’’  Il s’agit de la poésie berbère reprise en romances séculaires qui donnent au verbe sa force et son étendue et en extraient sa sensualité. Des passages de ses romances sont volontairement repris au quotidien en tant que proverbes ou métaphores décrivant au mieux une situation ou un sentiment.  Son œuvre qui mérite respect, pour peu que l’on s’intéresse de près à nos propres acquis, est la manifestation d’une culture ancestrale où la poésie berbère trouve toute sa dimension. Elle a su maintenir cet art dans sa pureté loin de tout superflu. En effet, Chrifa est une artiste et non une star qui brille par des slogans publicitaires et n’aspire guère à affectionner le culte de sa personnalité pour s’accaparer les feux de la rampe. Bien d’autres chérissent cette approche professionnelle. Ils s’exhibent en artistes et se travestissent en produits de consommation périssables. L’indulgence reste tout de même à offrir à tout un chacun, à défaut de l’excellence, dans la limite du tolérable. L’excellence possède bien ses propres exigences et son éthique tout en restant l’œuvre de personnages authentiques à la fibre artistique innée, conscients de leur rôle de garants d’une culture au sens noble du terme. On convient aisément que la dynamique de créativité artistique, enclenchée dans les années soixante et soixante-dix, tarde à refaire surface sans que nous soyons à court d’artistes authentiques, d’où le dilemme. Les personnages de mérite sont tenus à l’écart de la scène, l’échine courbée sous les sédiments de l’oubli et de l’indifférence pendant que notre regard est ailleurs et notre sens de discernement s’est retrouvé dénaturé en étant convaincu que notre dialecte constitue le handicap à l’émancipation de la chanson marocaine. S’il est inutile de rappeler nos inoubliables artistes qui avaient eu le mérite de donner à notre chanson, sous ses différentes couleurs, ses lettres de noblesse, il serait par contre significatif de jeter un regard sur notre comportement d’aujourd’hui lorsqu’un Khaliji  nous met en extase en fredonnant, pour son succès, nos « tubes » d’hier, de nous voir éblouis par des Anglais qui bricolent le gnaoui, des chanteurs dont la voix n’est qu’oscillations électroniques ou encore tous ceux qui ne font qu’user d’ustensiles de musique pour bruiter dans ce qui est apte à appeler le bazar des arts. Que les responsables de la chose culturelle puissent cibler la finalité de leur rôle et que le commun  des mortels puisse affûter ses goûts et ses instincts afin de déceler l’excellence et faciliter à l’art de retrouver ses étincelles. Chrifa est une couleur artistique parmi tant d’autres qui constituent la richesse culturelle de notre pays. La générosité de sa voix dont le timbre a laissé tant d’émotions aux quatre coins du monde, a fait connaître ailleurs une facette insoupçonnée de son pays qu’elle représentait dignement. Elle représente ainsi le témoignage d’une nation qui a su harmoniser la dualité des valeurs traditionnelles et les impératifs du modernisme. L’artiste qu’elle est, est en droit de se targuer d’être une valeur du Maroc pluriel. Que cette voix qui a transcendé les hauteurs de l’Atlas des décennies durant, puisse perdurer pur nous irriguer des saveurs emmagasinées et qu’elle offre en toute spontanéité et altruisme. Il y a tout simplement lieu de préciser que les artistes authentiques restent handicapés par leur sensibilité désarmante qui les accule à chercher notre reconnaissance. Ils ne vivent que de cela et par cela. N’y a-t-il pas obligation de la leur offrir, de leur rendre quelque peu de leur générosité en ayant une pensée à leur égard comme pour cette voix sublime qui ne laisse pas indifférent ? On n’aurait fait que reconnaître leurs efforts dans la création mais aussi notre propre mérite d’être nous-mêmes, en préservant notre grandeur, notre authenticité et notre diversité culturelle, linguistique et ethnique tout en restant ouverts à l’universel.

par Abdesselam LERHENANE Ecrivain
Vendredi 28 Octobre 2011

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1.Posté par Aouragh le 02/11/2011 11:13
Bonjour,

Je vous remercie pour cet article en hommage à la culture berbère et en particulier à Madame Chérifa, je me suis permit de mettre le lien vers votre article dans le site que j' administre www.midelt.org, dans la rubrique Edito du jour.
Aziz Aouragh

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